La culture est-elle une marchandise ?
Par Antoine B. le jeudi 8 décembre 2005, 17:30 - Lien permanent
(avertissement : ce billet a été écrit à 95% en juin dernier, mais n’a jamais été publié car je n’étais pas satisfait de son contenu. Je ne le suis pas bien plus aujourd’hui, mais Delaigue me met la pression, alors…)
Grande fierté française, l’exception culturelle est justifiée au nom du fait que « la culture n’est pas une marchandise ».
L’exception culturelle, c’est l’exclusion de la culture des
domaines de compétence de l’OMC. Dès 1947, en signant les accords du GATT, 23
pays se sont engagé sur la voie du libre échange, conçu à juste titre comme un
facteur important de développement. Ils sont aujourd’hui 134 membres de l’OMC, qui a remplacé le GATT. A l’occasion des
négociations sur l’AGCS (Accord Géneral
sur le Commerce des Services), l’Union Européenne, sous l’impulsion française,
a fait exclure de la libéralisation des échanges les biens dits
« culturels », c’est-à-dire relevant de l’audiovisuel, du cinéma, de
la radio, des bibliothèques, etc. Au delà des débats à l’OMC, ce slogan est
évoqué dans des circonstances nombreuses et variées, notamment pour
appeler à voter non au TCE, pour développer la francophonie
dans le monde (si si), ou encore pour défendre le statut des
intermittents du spectacle (pour qu’ils puissent s’acheter des…
marchandises ?)
Pour avoir un regard
éclairé sur ces grands débats, il nous faut donc étudier la validité de cet
argument choc et nous demander si, oui ou non, la culture est une marchandise.
D’abord, évitons la mauvaise foi. Naturellement, « culture », dans la phrase incriminée, n’est pas à entendre dans son sens premier de « Action de cultiver la terre ». Si c’était le cas, le problème serait réglé : cette culture là n’est, effectivement, pas une marchandise. C’est une technique de production visant à fabriquer des marchandises agricoles. Mais c’est bien entendu à un sens figuré du terme qu’il nous faut nous intéresser.
Un de ses sens figurés fait de culture un synonyme de « civilisation ». On parle ainsi de culture romaine, de culture judéo-chrétienne, de culture confucianiste, etc. La culture désigne ici un ensemble de valeurs, de pratiques sociales, religieuses, ou artistiques, communes à une population donnée. Le fait de parler italien ou japonais, de manger des pâtes ou des nems, sont des éléments constitutifs de différentes cultures. Cette culture-là est-elle une marchandise ? Certes non ! Elle a tous les attributs d’un bien public : le fait que je parle français n’empêche personne d’en faire autant, bien au contraire, et il est difficile d’exclure quelqu’un de la pratique d’une langue.
En règle générale, le marché gère mal les biens publics. En effet, les agents économiques qui contribuent financièrement à la fourniture d’un bien public ne bénéficie que d’une partie des bienfaits de sa contribution, si bien que l’incitation à contribuer est insuffisante. Mais en matière de culture, le problème se pose-t-il vraiment ? Les contributions à la culture, c’est-à-dire les innovations linguistiques dues aux échanges ou à l’évolution des techniques, les courants littéraires marquants, les épisodes historiques mythifiés, ne sont pas produits dans le but d’influer une culture. C’est un processus de sélection naturelle (ou plutôt sociale) qui fait qu’une innovation s’agrège à une culture. Le premier banlieusard qui eut l’idée lumineuse d’inverser les syllabes des mots qu’il employait n’avait certainement pas l’intention de créer la culture verlan, ou de faire évoluer la culture des faubourgs. Sa création répondait à d’autres motivations (se marrer ?) et la société s’est emparée de cette trouvaille pour en faire un élément culturel. Comment, au demeurant, pourrait-il en aller autrement ? Imagine-t-on un ministère subventionner des créateurs dans le but de transformer les pratiques religieuses du christianisme, ou de faire évoluer la recette de la tête de veau ou les règles de l’imparfait du subjonctif ? En fait, me rétorquera-t-on, de telles pratiques existent ou ont existé. Certes des exemples de telles choses existent. Mais la « mission civilisatrice » de la colonisation ou la « révolution culturelle » de Mao sont-elles vraiment les exemples historiques qui doivent guider aujourd’hui l’action publique ?
Quant à la question de la transmission de la culture, les parents n’ont besoin d’aucune incitation pour transmettre leur langues, leurs valeurs et leurs recettes de cuisine à leur progéniture. C’est, au contraire, gratifiant pour eux de le faire.
Un autre sens figuré fait de culture un synonyme d’instruction. Un homme cultivé, c’est un homme qui sait beaucoup de choses. Il connaît les arts, l’histoire, la littérature, la géographie, la philosophie, etc. Cette culture-là est-elle une marchandise ? Oui et non. Dans un monde libertarien, les moyens par lesquels on se cultiverait seraient effectivement des marchandises : la culture serait dispensée par des sociétés privées, contre rémunération. Dans notre monde à nous, ce service est dispensé gratuitement par l’Etat. Cela dit, la formation de la culture ne passe pas uniquement par l’école, mais également par la fréquentation des théâtres, des salles de cinéma, des concerts, des musées, par la lecture de livres, l’écoute de disques, etc.
C’est sans doute ce genre de biens qui est désigné par le terme « culture » dans le slogan « la culture n’est pas une marchandise ». Première remarque : c’est un peu gonflé de désigner par le vocable générique « culture » l’ensemble, sans distinction, de la production de disques, livres, films, émissions de télé, etc. Naturellement, les Quatre Saisons de Vivaldi, Les fourberies de Scapin de Molière, ou la Richesse des Nations de Smith sont des biens dont la « consommation » tend à accroître la culture de leurs consommateurs. Cela ne signifie pas que tout livre ou tout disque doit être considéré comme de la culture. Pardon, mais l’autobiographie de Loana et le best of de la star ac’, ça ne mérite pas d’être qualifié de « culture ». En tout cas, ça n’a rien à voir avec la culture comprise comme « instruction ». A la limite, c’est culturel au sens de « civilisation » en tant que ça illustre les goûts d’une partie du peuple. Mais alors, tout est culturel. Les tenues vestimentaires, la nourriture, l’architecture, etc., tout pourrait être qualifié de culturel. S’il fait partie de la culture italienne de manger des spaghetti, dit-on pour autant que la production des établissements Panzani sont un bien culturel ? N’y a-t-il pas un terme plus opportun pour désigner ces biens ? Spontanément, je pense à « industrie du divertissement ». Ah bien sûr, « le divertissement n’est pas une marchandise », ça fait nettement moins d’effet que « la culture n’est pas une marchandise ». Mais n’est-ce pas plus réel ?
Deuxième remarque, sous forme de question : ces biens culturels sont-ils des marchandises ? Bien sur que oui ! Il y a bien des producteurs qui fabriquent des livres ou des disques, qui les offrent sur le marché, et des consommateurs qui les achètent. Comment appeler un bien échangé contre de l’argent sur un marché sinon une marchandise ?
De deux choses l’une. Soit ce slogan nie l’évidence, soit il a un sens caché, dont la formule « la culture n’est pas une marchandise » serait une version stylisée.
En fait, ce qu’il veut probablement dire, c’est que la culture ne devrait pas être une marchandise. Plus précisément, les biens vecteurs de culture ne devraient pas être des marchandises. Et pourquoi donc ? C’est quand même un mode relativement efficace de sélection, le marché. Comment décider, au sein de la grande famille des musiciens, qui sera vedette planétaire, qui sera animateur de mariages, et qui sera dominical ? Vous imaginez un concours de la fonction publique remplir ce rôle de sélection ? Une épreuve écrite sur l’intégration des anatoles aux 12 mesures du blues dans le jazz des années 1970, suivi d’une épreuve pratique ?
Le mécanisme du marché semble plus satisfaisant : quel est le critère pertinent pour savoir si un artiste doit pouvoir vivre de son art ? La capacité à plaire à un public n’est-elle pas, en première approximation, un bon critère ? Certes, il y a eu de tous temps des génies avant-gardistes incompris de leur vivant. Mais quelle règle permettrait-elle d’empêcher l’occurrence de telles injustices ? La subvention systématique de tout artiste sans succès qui se prétendrait un génie incompris ? Je doute qu’une analyse coût-avantage d’une telle politique puisse conclure à un bénéfice net pour la société. D’autant plus que l’existence même de ces génies incompris indique qu’il n’est nul besoin d’être reconnu immédiatement par la société pour être génial et pour marquer l’histoire.
Au final, en dépit de la complexité des débats en jeux, « la culture n’est pas une marchandise » s’apparente davantage à un slogan corporatiste, à rapprocher de « l’indépendance énergétique », de « l’indépendance alimentaire », de « la nécessité de conserver un tissu industriel », « de l’importance pour l’identité nationale d’avoir une agriculture puissante », etc., qu’à une analyse économique robuste.
Cela dit, je devrais me faire payer pour tenir ce blog. Après tout, la blogosphère n’est pas une marchandise…


Commentaires
"La culture n'est pas une marchandise" a aussi un second sens : il s'agit surtout de faire échapper à la marchandabilité obligatoire tout ce qui pourrait être qualifié par un économiste de "bien culturel" (c'est à dire en gros, tout ce qui n'est pas une marchandise ou un service, par exemple, les techniques médicales traditionnelles, les chants ou histoires de la tradition orale, les monuments historiques non-inscrits au registre de l'Unesco, etc.)
Mais il existe effectivement une forme de récupération corporatiste qui emploie efficacement le slogan. Après tout, les journalistes, les artistes, les huissiers, les traducteurs assermentés, les écrivains, les notaires, les flics, les militaires, les élus, les avocats, les juges, les pharmaciens, les médecins et diverses autres professions règlementées exigent également, elles aussi, un autre traitement que celui désormais obligé des simples producteurs de marchandises ou offreurs de services.
En ce qui ne concerne que moi, la disparition de toute la culture francophone ne m'arracherait pas une larme. Je serais par contre plus ennuyé d'apprendre qu'un groupe pharmaceutique a réussi à faire breveter un usage traditionnel d'un produit existant sans intervention humaine dans la nature à une fin thérapeutique connue depuis parfois des millénaires.
Bravo pour ce retour fracassant :-)
Ce qui est fascinant dans "blabla n'est pas une marchandise" c'est la croyance sous-jacente selon laquelle il y a quelqu'un, quelque part, qui a le pouvoir de décider de ce qui est une marchandise et de ce qui ne l'est pas. Alors que ce qui fait qu'une chose fait l'objet d'échanges marchands, c'est un état naturel, contre lequel on ne peut rien.
On peut toujours décréter par exemple "le sexe n'est pas une marchandise" et pourchasser tous les gens qui achètent ou vendent des services sexuels, limiter ou étendre les autorisations légales de pratiquer ce genre de transactions, il n'en restera pas moins un fait majeur, qui est que les services sexuels peuvent faire l'objet d'une transaction marchande.
Autre aspect, qui va dans le sens de votre affirmation. Que signifierait la fin de "l'exception culturelle" dans les échanges commerciaux? Cela ne signifierait pas que l'Etat n'a plus le droit de promouvoir la culture nationale, mais que cette promotion ne doit pas se faire en discriminant les producteurs étrangers. Si par exemple une compagnie cinématographique américaine voulait adapter "le bourgeois gentilhomme" au cinema elle pourrait réclamer des subventions au ministère de la culture français si celui-ci a un dispositif qui promeut le théatre classique. Actuellement, le dispositif d'aide au cinema est uniquement versé en fonction du pays d'origine de la compagnie de production. Ce qui a fait que Luc Besson peut être subventionné pour tourner "le cinquième élément" mais que jean-pierre jeunet ne l'a pas été pour tourner "un long dimanche de fiancailles"!
On doit lire l'expression comme un mixte de métonymie et d'ellipse : "les biens culturels ne sont pas des marchandises comme les autres."
De même les armes,soumis à des règles commerciales spéciales.
Ou encore La Joconde : marchandise sans prix, non sans valeur : imossible à vendre.
Le subjonctif imparfait : espèce en perdition, à protéger.
Comme le montre la confusion trop fréquente avec le passé simple de l'indicatif : "le premier banlieusard qui "eût" (au lieu de "qui eut") l'idée lumineuse ..."
alexandre: Globalement d'accord avec vous. Ma lecture des choses se fait plutôt sur un autre axe que je résumerai en disant qu'il existe deux catégories d'économistes : ceux pour qui tout ce qui existe ou pourrait exister a une valeur non-nulle et ceux pour qui il doit être possible d'abaisser le coût de production et mise à disposition des biens et services à un niveau suffisament faible pour ne plus avoir à y prêter attention.
Vous comprendrez, je pense, que l'idée selon laquelle "il y a quelqu'un, quelque part, qui a le pouvoir de décider de ce qui est une marchandise et de ce qui ne l'est pas." n'est rien d'autre que la traduction contemporaine de la pensée de Platon (vous connaissez peut-être la blague selon laquelle toute la pensée occidentale au XXème n'est qu'un ensemble de notes de lecture de Platon ?). Je veux dire par là que, même en reconnaissant tout à fait la valeur des travaux de l'école autrichienne, on y oppose nécessairement les idées tout aussi respectables de gouvernance, état de droit, république, rayez les mentions inutiles à votre bon coeur. En bon sartrien, je demanderais bien à propos tant du marché que du droit si l'existence précède l'essence, mais cela nous embarquerait un peu loin (quoi qu'en pratique, il reste toujours intéressant face à une personne en situation de se demander si elle a le caractère de la fonction ou la fonction du caractère, mais je diverge).
En pratique, l'articulation de ce débat dans ce secteur (pratiques sociales d'accès à "la culture" et régulations associées) n'est pas le débat classique de la mise à disposition de tous des biens et marchandises classiques et là est tout le problème.
Mettons de côté pour le moment le débat **pourtant absolument crucial** du patrimoine humain (le savoir, les savoir-faire, les traces du passé, les monuments historiques, les espaces encore épargnés par la colonisation humaine) : concentrons-nous sur la culture marchandable : celle pour laquelle le citoyen ordinaire considère la détention éventuellement provisoire d'un objet particulier (avec des photos de magnifiques jeunes filles en couverture) comme un sésame d'accès au service rendu par le côté "culturel" de l'oeuvre représentée dans/sur l'objet.
Certains biens culturels (mais pas tous) pourraient être rendus, par le biais de représentations d'assez bonne qualité pour de nombreux usages, tout aussi accessibles à tout un chacun que l'air et l'eau : librement accessible pour qui va les chercher au fin fond des montagnes d'Auvergne ou du Kilimandjaro, éventuellement livrés à domicile par des acteurs économiques spécialisés (et même parfois, des services publics comme par exemple le service public d'éducation, lorsque l'accès au bien considéré est considéré comme une nécessité, mais je diverge).
Ce débat est celui de la question de l'usage légitime de la force (le débat politique et législatif se résumant à déterminer s'il existe ou non un usage légitime de la force et par qui, et donc, indirectement, de combien) face à la contestation naturelle de l'inefficacité des méthodes consensuellement admises de mise à disposition dans une société donnée à un instant donné de l'histoire, par exemple, ici et aujourd'hui.
Vous n'ignorez évidemment pas le rôle crucial de l'action des associations, sociétés ad-hoc et de l'action citoyenne en général dans le developpement des technologies de numérisation et distribution de représentations numériques d'eouvres de l'esprit à des couts unitaires particulièrement faibles (et des tickets d'entrée très réduits). Internet n'est que le énième axe d'effondrement des coûts (ici, de transaction) dans ce secteur.
Il est alors logique que les capitalistes rallient les républicains et autres conservateurs (puisque la force sert ici à *empêcher* de trop nombreux échanges entre citoyens plutôt qu'à les favoriser) plutôt que les libéraux (qui cherchent à minimiser les couts unitaires de transaction et de production qui sont souvent déjà horriblement faibles dans le cas des "biens culturels"). Dans ce secteur, les capitalistes exacerbent les tensions entre libéraux et républicains, au risque au final de se retrouver avec leurs anciens alliés de circonstance réunifiés sur leur dos.
Vous posez la question de l'invocation de l'exception culturelle pour la régulation des échanges commerciaux. En bon économiste, vous n'ignorez pas que les taxes ou la complexité règlementaire sont des mécanismes de création de tickets d'entrée sur des marchés délimités par le périmètre sur lequel s'applique la règlementation. Je ne crois pas qu'il faille prendre les députés du bon dieu pour des canards sauvages : ceux qui ne comprennent pas cela sont condamnés à suivre les consignes des "experts" désignés par leur groupe parlementaire sur le sujet, lesquels experts sont bien informés des tenants et aboutissants dans les groupes de travail ad-hoc organisés par les ministères cocnernés. Donc, évoquer Besson ou Jeunet est un débat certes très juste et fort sensé, mais qui ne reflète guère le côté éminement hypocrite des questions que se posent ceux qui fourniront les réponses dont les citoyens s'accomoderont.
Maintenant, que le fait que quelques corporations, éventuellement en toute inconscience des réels enjeux, se fassent les complices de capitalistes soucieux de préserver leurs rentes de situation ne m'étonne guère. Mais encore faut-il dans ce cas admettre qu'expliquer à quelqu'un qui a vécu 40 ans de carrière professionnelle dans le cocon paternaliste de la république qu'il a tort depuis le début n'est pas le meilleur moyen de le convaincre qu'il est peut-être possible d'envisager un avenir différent dans l'intérêt de ses enfants.
Alexandre: "Alors que ce qui fait qu'une chose fait l'objet d'échanges marchands, c'est un état naturel, contre lequel on ne peut rien."
Eh non. Le "on n'y peut rien", c'est de la propagande néo-libérale ("le marché blabla la nature blabla laisse-faire blabla").
Les organes humains peuvent faire l'objet d'échanges marchands mais c'est pas pour autant qu'on l'autorise et que ça se fait (sauf peut-être quelques cas hors-la-loi marginaux). C'est donc qu'on y peut quelque chose. A ce compte-là, autorisons le commerce de tout ce qui peut s'échanger, hein. La drogue et pourquoi pas les bambins aussi? Faut arrêter de déconner.
Je ne me prononce pas sur la marchandisation de la culture mais je me range à l'avis de pfd, il faut entendre "ne sont pas des marchandises comme les autres" et une chose est sûre: ce n'est pas parce qu'une chose est échangeable qu'elle doit nécessairement pouvoir s'échanger au nom d'un certain état naturel. Nous ne sommes pas des bêtes à l'état de nature, dépourvus de morale et nous ne faisons pas, par choix, tout ce que nous pourrions faire.
J'aimerai qu'on arrete de m'apeller pour rien s'il vous plait , les journalistes de Marianne ont deja le monopole sur moi!
Merci
* ceci etait un message de la propagande neo-liberale*
vulgos : la différence majeure entre un bien culturel commercialisable et un organe est qu'un organe est présumé rare et difficile à produire, alors que tout un chacun parvient à copier un CD dans sa chambre sans grands efforts.
Aussi j'insiste sur l'argument qui me semble clé : dans le commerce des marchandises culturelles, la règlementation sert à *limiter* les échanges sur le marché (créer et entretenir la rareté, appauvrir le patrimoine collectif en érigeant des monopoles d'usage) alors qu'en matière d'organes, tout le monde trouverait génial qu'on sache en fabriquer à pas cher.
@vulgos : vous confondez légalité et possibilité. Dès qu'il est possible techniquement d'échanger une chose et qu'il y a une offre et une demande, cette chose devient une marchandise, quoi que l'on fasse. Les organes n'étaient pas une marchandise il y a 150 ans; aujourd'hui, ils le sont, indépendamment de ce que l'on peut en penser et des autorisations/interdictions. Nieriez-vous que le cannabis soit une marchandise, bien qu'interdit? C'est en cela que je dis que personne ne décide de ce qui est ou non une marchandise.
Alexandre: ma critique ne portait par sur le fait de savoir si c'est une marchandise potentielle ou pas (aucun doute ça en est une potentiellement, comme à peu près tout) mais sur l'assertion que du fait d'être une marchandise potentielle elle doit nécessairement devenir une marchandise de fait et faire l'objet d'échanges marchands. Ainsi, un objet comme le cannabis est largement une marchandise de fait (bien qu'on essaye de l'empêcher) mais un enfant ne l'est pas (à moins que très très marginalement chez nous) alors que l'offre et la demande est là. C'est bien la preuve qu'une marchandise possible ne devient pas nécessairement une marchandise de fait et que la marchandisation d'un objet peut être fortement contrecarrée voire rendue impossible. Empêcher cette tendance dépend sans doute de la force de l'offre et de la demande (c'est pourquoi c'est un échec pour la drogue) mais peu importe car il est démontré que ce qui est marchandise ne fait pas nécessairement l'objet d'échanges marchands. Autrement dit, qu'il est possible de fortement contrecarrer le jeu de l'offre et de la demande, voire de faire disparaître l'offre et la demande.
En bref, "l'état naturel" tient le même rôle dans l'idéologie néo-libérale que "le cours de l'histoire" dans le communisme. Compare, tu verras.
propagande neo-liberale: je ne t'ai pas appellé, je t'ai nommé. Nuance. C'est bien la preuve que tu mets ton nez partout, même là où tu ferais bien de t'en abstenir.
@ vulgos : "truc ou bidule est une marchandise" est au bout du compte un jugement de fait, indépendant de celui qui le formule et de ses jugements de valeur. Ou est l'idéologie là-dedans, sinon chez les gens qui braillent "truc n'est pas une marchandise" alors que manifestement ça l'est? Qui refuse de voir la réalité dans cette histoire? C'est du pur slogan, du signifiant sans signifié, qui ne sert qu'à rallier des mous du bulbe sur la base de réflexes conditionnés?
Mais si vous trouvez que le trafic d'enfants est une chose infâme, que le trafic de drogue doit être interdit, vous devez d'abord reconnaître la réalité. Oui les enfants constituent une marchandise, font l'objet d'un commerce pour l'adoption, et pour des activités bien pires. Il y a des gens qui sont prêts à payer très cher pour en avoir. Avant de porter un jugement moral - et d'éventuellement faire des choses pour limiter cela - il faut savoir reconnaître les faits. Reconnaître cette réalité vous permet par exemple de prévoir ce qui se passe lorsque vous cherchez à limiter l'offre ou la demande, selon un modèle universel très bien connu des économistes. En d'autres termes, reconnaître les faits vous permet d'agir de façon plus efficace pour que vos jugements de valeur soient mieux appliqués.
Je suis comme le pape ou la pedophilie, un exellent detecteur a con: des qu'on me nomme, on peut etre sur qu'un cretin traine dans le coin.
*s'en va en sifflant* si on a besoin de noi hein, savez quoi faire !
Alexandre: ""truc ou bidule est une marchandise" est au bout du compte un jugement de fait, indépendant de celui qui le formule et de ses jugements de valeur."
Oui, suis d'accord, ce n'est pas cela que je discute. Comment détermines-tu qu'un objet est une marchandise? Je suppose que c'est parce qu'il fait l'objet d'échanges marchands, non? Eh bien, moi je dis que si on peut faire en sorte que ces échanges marchands n'aient plus lieu (chose difficile mais pas impossible), cet objet cesse d'être une marchandise. Autrement dit, il y a une différence entre:
1) constater qu'un objet est une marchandise, jugement de fait, ex: la culture est une marchandise.
2) dire qu'un objet est forcément une marchandise, donc doit nécessaire faire l'objet d'un échange marchand, jugement de valeur. Ex: la culture est une marchandise et ON N'Y PEUT RIEN.
"En d'autres termes, reconnaître les faits vous permet d'agir de façon plus efficace pour que vos jugements de valeur soient mieux appliqués."
Oui, c'est exact, à condition de ne pas commencer par dire que l'application du jugement de valeur est impossible. C'est uniquement ce point précis que je critiquais mais j'ai l'impression que nous partageons maintenant la même position sur la question.
En ce qui concerne la culture, puisqu'il s'agit du débat, de fait il s'agit d'une marchandise. Et en ce qui concerne l'exception culturelle le but n'est pas que je sache de la retirer des échanges marchands, donc personne ne nie dans les instances dirigeantes françaises qu'il doive s'agir d'une marchandise. Pour moi, l'exception culturelle est du corporatisme et du protectionnisme (c'est-à-dire vouloir traiter une marchandise de manière différente aux autres parce qu'elle est nationale ou fait partie de tel ou tel domaine).
propagande neo-liberale:
1) tu es infaillible
2) ceux qui ne vont pas dans ton sens sont donc des cons
3) tu te permets de vouloir restreindre la liberté d'expression des cons en n'usant pas d'arguments mais par des disqualifications a priori.
Fais un effort sur toi, mets tes croyances de côté et essaye de revenir à un discours rationnel et posé.
vulgos: L'un des moyens de réduire les échanges marchands qu'on estime indésirables (par exemple, parce que nuisibles à l'ordre public) est d'employer la force publique, par exemple, en durcissant l'arsenal législatif.
C'est ce que fait l'Union Européenne dans le cadre de la lutte contre la conrefaçon en imposant la conservation des journaux d'activité des citoyens sur les réseaux de télécommunication pendant deux ans (charge aux états membres de se démerder avec ça) et en imposant un durcissement des législations nationales en ce qui concerne les copies à usage privé de films, disques, etc. par le biais de la directive EUCD.
Même si les économistes libéraux pourraient faire preuve d'un peu plus de finesse en distingant le possible (l'économique, le "réel", le constat, etc.) du souhaitable (variable selon l'idéologie considérée, avec quelques principes communs, parmi lesquels l'existence conjecturée d'une différence entre le possible et le souhaitable), on pourrait observer que le fait qu'il soit aisé de briser la vitre d'une voiture, d'y répandre un peu d'essence et d'y mettre le feu ne rend pas cela permis ou même simplement souhaitable.
Il n'existe d'opposition entre les économistes libéraux et les alters-machins qu'au sens où il existe des conflits d'opinion ou d'intérêt quand à savoir si X "pourrait/devrait/doit/ne devrait en aucun cas" (rayez les mentions inutiles) être marchandable au même titre qu'un kilo de patates (non-AOC, non-bio, non-equitable, s'entend).
Et puisque les conflits d'intérêts se révèlent souvent bien plus tôt que les conflits d'opinions des gens raisonnables (toujours plus patients que les grippe-sous), l'intérêt des altermachins comme des économachins est certainement de ne se laisser instrumentaliser ni les uns ni les autres par les sordides querelles corporatistes ou d'actionnaires.
Gus: J'ai difficile à te répondre parce que je ne vois pas où tu veux en venir, en bref je ne te comprends pas.
Les échanges du type "abominable néo-libérale" vs "archéo-gauchiste" sont un poil fatiguant à la longue. Je me permets donc de mettre mon grain de sel sans avoir lu jusqu'au bout les commentaires précédents.
Je pense qu'Antoine a eu tort de céder aux pressions. Son post est en effet passablement insatisfaisant, les "arguments" présentés se réduisant à quelques pseudo-questions ironiques ramassées en deux paragraphes et demi. De surcroît, l'ensemble manque un peu de cohérence, entre l'apologie finale des mécanismes de sélection par le marché (et donc du seul critère du succès public) et le dédain affiché pour une certaine "culture populaire" ("Pardon, mais l’autobiographie de Loana et le best of de la star ac’, ça ne mérite pas d’être qualifié de « culture »").
Est-ce que les biens culturels sont une marchandise? La question dépend évidemment du sens que l'on accorde à cette notion de "marchandise". Et comme personne n'est vraiment d'accord là-dessus, on assiste aux débats fumeux ci-dessus. Et si c'est pour dire que les biens culturels sont des marchandises parce qu'ils peuvent être l'objet d'échanges marchands... Merci pour le scoop! Il est évident que, de ce point de vue, ce sont des marchandises, et qu'il existe des marchés de la culture.
La question, de mon petit point de vue, est plutôt : ces marchés sont-ils... marchands? Plus exactement, ces marchés peuvent-ils être réglés par des mécanismes purement "marchands" sans laisser apparaître de sévères dysfonctionnements? Autrement dit, les biens culturels ne sont-ils justiciables que de la seule analyse économiques? Plus trivialement, affirmer que la culture n'est pas une marchandise, c'est affirmer qu'elle n'est pas seulement, ni même avant tout, une affaire de pognon. C'est ce genre que position que l'on affiche avec le slogan "la culture n'est pas une marchandise". Et c'est là qu'il faut trouver le vrai sens de la question afférente. Je l'ai dit, il s'agit là d'une opinion personnelle. Mais je la crois, à la lumière de mon expérience particulière et de quelques lectures, assez partagée.
Alors, la culture, plus particulièrement la gestion de la culture, est-elle avant tout affaire d'économiste? Je ne le crois pas. Et je note qu'Antoine est parfaitement d'accord avec cela lorsqu'il manifeste son peu d'attrait pour les performances littéraires de Loana. Ergo, Antoine est un abominable gauchiste. Mais là n'est pas la question. Revenons à nos moutons. Pourquoi les biens culturels ne sont-ils pas des marchandises (au sens précisé ci-dessus)? Je ne suis pas certain qu'il existe une réponse universelle à cette question. Les réponses diffèrent selon les types de bien.
Prenons un bien culturel particulier : la science. Laissons de côté les questions (passionnantes) de son statut de "bien public". Si la science n'est pas une marchandise, c'est pour des raisons épistémologiques. Si l'on substitue aux critères d'évaluation scientifiques des critères d'évaluation marchands, on peut s'attendre à une sévère diminution de la qualité de la connaissance produite (c'est d'ailleurs un peu l'enjeu des actuelles réformes de la recherche, mais ne nous égarons pas...). Imaginez Antoine, que l'on exige de vous la production de théories économiques qui se vendent le plus facilement sur le marché, sous la forme d'un manuel d'(anti)économie, par exemple...
Prenons un autre bien culturel particulier, que je connais moins bien : l'art plastique. Ce n'est plus l'épistémologie qui est en jeux alors, mais l'esthétique. Ah bien sûr, la question est (encore) plus compliquée, et nous touchons là aux débats sur le relativisme esthétique. Mais le constat indéniable de l'existence même de ces débats - et de leur virulence - démontre (je dis bien "démontre") que la régulation de ce marché particulier ne peut se faire paisiblement sous le seule empire des impératifs marchands. Si l'art plastique était une marchandise, tout le monde se ficherait bien de voir circuler de la merde en boîte dans les ventes aux enchères. Refuser de reconnaître ce fait, et tenir les réactions esthétiques pour des manifestations d'incompréhension pathologiques des logiques du marché de l'art plastique, c'est prendre le risque de voir apparaître des mécanismes de correction de ces "dérives" (censure, retour aux "vraies" valeurs, autodafé...). Les dispositifs de régulation non marchands sont donc parfaitement légitimes, en cela qu'ils réintègrent les considérations esthétiques (qu'elles soient juste ou non n'est pas le problème), et redonnent aux biens culturels en question la dimension non marchande qui lui appartient DE FAIT.
Au bout du compte, la question "Pourquoi les biens culturels ne sont-ils pas des marchandises?" est mal posée. Ainsi formulée, la réponse ne peut être que circulaire : les biens culturels ne sont pas des marchandises parce qu'ils ne sont pas justiciables d'une gestion marchande. Il me semble plus pertinent d'inverser les termes du problème : non plus "les biens cultures ne sont pas des marchandises", mais "il existe des biens non marchands, ceux-là sont les biens culturels". L'enjeu est donc simplement la reconnaissance de l'existence de biens dont la gestion échappe à la logique marchande. Voilà un point de vue qui me semble bien moins polémique : il ne s'agit plus de justifier du statut d'un bien donné par la recherche de son essence particulière, mais d'observer si, bien concrètement, il peut ou non être géré par les seules règles marchandes sans créer les problèmes du genre de ceux évoqués ci-dessus (appauvrissement épistémologique, querelles esthétiques, …). En cas de réponse négative, on a affaire à un bien "qui n'est pas une marchandise", et plus spécifiquement (si les problèmes sont épistémologiques, esthétiques, …), d'un bien culturel.
EL: "Si l'on substitue aux critères d'évaluation scientifiques des critères d'évaluation marchands, on peut s'attendre à une sévère diminution de la qualité de la connaissance produite (c'est d'ailleurs un peu l'enjeu des actuelles réformes de la recherche, mais ne nous égarons pas...)."
Je ne vois pas, sur le fond, comment vous pourriez imagginer empêcher la société civile de produire le type de "science" dont elle pourrait avoir envie ?
à moins que vous ne postuliez qu'il faille nécessairement être professionnel de la recherche pour produire ce que tout un chacun pourrait qualifier de science ? Il me semble que divers faits (débat sur le créationnisme, thèse Bogdanoff ou Teissier, part de la recherche amateur dans certains domaines comme par exemple l'astronomie) contredisent cette hypothèse.
Dans ce contexte, dans lequel fleurissent l'homéopathie, les médecines douces, les psychothérapies, les séries télévisées relatives à divers complots intégrant des extra-terrestres, des anges, des démons ou autres créatures mythologiques, et même certaines théories économiques "alternatives", comment pouvez-vous imagine "substituer" une seule grille de critère à une seule autre ? Du coup, cela ne remet-il pas en question la formulation de l'enjeu ?
@Gus
Le débat lancé ne portait pas sur cette question. Il s'agissait juste d'un exemple. Je tiens cependant à vous répondre, mais je serai le plus court possible, pour ne pas polluer le blog d'Antoine.
"comment vous pourriez imagginer empêcher la société civile de produire le type de "science" dont elle pourrait avoir envie ?"
> Je n'ai rien dis de tel !!? Relisez-moi!
"Il me semble que divers faits (débat sur le créationnisme, thèse Bogdanoff ou Teissier, part de la recherche amateur dans certains domaines comme par exemple l'astronomie) contredisent cette hypothèse."
> La question était : quelle est la qualité des connaissances produites? Dans les cas évoqués, en effet, quelle est-elle? Ces exemples confirment mon hypothèse (hélas)!...
"comment pouvez-vous imagine "substituer" une seule grille de critère à une seule autre ? Du coup, cela ne remet-il pas en question la formulation de l'enjeu ?"
> Evidemment que ce n'est pas du tout ou rien, qu'il ne s'agit pas d'opposer les "grilles de lectures" en bloc, "une seule" contre "une seule" autre. La question est ici celle de leur importance relative de le processus de production de la connaissance. Fallait-il vraiment que je le précise?! Dois-je aussi préciser que ma discussion ne portait que sur l'application des "grilles de lectures" aux biens auxquels leurs créateurs attachent le statut de connaissance scientifique (ce n'est pas le cas des séries télé, que je sache...)?
Bien cordialement,
EL
EL: Vous avez, à mon avis très judicieusement, fait remarquer que la question de la marchandabilité de la culture est très proche de la question de la marchandabilité du savoir. Je souhaitais surtout faire remarquer que le processus par lequel est produit un article scientifique est très semblable à celui par lequel est produit "une chanson", et je postule (audacieusement, je l'admets) que recherche scientifique et création artistique ne sont que deux facettes d'une activité qui se prétend très spécifiquement humaine et peu mécanisable (voir l'allusion à ce que leconomiste.free.fr nomme "la maladie de Baumol").
Or, l'expérience incite à penser que certaines activités présumés non-mécanisables et accessibles uniquement à certains humains en particulier (du fait de leurs qualfications ou qualités) sont de fait plus ou moins accessibles soit à des systèmes mécaniques, soit à une population bien plus vaste qu'on ne le souhaiterait.
@Gus
1) Création artistique et scientifique sont très différentes, en cela que la première peut être un exercice solitaire, et que la seconde ne peut l'être en aucun cas, jamais.
2) je ne vois pas (ou mal) où vous voulez en venir avec cette histoire de mécanisation, ou avec celle de cette population plus ou moins vaste? Cela n'a rien à voir avec mon commentaire.
3) L'expérience qui incite à penser, il vaut mieux s'en méfier, et cela ne constitue en rien un argument.
4) Je ne "souhaite" rien (en tant qu'analyste).
@El : je pense qu'à partir d'une volonté utile de faire progresser le débat, vous le replongez dans une mauvaise direction. La question du "machin est-il une marchandise" est une question de nature, et conditionne la réponse à apporter. D'un point de vue économique, les seules catégories pertinentes sont non rival, non exclusif, présence d'externalités. Le fait qu'un bien soit non rival et non exclusif va poser des problèmes spécifiques qui feront que spontanément, le marché risque de ne pas en apporter une quantité satisfaisante. Même chose pour la présence d'externalités. Ce point est fondamental et Antoine a eu parfaitement raison d'insister dessus - même si (par ma faute, snif) il n'est pas allé plus loin dans le développement.
Ce point est fondamental parce qu'il conduit à montrer que la problèmatique des biens culturels n'est pas, pour l'essentiel, une problématique du marchand-non marchand. Vous citez le cas de la recherche scientifique; mais là on est dans le cadre de la connaissance, bien non rival et non exclusif, dont on sait PAR AVANCE qu'il y aura un problème de production marchande; ceci est vrai pour toute connaissance, que ce soit le théorème de thalès ou la blague du fou qui repeint son plafond. On cherche donc des réponses spécifiques pour la production de connaissances, en l'occurence le système actuel d'évaluation universitaire.
Mais pour l'essentiel, les biens culturels ne relèvent pas de ce problème. La majorité des oeuvres culturelles sont rivales et exclusives, ce qui en fait des marchandises comme les autres, et ce dans tous les domaines. Un repas dans un grand restaurant fait partie de la "culture" française, et fait l'objet d'un échange marchand. Une représentation théatrale, ou un concert aussi; une oeuvre picturale, ou une sculpture, aussi (c'est pour cela que votre exemple me semble mal choisi : de la merde en boîte vendue comme oeuvre d'art se vend et s'achète fort cher, et oui, tout le monde s'en fout). Un livre aussi; Il n'y a a priori aucun problème économique dans la production et l'échange de biens culturels, le marché en produit la quantité suffisante.
Des exceptions : les biens culturels dont la forme s'apparente à des connaissances du fait des progrès technologiques. L'augmentation de la capacité de copie fait des films et des oeuvres musicales des "connaissances" pour lesquels l'intervention publique se fait pour l'essentiel sous forme de création d'une propriété artificielle, la propriété intellectuelle, qui conduit à une marchandisation de fait.
Ce que l'on peut envisager aussi, c'est que les biens culturels génèrent des externalités, positives ou négatives. Par exemple, la lecture de Phèdre me rend intelligent et mes interlocuteurs en bénéficient, la lecture des mémoires de Loana me rend stupide et mes interlocuteurs en pâtissent. Dans ce cas, l'analyse économique énonce qu'il y aura surproduction des biens culturels à externalité négative, et sous-production de biens culturels à externalité positive. Ce qui ouvre la voie à un éventuel subventionnement des activités culturelles à externalités positives, subventionnement qui n'est pas sans défauts (si l'état subventionne les oeuvres à externalités négatives parce qu'elles sont bien de chez nous, par exemple). En tous les cas, le caractère "marchand" qui relève de la NATURE des choses, n'est pas modifié.
Au passage, si on voulait faire le bilan de l'intervention publique en matière culturelle en France, on constaterait que quelques institutions qui jouent leur rôle sont noyées au milieu d'un système cinémaographique qui produit des merdes prétentieuses subventionnées à tour de bras, des subventions à des "artistes" spécialistes de la laideur incompréhensible, des pièces de théatre dans lesquelles des gens nus hurlent, bavent et urinent sur le public, et autres.
Tous les producteurs de ces merdes savent très bien qu'ils dépendent uniquement de subventions publiques pour vivre de leur "art" : ils sont donc très soucieux de maintenir celles-ci, et en bons connaisseurs de Guy Debord (un précurseur dans l'art du chiant abscons subventionné), ils savent très bien que ce n'est que sur la base de slogans vides de sens mais qui parlent à la tripe du public (genre "je ne suis pas une marchandise") qu'ils auront gain de cause.
Une remarque :
Vous affirmez que "on est dans le cadre de la connaissance, bien non rival et non exclusif, dont on sait PAR AVANCE qu'il y aura un problème de production marchande;" en ignorant les nombreux exemples qui ont illustré plusieurs théories concurrentes s'affrontant pour décrire un seul et même phénomène et les luttes farouches au sein des communautés scientifiques concernées (voire même, de la société civile : il suffit de lire quelques excellents papiers sur la condition d'économiste scientifique pour se convaincre du fait que validation scientifique entre pairs n'implique pas acceptation par la société civile de ladite validation).
Il me semble que comme souvent dans ce débat, on mélange ici plusieurs éléments qui gagnent à être distingués.
1. Culture et biens culturel. La culture est un concept éthonlogique et sociologique, qui n'a pas grand'sens pour l'économiste, sauf à y appliquer les outils de l'économie de l'environnement (cf. D.Throsby pour plus de détails). Le bien culturel, lui, a un sens économique. La culture est supérieure à l'ensemble des biens culturels (une large partie de la culture est située dans le cerveaux des personnes partageant cette culture). La question « la culture est-elle une marchandise ? » doit donc se lire « En tant que vecteurs de culture, les biens culturels peuvent-ils être efficacement produits par un mécanisme de marché ? ».
2. La question de l'efficacité pose problème en ce domaine. En effet, les économistes sont bien en peine de définir de manière satisfaisante la qualité d'un bien culturel. La seule statistique un peu raisonnable en ce domaine est la capacité d'une œuvre à trouver un public à long terme (50, 100 ans, voire plus), en d'autres termes à survivre. Cela nous aide peu pour évaluer la crétation présente. Si l'on pense que la marché aboutit à une sous-offre de biens culturels faute d'internaliser les externalités (supposées positives) de ces biens dans leur ensemble, cela laisse deux options :
- Il existe une mesure de la qualité d'un bien culturel. Celui-ci n'est pas quantifiable, mais il est reconnaissable par des personnes, qualifiées d'experts, eux-mêmes reconnaissables par un signe observable par tous. En outre, cette qualité n'est pas reconnaissable par la plupart des consommateurs. Il faut alors mettre en place un système de sélection des œuvres par ces experts. C'est ce qui sous-tend le système des prix ex post dans le cadre des salons, prix littéraires ou autres mécanismes institutionnel. L'ennui immédiat est la captation de rente par collusion entre artistes et experts, nécessairement issus des mêmes milieux;
- Il n'existe pas d'expert fiable, mais le public dans son ensemble sait reconnaître la qualité, même si ce n'est pas individuellement le cas. On laisse donc à un mécanisme de marché le soin de faire le choix, et on subventionne à hauteur du succès. C'est le système de l'aide au cinéma proportionnelle au nombre d'entrée, ou du prix unique du livre.
3. Biens et services culturels. Là encore, n fait un paquet de choses très différentes. Même si dans les deux cas la chose recherchée est le service culturel, une pièce de théâtre et son texte sous forme de livre sont deux objets économiques très différents, puisque l'un est un bien durable, et l'autre pas, l'un connaît des rendements d'échelle croissants, l'autre non. De ce fait, le mécanisme de subvention éventuel doit nécessairement être différent dans les deux cas.
Au final, je rejoins Alexandre pour dire que le système de subvention français actuel sert avant tout à la distribution de rentes en petit comité.
@Econoclaste
"La question du "machin est-il une marchandise" est une question de nature"
Si je comprends bien cette affirmation, ce qui n'est pas certain, alors je ne suis plus d'accord. C'est la conclusion à laquelle j'arrive à la fin de mon commentaire : on ne peut définir le caractère marchand d'un bien à partir d'une "nature" qu'on lui attribue a priori, mais en observant comment se comporte le bien en question et le collectif au sein duquel il circule, selon le mode de gestion qui est lui est appliqué.
"D'un point de vue économique, les seules catégories pertinentes sont non rival, non exclusif, présence d'externalités."
Bien évidemment. C'est pour cette raison que j'ai exclu cette question de ma discussion. Mais je connais Stephen, David, Dasgupta ou, dans un autre style, Callon. Je veux insister sur ce point ; je ne nie absolument pas l'importance de l'analyse économique pour la compréhension des marchés de la culture! Je crois simplement qu'elle est insuffisante. Elle perd de vue certains phénomènes, d'ordre esthétique ou épistémologique par exemple, qui peuvent participer à la détermination de la qualité de certains biens. Avec les biens en question, il faut sortir du seul champ de l'économie. Pour comprendre les réactions de rejet aux "oeuvres" de Delvoye ou Manzoni, l'économie ne suffit pas (et ne me dite pas que ces réactions n'existent pas : vous y participez!). Et c'est en cela que l'idée que certains biens "ne sont pas des marchandises" est soutenable. Ce qui ne signifie évidemment pas qu'ils n'aient pas aussi des propriétés de marchandises, ni que ces propriétés soient sans importance. Les humains ont tous une masse et un volume, et en cela sont tous justiciables d'une analyse physique. Il est pourtant parfaitement légitime d'affirmer qu'ils "ne sont pas des objets physiques" (en raison de leur dignité selon certains, de leur âme selon d'autres). Ce ne sont pas des objets pour des raisons qui échappent à la physique. Les biens culturels ne sont pas des marchandises pour des raisons qui échappent à l'économie.
@leconomiste
la distinction entre culture et biens culturels est intéressante, et discutable (les mots composant les traditions orales de certaines civilisation seraient-ils "autre chose" que des biens culturels? Ils ne sont pourtant nulle pat ailleurs que dans les têtes). Je retrouve là la distinction entre la science comme corpus de connaissances et la science comme institution. Mais je ne suis pas certains que cela bouleverse complètement le sens de mon commentaire. D'ailleurs, votre question n'est pas très éloignée de celle que je pose (en lieu et place de "la culture est-elle une marchandise"). J'ai un peu plus de peine avec la réponse que vous apportez. Vous partez de l'hypothèse que les mécanismes marchands ne sont pas satisfaisants. Je note déjà que vous posez cette hypothèse à partir d'une réflexion économique (consistant en une tentative de construction d'un indicateur économétrique de la qualité d'un bien culturel). Or, et c'est précisément ce que je disais, peut-être faudrait-il regarder au-delà de l'analyse économique pour comprendre ces questions. Passons. Partant de cette hypothèse de la non fiabilité des mécanismes marchands, vous posez deux options : 1) la régulation par les experts, que vous excluez en raison des risques de collusion experts/artistes; 2) la régulation par le marché corrigée par des subventions. Mais, et c'est là que je ne comprends plus, ces subventions sont proportionnelles au succès. Cela revient non pas à corriger, mais à amplifier les effets du marché, et donc la sous offre de biens "long terme", non ?! Ne vaudrait-il pas mieux, par exemple, que ces subventions soit calculées en fonctions des jugements a posteriori du public? Après tout, il n'est pas rare d'aller voir de la merdre en étant parfaitement conscient que c'est de la merde (qui n'a jamais mangé au McDo, ou été voir un navet au cinoche?). De même, il n'est pas rare de s'être fait piéger par le marketing. Quoi qu'il en soit, je ne saisi pas bien votre raisonnement sur ce point (qui n'est probablement qu'un détail).
A propos de votre seconde distinction (biens/services), elle met en jeu un questionnement économique dont je disais précisément qu'il n'était pas l'objet de mon commentaire (mais dont je reconnais l'importance).
A part cela, je crois que nous sommes tous à peu près d'accord pour pointer les dérives du système français de subventions, et pour ne pas prendre les épates gogos avignonnais avec le sérieux qu'il conviendrait selon certains salonard parisiens.
@El : OK, compris votre argument. Mais il reste finalement au niveau de l'interrogation sur la nature des externalités générées par les biens culturels. J'ai l'impression que ce que vous dites c'est qu'il n'existe pas de critère quantitatif pour les évaluer, ce qui est possible... mais les éventuels soutiens publics seront, eux, quantitatifs, ce qui signifie qu'une décision éclairée devra forcément passer par la question "combien ça coûte, que peut-on faire d'autre avec cet argent".
econoclaste-alexandre: on peut tenter un début d'énumération des externalités par l'analyse comportementale des sponsors, investisseurs, et acteurs (privés, mais aussi publics) qui, d'une manière générale contribuent à la production de biens ou services culturels. Après tout, l'analyse de certaines des externalités de ce marché est ce qui a donné à Guy Debord sa très grande notoriété initiale.
@EL : L'idée de proposer une subvention proportionnelle au succès n'est pas une simple amplification des mécanismes de marché. Vous suggérez que :
« que ces subventions soit calculées en fonctions des jugements a posteriori du public »
C'est précisément ce que ce système essaye de faire, le succès commercial étant une approximation des jugements a posteriori qui a l'énorme avantage de pouvoir être collectée gratuitement et avec un faible biais déclaratif. L'hypothèse sous-jacente est qu'il arrive certes qu'un individu se fasse piéger par le marketing ou se laisse aller à acheter un bien de faible qualité, mais que cela reste l'exception plutôt que la règle, et donc qu'en aggrégé, ces effets deviennent négligeables.
De même, je n'ai pas dû être clair. Vous dites :
<< Cela revient non pas à corriger, mais à amplifier les effets du marché, et donc la sous offre de biens "long terme", non ? »
Le point de départ est qu'à l'équilibre, le marché conduit à une sous-offre. Prenons un exemple : si l'équilibre de marché conduit à ce que ne soit publié que les livres qui se vendent à plus de 5000 exemplaires et qu'on estime que des livres qui n'auraient que 4000 exemplaires seraient intéressants, faire une subvention liée à la vente permet aux ouvrages de tirage compris entre 4000 et 5000 exemplaires de devenir rentables. Un second argument est que les profits issus des meilleures ventes (subventions incluses) servent à financer les pertes liées à la publication d'ouvrages à faibles tirages.
EL: "on ne peut définir le caractère marchand d'un bien à partir d'une "nature" qu'on lui attribue a priori, mais en observant comment se comporte le bien en question et le collectif au sein duquel il circule, selon le mode de gestion qui est lui est appliqué."
C'était bien là ma position et je crois celle de tous ici. Dire qu'un objet est une marchandise parce qu'elle fait l'objet d'un échange marchand n'est pas partir d'une nature a priori puisqu'on le déduit d'une constatation. Ce serait par contre le cas si on disait qu'un objet est une marchandise et ne peut être qu'une marchandise ("on n'y peut rien"), dans ce cas oui on attribuerait a priori une "nature" à l'objet.
"Pour comprendre les réactions de rejet aux "oeuvres" de Delvoye ou Manzoni, l'économie ne suffit pas"
Si je comprends bien l'argument, la valeur d'un objet d'art serait déterminée par autre chose que sa valeur marchande? Par exemple, un Van Gogh ne peut avoir été nul du vivant du peintre et devenir excellent maintenant parce qu'il coûte cher, c'est donc qu'il devait être excellent dès le départ malgré la faible demande du public.
A cela je répondrais que cela me semble pourtant bien le cas. La valeur esthétique d'une oeuvre d'art dépend du goût du public et de rien d'autre. Ainsi, des oeuvres passent pour être de grande qualité à une époque, puis tombent en désuétude, puis sont de nouveau à la mode, etc. La valeur esthétique de l'oeuvre d'art est donc toute relative et dépend du besoin esthétique de la société présente auquel elle répond (mais elle peut garder une valeur historique, que l'on confond souvent avec la valeur esthétique).
Ce fait est d'ailleurs valable pour toutes les marchandises, qui répondent à des besoins energétiques, gustatifs et alimentaires, de distraction, etc. Allons-nous dire que tel aliment à un goût excellent parce qu'il passait pour un mets délicieux au Moyen-Age alors que nous le trouvons aujourd'hui dégoûtant? Le pétrole était-il un bien précieux pour l'homme préhistorique au prétexte qu'il l'est de nos jours? Sommes-nous sûrs que dans le futur on continuera à trouver l'or précieux sous prétexte qu'on le juge tel depuis des millénaires? Etc.
Désolé si je suis un peu confus.
leconomiste: entièrement d'accord avec toi.
Concernant ceci:
"La seule statistique un peu raisonnable en ce domaine est la capacité d'une œuvre à trouver un public à long terme (50, 100 ans, voire plus), en d'autres termes à survivre."
Oui, et encore... Bien souvent, on confond la valeur esthétique avec la valeur historique. Ainsi, on n'osera plus mettre en cause Virgile même si presque plus personne ne le lit et qu'on le trouve chiant comme la mort. On était autrefois beaucoup plus sévères avec les oeuvres du passé (qui ne répondaient plus au goût de l'époque).
Emmanuel: qu'est-ce que c'est que ces méthodes sarkozyennes ? Bonne année quand même, à toi et à tous, et accorde-moi stp quelques jours de sursis.