Grande fierté française, l’exception culturelle est justifiée au nom du fait que « la culture n’est pas une marchandise ».

L’exception culturelle, c’est l’exclusion de la culture des domaines de compétence de l’OMC. Dès 1947, en signant les accords du GATT, 23 pays se sont engagé sur la voie du libre échange, conçu à juste titre comme un facteur important de développement. Ils sont aujourd’hui 134 membres de l’OMC, qui a remplacé le GATT. A l’occasion des négociations sur l’AGCS (Accord Géneral sur le Commerce des Services), l’Union Européenne, sous l’impulsion française, a fait exclure de la libéralisation des échanges les biens dits « culturels », c’est-à-dire relevant de l’audiovisuel, du cinéma, de la radio, des bibliothèques, etc. Au delà des débats à l’OMC, ce slogan est évoqué dans des circonstances nombreuses et variées, notamment pour appeler à voter non au TCE, pour développer la francophonie dans le monde (si si), ou encore pour défendre le statut des intermittents du spectacle (pour qu’ils puissent s’acheter des… marchandises ?)

Pour avoir un regard éclairé sur ces grands débats, il nous faut donc étudier la validité de cet argument choc et nous demander si, oui ou non, la culture est une marchandise.

D’abord, évitons la mauvaise foi. Naturellement, « culture », dans la phrase incriminée, n’est pas à entendre dans son sens premier de « Action de cultiver la terre ». Si c’était le cas, le problème serait réglé : cette culture là n’est, effectivement, pas une marchandise. C’est une technique de production visant à fabriquer des marchandises agricoles. Mais c’est bien entendu à un sens figuré du terme qu’il nous faut nous intéresser.

Un de ses sens figurés fait de culture un synonyme de « civilisation ». On parle ainsi de culture romaine, de culture judéo-chrétienne, de culture confucianiste, etc. La culture désigne ici un ensemble de valeurs, de pratiques sociales, religieuses, ou artistiques, communes à une population donnée. Le fait de parler italien ou japonais, de manger des pâtes ou des nems, sont des éléments constitutifs de différentes cultures. Cette culture-là est-elle une marchandise ? Certes non ! Elle a tous les attributs d’un bien public : le fait que je parle français n’empêche personne d’en faire autant, bien au contraire, et il est difficile d’exclure quelqu’un de la pratique d’une langue.

En règle générale, le marché gère mal les biens publics. En effet, les agents économiques qui contribuent financièrement à la fourniture d’un bien public ne bénéficie que d’une partie des bienfaits de sa contribution, si bien que l’incitation à contribuer est insuffisante. Mais en matière de culture, le problème se pose-t-il vraiment ? Les contributions à la culture, c’est-à-dire les innovations linguistiques dues aux échanges ou à l’évolution des techniques, les courants littéraires marquants, les épisodes historiques mythifiés, ne sont pas produits dans le but d’influer une culture. C’est un processus de sélection naturelle (ou plutôt sociale) qui fait qu’une innovation s’agrège à une culture. Le premier banlieusard qui eut l’idée lumineuse d’inverser les syllabes des mots qu’il employait n’avait certainement pas l’intention de créer la culture verlan, ou de faire évoluer la culture des faubourgs. Sa création répondait à d’autres motivations (se marrer ?) et la société s’est emparée de cette trouvaille pour en faire un élément culturel. Comment, au demeurant, pourrait-il en aller autrement ? Imagine-t-on un ministère subventionner des créateurs dans le but de transformer les pratiques religieuses du christianisme, ou de faire évoluer la recette de la tête de veau ou les règles de l’imparfait du subjonctif ? En fait, me rétorquera-t-on, de telles pratiques existent ou ont existé. Certes des exemples de telles choses existent. Mais la « mission civilisatrice » de la colonisation ou la « révolution culturelle » de Mao sont-elles vraiment les exemples historiques qui doivent guider aujourd’hui l’action publique ?

Quant à la question de la transmission de la culture, les parents n’ont besoin d’aucune incitation pour transmettre leur langues, leurs valeurs et leurs recettes de cuisine à leur progéniture. C’est, au contraire, gratifiant pour eux de le faire.

Un autre sens figuré fait de culture un synonyme d’instruction. Un homme cultivé, c’est un homme qui sait beaucoup de choses. Il connaît les arts, l’histoire, la littérature, la géographie, la philosophie, etc. Cette culture-là est-elle une marchandise ? Oui et non. Dans un monde libertarien, les moyens par lesquels on se cultiverait seraient effectivement des marchandises : la culture serait dispensée par des sociétés privées, contre rémunération. Dans notre monde à nous, ce service est dispensé gratuitement par l’Etat. Cela dit, la formation de la culture ne passe pas uniquement par l’école, mais également par la fréquentation des théâtres, des salles de cinéma, des concerts, des musées, par la lecture de livres, l’écoute de disques, etc.

C’est sans doute ce genre de biens qui est désigné par le terme « culture » dans le slogan « la culture n’est pas une marchandise ». Première remarque : c’est un peu gonflé de désigner par le vocable générique « culture » l’ensemble, sans distinction, de la production de disques, livres, films, émissions de télé, etc. Naturellement, les Quatre Saisons de Vivaldi, Les fourberies de Scapin de Molière, ou la Richesse des Nations de Smith sont des biens dont la « consommation » tend à accroître la culture de leurs consommateurs. Cela ne signifie pas que tout livre ou tout disque doit être considéré comme de la culture. Pardon, mais l’autobiographie de Loana et le best of de la star ac’, ça ne mérite pas d’être qualifié de « culture ». En tout cas, ça n’a rien à voir avec la culture comprise comme « instruction ». A la limite, c’est culturel au sens de « civilisation » en tant que ça illustre les goûts d’une partie du peuple. Mais alors, tout est culturel. Les tenues vestimentaires, la nourriture, l’architecture, etc., tout pourrait être qualifié de culturel. S’il fait partie de la culture italienne de manger des spaghetti, dit-on pour autant que la production des établissements Panzani sont un bien culturel ? N’y a-t-il pas un terme plus opportun pour désigner ces biens ? Spontanément, je pense à « industrie du divertissement ». Ah bien sûr, « le divertissement n’est pas une marchandise », ça fait nettement moins d’effet que « la culture n’est pas une marchandise ». Mais n’est-ce pas plus réel ?

Deuxième remarque, sous forme de question : ces biens culturels sont-ils des marchandises ? Bien sur que oui ! Il y a bien des producteurs qui fabriquent des livres ou des disques, qui les offrent sur le marché, et des consommateurs qui les achètent. Comment appeler un bien échangé contre de l’argent sur un marché sinon une marchandise ?

De deux choses l’une. Soit ce slogan nie l’évidence, soit il a un sens caché, dont la formule « la culture n’est pas une marchandise » serait une version stylisée.

En fait, ce qu’il veut probablement dire, c’est que la culture ne devrait pas être une marchandise. Plus précisément, les biens vecteurs de culture ne devraient pas être des marchandises. Et pourquoi donc ? C’est quand même un mode relativement efficace de sélection, le marché. Comment décider, au sein de la grande famille des musiciens, qui sera vedette planétaire, qui sera animateur de mariages, et qui sera dominical ? Vous imaginez un concours de la fonction publique remplir ce rôle de sélection ? Une épreuve écrite sur l’intégration des anatoles aux 12 mesures du blues dans le jazz des années 1970, suivi d’une épreuve pratique ?

Le mécanisme du marché semble plus satisfaisant : quel est le critère pertinent pour savoir si un artiste doit pouvoir vivre de son art ? La capacité à plaire à un public n’est-elle pas, en première approximation, un bon critère ? Certes, il y a eu de tous temps des génies avant-gardistes incompris de leur vivant. Mais quelle règle permettrait-elle d’empêcher l’occurrence de telles injustices ? La subvention systématique de tout artiste sans succès qui se prétendrait un génie incompris ? Je doute qu’une analyse coût-avantage d’une telle politique puisse conclure à un bénéfice net pour la société. D’autant plus que l’existence même de ces génies incompris indique qu’il n’est nul besoin d’être reconnu immédiatement par la société pour être génial et pour marquer l’histoire.

 

Au final, en dépit de la complexité des débats en jeux, « la culture n’est pas une marchandise » s’apparente davantage à un slogan corporatiste, à rapprocher de « l’indépendance énergétique », de « l’indépendance alimentaire », de « la nécessité de conserver un tissu industriel », « de l’importance pour l’identité nationale d’avoir une agriculture puissante », etc., qu’à une analyse économique robuste.

 

Cela dit, je devrais me faire payer pour tenir ce blog. Après tout, la blogosphère n’est pas une marchandise…