Croissance et vitesse d'apprentissage
Par Antoine B. le mercredi 3 août 2005, 21:48 - Lien permanent
ne ratez pas ce billet génial de Mahalanobis :
Notons que la seule région à avoir une vitesse inférieure à 1 est... l'Amérique latine. Il faut dire que c'est, avec le Japon, la région qui était la plus en avance en 1950 (hors ocde), et qu'elle n'a pas franchement décollé depuis.
Economic Performance and Speed of Learning. Disposant des pib/h dans l'ocde depuis 1500, et depuis 1950 pour les autres régions du monde, l'auteur indique en quelle année l'OCDE avait un pib/h équivalent à celui de chaque autre région en 1950 puis en 2001. Ainsi, on peut voir combien l'OCDE a mis de temps pour croître aussi vite que les autres régions en 51 ans. Par exemple, les caraïbes avaient en 1950 le pib/h qu'avait l'ocde en 1861. En 2001, cette région avait le même pib/h que l'ocde en 1940. Ils ont donc mis 51 ans pour connaitre la croissance que l'ocde a connu en 79 ans. Leur vitesse d'apprentisage, par rapport à l'ocde, est donc de 79/51=1,55.
Notons que la seule région à avoir une vitesse inférieure à 1 est... l'Amérique latine. Il faut dire que c'est, avec le Japon, la région qui était la plus en avance en 1950 (hors ocde), et qu'elle n'a pas franchement décollé depuis.


Commentaires
Que faut-il en conclure? Qu'il est plus difficile de repousser la frontiere technologique que de rattraper un retard ?
LSR
En fait, je n’en conclue rien, car le résultat n’est effectivement pas très nouveau. Mais disons que c’est une façon originale de présenter les performances de croissance. Quand on a juste des taux de croissance moyens par zones, il est difficile d’évaluer la performance dans l’absolu. Donc, en général, on présente les taux de croissance et les PIB/h de départ. Sous entendu, il devrait être plus facile pour un pays pauvre de rattraper son retard. Mais ça ne permet pas des comparaisons interzones faciles, puisque, précisément, les différentes zones n’ont pas le même point de départ. Tandis que là, la comparaison des vitesses d’apprentissage me semble plus pertinente. On considère que l’OCDE est sur la frontière technologique. Donc, pour les autres, le problème est essentiellement un problème de rattrapage. Autant il n’est pas pertinent de comparer la performance de l’OCDE avec celle de la Chine, autant il l’est davantage de comparer d’un côté la performance de la Chine par rapport à l’OCDE, et de l’autre la performance de l’Afrique par rapport à l’OCDE. Ca fait un référentiel commun, même si les points de départ sont différents.
Si tu veux dire par ta question qu’on ne doit pas conclure de ces chiffres que tout va bien parce que tout le monde (ou presque) fait mieux que l’OCDE, je suis bien entendu d’accord.
En fait, je ne sais pas quoi penser de l'article de Mahalanobis. Il me dit que les caraibes ont fait le meme parcours de 1950 a 2001 que l'OCDE de 1861 a 1940. Et alors ? Qu'est ce que je suis cense en retirer ? En quoi la notion de "vitesse d'aprentissage" est-elle eclairante ?
Ca ne me dit rien sur la croissance future des Caraibes. Ca n'explique en rien le parcours passe des caraibes. Si je veux comparer les Caraibes a la Chine, je vais 'decouvrir' qu'ils partent de points differents et croissent differement.
On pourrait utiliser cette vitesse pour dire combien une region fait le parcours de l'OCDE plus vite que l'OCDE lui-meme. Mais pourquoi ce serait interessant ? Que l'Afrique croit de 3% aujourd'hui n'a aucun rapport logique ou causal avec le fait que l'OCDE, au meme niveau de PIB mais dans un monde et une technologie completement differents, croissait de 1,5%.
Si l'Afrique est a un niveau de PIB ou l'OCDE croissait tres lentement il y a 150 ans, ils auront une meilleure vitesse d'apprentissage que si l'OCDE croissait vite. Mais en quoi est-ce pertinent ? La technologie et la mondialisation sont tellement differents qu'il y a 150 ans que je ne vois aucun lien entre le niveau de croissance de l'OCDE en 1860 et le niveau de croissance de l'Afrique aujourd'hui, juste parce qu'ils ont le meme PIB.
Plus j'y reflechi, moins je vois de pouvoir explicatif dans cette notion de "vitesse d'apprentissage", car le point de reference, i.e. le parcours historique de l'OCDE, ne me semble pas un point de comparaison pertinent pour eclairer l'evolution du PIB.
LSR
Elessar : tu es peut-être trop exigeant. Peut-on vraiment attendre d’un simple indicateur qu’il apporte toute l’information pertinente ? Pour celui-ci, j’ai la petite histoire suivante. (d’ordinaire, je n’aime pas trop les métaphores sportives, mais tant pis). Supposons que la croissance soit une sorte de parcours d’obstacle, identique pour tous les pays. Ce parcours serait caractérisé par des difficultés intrinsèques (notamment la nécessité d’accumuler du capital physique et humain), et des difficultés liées à la connaissance du parcours (la connaissance des bonnes institutions, l’emploi des techniques de production les plus efficaces, etc). Le premier pays à se lancer dans ce parcours (en l’occurrence les pays de l’ocde) aurait un rôle particulier, en tant qu’il découvre le parcours. S’il n’y avait aucune communication ni aucune imitation entre le premier pays et les suivants, on devrait s’attendre à ce que les suivants mettent le même temps que le premier. Comme, en fait, les suivants s’engagent dans un terrain déjà défriché, ils devraient être en mesure d’aller plus vite. A condition qu’ils tiennent bien compte de l’expérience du premier. Il est donc tentant de vouloir comparer leur vitesse à celle du premier. Mais si le parcours n’est pas homogène (par exemple, avec un décollage difficile à mettre en œuvre, puis une phase de rattrapage où la croissance est rapide, puis une croissance plus faible à mesure que le rattrapage s’effectue), il est pertinent de comparer ces vitesses pour la même étape du parcours.
Bien sûr que ce « modèle » est simpliste, qu’il ne tient pas compte des nombreuses évolutions qui font qu’en réalité, le parcours aujourd’hui est différent de ce qu’il était il y a 100 ou 200 ans. Mais c’est le propre de tout modèle d’être simpliste pour éclairer un aspect particulier du problème. La littérature économique sur la croissance est remplie de petites histoires simplistes comme ça.
Hum, une question de béotien :
Comment peut-on estimer le pib/h en 1500 et je dirais jusqu'au milieu du XIX° siècle (le premier bureau de statistique date en France de 1800), moment à partir duquel l'outil statistique se développe ?
Je sais, il faut que je lise Bairoch. Mais bon, il fait chaud et j'ai d'autres lectures sur le feu.
Non parce que franchement, voir la courbe du premier tableau du site de Mahalanobis a de quoi faire rire. Grosso modo, jusqu'à la révolution industrielle, l'histoire est une longue et lente progression, c'est ça la vision d'un économiste ? Je sais bien que les économistes ont le plus grand mal à ouvrir des livres d'histoire. Les seuls qu'ils parviennent à ouvrir sont ceux de Braudel, Labrousse et leurs héritiers. Mais ça limite fortement le propos, non ?
Au demeurant, avant le XIX° siècle, peut-on parler de croissance ? Le terme de développement ne serait-il pas plus judicieux ?
Samuel : « Hum, une question de béotien :
Comment peut-on estimer le pib/h en 1500 et je dirais jusqu'au milieu du XIX° siècle (le premier bureau de statistique date en France de 1800), moment à partir duquel l'outil statistique se développe ? »
Extrait de « lectures on economic growth » de Bob lucas, traduit par mes soins :
« Dans le salon de mon appartement à chicago, (…) il y a un tableau représentant une scène agricole, que m’a offert un de mes étudiants coréens. Dans le tableau, un fermier laboure son champs derrière un bœuf. Les arbres à fruits sont en fleur et les montagnes dominent l’arrière plan. La scène inspire la paix, ce qui provient probablement de la volonté du peintre de susciter la nostalgie du bon vieux temps, quand les choses étaient simples. Il y a également beaucoup d’informations pour un économiste dans ce tableau. Il n’est pas difficile d’estimer le revenu de ce paysan, puisqu’on sait à peu près de quelle surface un fermier et son bœuf peuvent s’occuper, à peu près ce qui peut pousser sur cette surface, combien de fruits peut donner le petit verger, et quelle est la valeur de cette production aux prix en dollars de 1985. Ce revenu est à peu près de 2000 dollars. Par ailleurs, on sait que jusqu’à ces dernières décennies, à peu près toute la force de travail coréenne (plus de 90%) travaillait dans l’agriculture traditionnelle, si bien que ce chiffre de 2000 dollars – 500 par personne en comptant sa femme et ses deux enfants – doit être bien proche du revenu par personne dans l’ensemble du pays.
Bien que l’on n’ait pas une comptabilité sophistiquée du revenu et de la production nationale pour la Corée d’il y a 100 ans, on n’en a pas besoin pour obtenir de bonnes estimations du niveau de vie qui prévalait à l’époque »
« Je sais, il faut que je lise Bairoch. »
Ou plutôt Maddison.
Oui, tout a fait. Angus Maddison est la reference.
LSR
Très sincèrement, la prose de Lucas me laisse pantois. Comme je ne connais pas le cas coréen, je ne peux pas m'exprimer plus amplement. Mais si il applique le même schéma de pensée pour la France ou l'Angleterre des Temps modernes, le résultat de ses calculs serait assurément d'aucun intérêt scientifique. On n'atteindrait même pas le niveau du café du commerce !
Comment parvenir à une estimation alors même que les débats historiographiques sur par exemple le mouvement des enclosures est loin d'être terminé. Que dire par exemple des thèses différentes (et c'est peu dire !) d'un Morineau et d'un Moriceau sur l'agriculture française ? Leurs estimations des rendements agricoles divergent du tout au tout.
Pour le cas anglais, les travaux d'Overton présentent de nombreuses estimations. Si une croissance de l'agriculture anglaise est avéré, les différentes estimations varient fortement de l'une à l'autre selon le mode de calcul.
Je ne sais si Maddison intègre ce genre de débats dans ses publications de l'OCDE, mais j'ai, je l'avoue, de sérieux doutes. Je me demande toujours comment on peut se lancer dans de telles estimations sans avoir une profonde connaissance des périodes et sociétés sur lesquelles porte l'étude ? Quel intérêt de vouloir absolument donner un chiffre si celui là est entaché de maintes imperfections ?
J'essaie de m'interesser depuis quelques temps déjà aux travaux des économistes. Mais j'avoue que les simplifications assez souvent opérées me font m'interroger quant à la valeur que l'on peut accorder à ces travaux. Quel intérêt accorder à de petites historiettes qui n'éclairent qu'une partie d'un problème tout en en évacuant toute la complexité ?
Bien sûr, les économistes sont les premiers à se pencher sur le degré de scientificité de leur discipline et à avoir une réflexion épistémologique sur celle-ci, mais leur poids au sein du besoin d'expertise politique me semble nécessiter un regard particulièrement critique à leur endroit.
Samuel: "Quel intérêt accorder à de petites historiettes qui n'éclairent qu'une partie d'un problème tout en en évacuant toute la complexité ?"
J'en étais là et puis maintenant je ne regarde que les intentions de l'auteur. Par exemple ici, que cherche à démontrer Mahalanobis? Simple, que la mondialisation est bien, que grâce à elle les choses s'améliorent et que donc le tiers-monde progresse à vitesse grand V, plus vite que nos pays riches autrefois. D'où rattrapage inévitable, suffit de laisser le temps au temps.
Le reste, c'est du bricolage sophistique. Son argument ici est du même tonneau que celui-ci: "Lorsque j'avais 13 ans je courrais le 100m en 18s alors que toi tu avais 2 ans et mettait presque une heure. Maintenant, à 22 ans et avec de l'entraînement, je le cours en 10s. Mais toi qui a 11 ans aujourd'hui, tu le cours en 20s. Bravo, tu as plus progressé que moi, l'écart entre nous s'est réduit."
Le sophisme étant que dans les faits l'écart ne s'est pas réduit, il a augmenté. Car si on est aux jeux olympiques (et on y est, dans la course économique et technologique), faire 18s ou une heure, ça revient presque au même. Par contre, à 10s, moi je suis qualifié pour la finale et pas toi avec tes 20s.
Samuel : je précise que Lucas n’est absolument pas spécialisé dans l’estimation des PIBs anciens, et d’ailleurs, heureusement pour la recherche qu’il ne s’est pas consacré à cette fastidieuse activité. L’extrait cité est une petite parenthèse dans un article qui n’a rien à voir avec ça. Qu’il y ait de l’incertitude sur les rendements agricoles, le contraire serait surprenant, mais ça n’empêche pas de faire des estimations. En général, ce genre d’estimations est présenté de façon assez humble, par une fourchette.
Vulgos : 1) je ne pense pas que ce soit le propos de Mahalanobis, 2), sur les JO, erreur de débutant :
http://econo.free.fr/scripts/faq2.php3?codefaq=19Antoine Belgodere: "Vulgos : 1) je ne pense pas que ce soit le propos de Mahalanobis, 2), sur les JO, erreur de débutant :"
1) Je pense que si. Qu'est-ce qui vous fait penser le contraire?
2) J'ai parlé de course économique (et technologique), pas de guerre économique. C'est une nuance importante. Dans une guerre économique, il y a des survivants et des morts. Dans une course, il y a des leaders, des poursuivants et des lachés. Mais tout le monde avance peu ou prou (à moins de tomber dès la ligne de départ).
3) Peu importe la métaphore, l'important est qu'un écart, une inégalité économique, ne se réduit pas à des chiffres relatifs. Il faut prendre en compte le sens que les acteurs donnent à l'écart, autrement dit le pouvoir réel associé à cet écart économique. Ainsi, l'écart de niveau de vie entre un gueux du moyen-âge et son seigneur était plus faible qu'entre un sdf et un milliardaire. Pourtant, heureusement, de nos jours un milliardaire a moins de droits sur le sdf qu'un seigneur sur son serf. Donc l'évolution de l'écart en PIB entre l'OCDE et les Caraïbes ne nous dit rien sur l'évolution de l'écart de pouvoir économique entre les ressortissants des deux régions. En plus, ici, on ne compare même pas l'évolution relative sur deux périodes identiques, ce qui nous éloigne encore plus de la réalité et d'une déduction utile.
Rectificatif: "Donc l'évolution de l'écart en PIB entre l'OCDE et les Caraïbes ne nous dit rien DE CERTAIN sur l'évolution de l'écart de pouvoir ("économique" supprimé) entre les ressortissants des deux régions."
Faut faire gaffe ici...
"Bien sûr, les économistes sont les premiers à se pencher sur le degré de scientificité de leur discipline et à avoir une réflexion épistémologique sur celle-ci, mais leur poids au sein du besoin d'expertise politique me semble nécessiter un regard particulièrement critique à leur endroit."
Socialement parlant, l'exemple que nous ont offert par le passé les savants atomistes tend à inciter effectivement tout un chacun à la plus grande prudence à ce sujet. Reste alors à choisir entre une approche ad rem, nécessairement coûteuse et une approche ad hominem, probablement moins coûteuse.