Que s’est–il passé ? Ce n’est pas une erreur de mesure, statistiquement, la courbe de Phillips existe vraiment. Difficile d’accuser les libéraux, depuis l’élection, ils sont tous en camp de rééducation volontaire (oui, tous, y compris l’équipe d’Optimum et probablement toi aussi cher lecteur, d’ailleurs ton IP est 245.889.59.22). Le tort d’Henri E. aura été de ne pas lire Optimum où il aurait trouvé les sages critiques du très libéral Robert Lucas: il ne faut pas faire de politique économique basée sur des relations statistiques qu’on observe dans l’économie, car ces relations ne restent vraies dans le futur que si les anticipations des agents demeurent les mêmes. En clair, le coup de l’inflation qui fait baisser le chômage, ça ne marche que quand c’est imprévu. Ce ne sont que les chocs imprévus qui font baisser (ou monter) le chômage, car chaque employeur interprète l’abondance de monnaie comme une indication que sa boîte va mieux que prévue, et agit en conséquence (embauches, investissements, soirées privées au Palace, etc.). Si tout le monde sait qu’il y aura de l’inflation, il n’y aura pas « plus » de monnaie que prévu dans l’économie. Si vous ne comprenez pas, relisez la note d’Antoine ( ça doit faire la troisième fois que je mets le lien !) Et si vous ne comprenez toujours pas, je vous conseille l’excellente explication du maître lui-même.

Et c’est là qu’intervient la remarque de Vulgos : Henri E. n’aurait jamais du annoncer qu’il allait faire monter l’inflation. Il suffit de ne rien dire (donc de laisser les anticipations des agents comme elles sont) et de laisser filer l’inflation, et bonjour le plein emploi.

Hélas, ça non plus, ça ne marche pas. La raison, en une seule phrase ? Il ne faut pas prendre les gens pour des c***.

Les agents ont intérêt à deviner au plus juste l’inflation future. S’ils se plantent, ça leur en coûte : sur- ou sous-investissements, prix fixés trop bas ou trop haut, négociation salariale trop serrée ou trop généreuse etc. Même si une inflation plus haute que prévue peut avoir certains effets macroéconomiques bénéfiques, comme expliqué plus haut, personne n’a personnellement envie de se planter. De plus, chacun est capable de se dire que l’autorité politique qui décide (plus ou moins) de l’inflation a tout intérêt à les tromper. Donc quand Henri E, sur les bons conseils de Vulgos, annonce haut et fort qu’il n’est pas question de laisser filer l’inflation, chacun au bar PMU se dit « c’est ça Henri, prend moi pour un c**. Moi, je sais très bien qu’en vrai, elle sera à 4% l’inflation, je lis Optimum moi Monsieur ». Et là, Henri E. et ses promesses électorales font pshiiit. Car il est coincé. Soit il laisse effectivement filer l’inflation à 4%, sans aucun effet car ça a été anticipé, soit il maintient l’inflation à 2% comme annoncé, avec effet catastrophique sur le chômage (l’effet inverse que décrit au début, car ces 2% sont plus bas que prévu), soit il laisse l’inflation exploser, à disons 8%, pour quand même gratter un peu sur le taux de chômage. « Mézalors » se dit notre client du bar PMU, qui derrière ses airs bourrus est un anticipateur rationnel, « ce n’est pas à 4% que je dois anticiper l’inflation, mais à 8% ». Et comme chacun fait ça, même à 8% d’inflation, Henri E. n’obtient rien sur le « front du chômage ». Et c’est la fuite en avant … Sachant que l’inflation a aussi un coût, chacun anticipera le niveau y de l’inflation de telle façon qu’Henri E. n’aura aucun intérêt à les surprendre avec un niveau y+epsilon car les bénéfices (moins de chômage) ne compenserons plus les coûts. Et voilà donc, après la disco, le retour d’un deuxième cauchemar des années 70, la stagflation.

Il faut bien voir que le problème vient de la discrétion dont dispose Henri E. Il a trop de pouvoir. Henri E. a beau promettre que promis juré craché il ne touchera pas à l’inflation, tous savent que dès qu’ils le croient et anticipent une inflation à 2%, Henri E. à tout intérêt à ne pas tenir sa promesse et à les surprendre avec une inflation plus haute pour faire baisser le chômage. Ils n’ont donc pas d’autre choix que d’anticiper une inflation haute, et Henri E. n’a pas d’autre choix que de réaliser celle-ci. Les spécialistes auront reconnu un équilibre de Nash (subgame perfect, pour être précis). Le drame, c’est que tout le monde, c’est à dire les agents tout comme l’autorité monétaire, est d’accord qu’il vaut mieux être à 2% d’inflation correctement anticipé qu’à 10% correctement anticipé. C’est la toute-puissance du Président qui empêche un deal du style « vous anticipez 2% d’inflation, et je vous promets de m’y tenir », car rien ne le force de le faire, et tout le monde le sait.

Henri E. doit trouver un moyen pour prouver qu’il ne cèdera pas à la tentation de faire monter l’inflation par surprise, seule façon de convaincre les agents d’anticiper une inflation basse. Et comme Ulysse et les sirènes (z’avez vous comment que ça vole haut dans ce post ?), la meilleure façon, c’est de se laisser attacher au mât. En clair, il doit renoncer au pouvoir monétaire et rendre la banque centrale indépendante, avec pour principale mission de combattre l’inflation. Seule une banque centrale dont l’objectif est réellement une inflation à 2% et qui n’a pas de soucis de réélection ou de promesses électorales à tenir saura convaincre les agents qu’ils ne se feront pas b**** s’ils anticipent une inflation basse.

Et le chômage dans tout ça ? Ben pour le faire baisser, il faut … créer des emplois ! Et comment on crée des emplois ? J’en sais pas beaucoup plus que la moyenne (mais d’autres oui), mais il ne faut pas croire qu’on en créera durablement en faisant mumuse avec la monnaie.

LSR

Petite remarque pour les spécialistes qui aiment bien l’exhaustivité : j’ai éludé tout le courant de « jeu répété avec réputation » de Barro-Gordon (1983). C’est déjà assez compliqué comme ça et de toute façon, les équilibres ne sont pas aussi bons qu’avec une autorité indépendante, entre autre au cause des cycles d’élections.