Krugman et les valeurs familiales françaises
Par Antoine B. le mardi 2 août 2005, 02:14 - Lien permanent
Tout le monde en parle. Le dernier édito de Paul Krugman dans le NYT n’a pas laissé la blogosphère indifférente (et j’en oublie …) . Il faut dire qu’il fallait oser expliquer dans un journal américain la supériorité du modèle social français, en tout cas du point de vue de l’arbitrage travail-loisir. Si l’audace est une vertu, elle n’immunise pas contre les analyses douteuses.
L’argument de Krugman est classique : les français travaillent moins, donc gagnent moins, mais en contrepartie, ils ont du temps libre, et donc c’est mieux.
“It's true that France's G.D.P. per person is well below that of the United States. But that's because French workers spend more time with their families.”
Là où il a raison, et il n’y a, à ce sujet, guère de débats entre économistes pour ne pas dire aucun, c’est quand il dit, en substance, qu’on ne saurait mettre un signe « égal » entre « plus d’argent » et « mieux ». Contrairement à une légende tenace, les économistes ne sont pas obnubilés par le PIB. Le critère qu’ils retiennent, en général, pour porter un jugement normatif sur une question économique, est celui de l’utilité. Le PIB (« l’argent », en quelque sorte), est certes un argument de la fonction d’utilité, mais au côté d’autres facteurs tels que l’environnement, la sécurité, l’amour, le temps libre, etc. On peut donc, avec Krugman, parfaitement imaginer qu’un individu choisisse de diminuer son temps de travail, et en conséquence sa rémunération, tout en améliorant son bien-être (qui, au demeurant, pourrait le contester ?)
Mais il y a deux points qui me chiffonnent :
1) Le premier, c’est que je ne trouve pas pertinente cette façon de présenter les choses qui consiste à dire que la société française privilégierait le loisir, alors que la société américaine privilégierait le PIB. En réalité, la société américaine ne privilégie rien du tout. En France, les lois sur le temps de travail sont contraignantes, si bien qu’on peut effectivement parler d’un choix collectif (ou social, ou politique, ou centralisé). En revanche, aux Etats Unis, l’arbitrage revenu vs loisir dépend bien plus des individus. Certes, il n’est pas du tout évident que chacun puisse négocier un volume horaire correspondant absolument à ses vœux. Mais il convient de ne pas tomber dans l’excès inverse qui consiste à penser que les employeurs ont les pleins pouvoirs en matière de temps de travail. Il serait très bénéfique pour les capitalistes américains de pousser au maximum le temps de travail des américains. Pourtant, rare sont ceux qui travaillent 18 heures par jour 6 jours sur 7. En fait, de même que les salariés sont en concurrence entre eux sur le marché du travail, les employeurs sont également en concurrence pour embaucher la main d’œuvre. Le marché du travail américain étant moins concerné que le nôtre par le chômage de longue durée, il n’est pas très risqué, pour un travailleur, de refuser un emploi ayant un volume horaire trop important.
Emmanuel, de Ceteris Paribus, avait évoqué un argument pour justifier l’intervention publique en matière de limitation du temps de travail : il existerait un phénomène d’externalité, qui ressemble un peu à une course aux armements. Les travailleurs feraient dépendre leur satisfaction négativement de l’écart qui sépare leur niveau de vie de celui de leur voisin. Ainsi, alors que, spontanément, ils préfèreraient avoir beaucoup de temps libre en se contentant d’un revenu modeste, ils sont tentés de travailler plus pour améliorer leur niveau de vie au détriment de leur loisir uniquement pour éviter d’avoir une voiture plus pourrie que leurs voisins. Je peine à être franchement convaincu. Il faut bien comprendre la logique de cet argument. L’Etat, pour le bien être de tous, dirait à chacun : « Je t’empêche de t’enrichir afin que tu te reposes, mais ne t’en fais pas, j’empêcherai également ton voisin de s’enrichir, si bien que tu n’aura pas à être jaloux de lui. Vous aurez ainsi tous deux du temps libre et une voiture pourrie. ». Quand bien même il existerait, je vois mal comment cet effet bénéfique pourrait être d’une ampleur telle qu’il puisse compenser les inefficiences provoquées par une allocation centralisée du temps de travail, faite par des députés qui ne peuvent connaître les préférences de chaque citoyen en matière d’arbitrage revenu-loisir.
2) Si l’arbitrage travail-loisir était optimal en France, alors les français seraient probablement heureux de leur condition économique. Ils ne le sont pas, à l’évidence. L’idée (certes exagérée) que le pouvoir d’achat baisse dans l’hexagone est très répandue. Les Français manifestent leur mécontentement à l’égard de la classe politique en changeant de majorité à chaque scrutin législatif, et en accordant une part importante des suffrages à des partis extrémistes. S’ils étaient si attachés que ça au modèle français, ils manifesteraient violemment contre sa remise en cause fréquente actuellement à, droite comme à gauche, au bénéfice des modèles anglo-saxons ou scandinaves.
Terminons par une petite curiosité de l’article de Krugman :
“American conservatives despise European welfare states like France. Yet many of them stress the importance of "family values." And whatever else you may say about French economic policies, they seem extremely supportive of the family as an institution. Senator Rick Santorum, are you reading this?”
Il est fréquent, quand on relève les paradoxes de l’argumentation de ses adversaires, de tomber dans le paradoxe opposé. Le modèle français, favorable selon Krugman aux valeurs familiales, est rejeté par les conservateurs américains, par ailleurs défenseurs de ces valeurs familiales. Mais quelle est la position cohérente de Krugman : partage-t-il les vues conservatrices sur les vertus des valeurs familiales, ce qui le pousse à être un défenseur du modèle français ? Ou au contraire rejette-t-il le modèle français qui accorde (toujours selon lui) tant de place à la famille, au prétexte que lui, il n’est pas bigot, et qu’il rigole doucement en entendant les conservateurs faire les louanges des valeurs familiales ?


Commentaires
Exact. On peut noter que que l'étude d'Alesina and co n'explique pas que le plus faible temps de travail en Europe résulte d'un choix : ils montrent bien que cela provient des réglementations; ils se bornent à constater que ces réglementations ne rendent pas les gens malheureux pour autant. Petite nuance cependant : l'argument sur le sujet ne porte pas tant sur l'arbitrage travail-loisir et réduction du revenu, mais sur le fait d'apprécier les vacances; les vacances sont plus appréciables en famille et avec des amis, et le fait d'avoir beaucoup de congés rend donc les congés plus agréables. Cet argument paraît assez solide (plus solide effectivement que le "je réduis ton revenu et celui de ton voisin pour ne pas faire de jaloux". cela dit, parler de "choix" est très exagéré de la part de Krugman. Les américains peuvent "choisir" et en la matière cette liberté de choix réduit la satisfaction qu'ils tirent de leurs vacances; les français sont obligés de partir en vacances et n'en sont pas forcément malheureux.
Ce que j'adore, cela dit, c'est ce passage :"Because French schools are good across the country, the French family doesn't have to worry as much about getting its children into a good school district" Vaut mieux lire cela que d'être sourd... Entre les "classes camif" et les locations de studios vides à Paris pour se soustraire à la carte scolaire... Mais bon.
L'article de Krugman a été exploité récemment par Posner (et Becker) en conjonction avec un article de la revue foreign affairs pour proposer une explication à la propension du terrorisme islamique à se développer dans les sociétés européennes.
Voici l'adresse : www.becker-posner-blog.co...
J'en ai fait un commentaire critique ;-)
dinersroom.free.fr/index....
ça y est, il a vraiment perdu la tete, je preferai quand il ecrivait ceci:
web.mit.edu/krugman/www/g...
En fait je ne sais pas pourquoi Krugman s'acharne a ecrire un article sur la France a chaque fois qu'il vient faire du velo. Que ce soit celui-ci ou le precedent de 1997, c'est a chaque fois plein de contre-verites evidentes.
dans celui-ci, cela me rappelle mon enfance. J'avais ete eleve dans une junior high school a princeton et berkeley, et j'en avais conclu que les ecoles americaines etaient toutes excellentes.
dans celui de 1997, je me souviens que j'avais adore la prediction "After this last election it is clear that the French will not be willing to submit to serious fiscal discipline", sachant a l'epoque que Jospin, DSK and co s'appretaient a tout faire pour qualifier la France pour l'euro.
En fait, Krugman a tres souvent du mal a accepter qu'il existe des necessites politiques.
"Si l’arbitrage travail-loisir était optimal en France, alors les français seraient probablement heureux de leur condition économique. Ils ne le sont pas, à l’évidence."
J'estime que tu as raison. Cela devrait définitvement éliminer l'argument. Mais c'est si pratique...
Pour le reste, je constate que Krugman se permet de publier dans un grand journal américain ce que je n'oserais même pas publier sur notre blog. Je crains que ses petites fiches pays soient un peu légères pour quelqu'un de sa renommée.
Quelqu'un a des données sur les familles françaises à comparer à celles des américains, par exemple ? Histoire de voir si cette idée d'un "esprit famille" dépasse les déclarations spontanées.
SM : rien de sérieux sous la main, à part ça, mais ça va pas te plaire, c’est du Becker :
“It is claimed that the European system promotes "family values" over individualistic ones. Yet the data do not support this contention since marriage rates are lower in Europe than in America, and not a single European country has birth rates that are high enough to maintain their populations without continued immigration. The French birth rates are somewhat higher than their neighbors only because of massive subsidies to having children. Yet even the French rates are way below replacement levels and those in the United States.”
Non, ça va, il fait référence à un ou deux faits stylisés. Je préfère ça. C'est lapidaire, mais Becker ne prétend visiblement pas tirer de conclusions. Excepté sur la politique nataliste de la France, dont on aurait plutôt tendance ici à considérer qu'elle n'est pas assez généreuse. Je ne sais pas qui a raison.
C'est bien du côté sociologie ou ethnologie qu'il faut se tourner pour inférer des hypothèses pour un modèle économique solide. C'est un bel exemple de l'utilité pour les économistes de s'occuper des autres sciences sociales. Ce n'est visiblement pas à un économiste de mener une enquête sur les structures familiales.
"Si l’arbitrage travail-loisir était optimal en France, alors les français seraient probablement heureux de leur condition économique. Ils ne le sont pas, à l’évidence."
>Cette critique ne tient tout simplement pas debout : Elle établit un lien logique entre un relatif (l'optimalité) et un absolu (l'être heureux [1]). Pour être plus clair, l'optimalité de l'arbitrage peut aussi bien déboucher sur le "bonheur" que sur le "malheur". Il signifie simplement qu'il n'existe pas d'autre arbitrage possible pouvant améliorer le niveau de bonheur. Dire que l'arbitrage est optimal en France, c'est dire que les français seraient (encore?) plus malheureux si on le changeait, et surement pas qu'ils sont heureux! Et je ne crois pas que cette perspective soit inenvisageable!
Quant à la remarque sur l'utilité qui serait le véritable critère permettant aux économistes de porter un jugement sur l'économie, je la trouve plutôt scolaire. Oui, c'est évidemment vrai puisque c'est en manipulant cette utilité, et non le PIB, que les économistes s'inquiètent de la satisfaction des agents. Mais dès lors qu'ils sortent de l'abstraction de leurs modèles pour porter un jugement normatif, i.e. politique, sur l'économie, c'est bien sur le PIB, et finalement la richesse matérielle, qu'ils se rabattent. Et pour cause, ils n'ont rien d'autre qui puisse donner de la chaire à la notion d'utilité! L'utilité reste une entité purement théorique, dont on peut douter que l'on puisse un jour lui donner un contenu précis. (Becker peut bien faire joujou avec des utilités toutes plus complexifiées les unes que les autres pour épater le gogo (dont quelques suédois en particulier), on voit bien qu'il est incapable de les traduire en outils de mesure concrètement saisissable par les politiques.)
[1] Le premier qui me sort un truc du genre "le bonheur est relatif" avec un petit air entendu et satisfait d'adolescent découvrant le monde et impatient de faire partager son nouveau savoir va au coin avec un bonnet d'anne.
EL : argument recevable. Néanmoins, les formes du mécontentement français m’invitent à penser que le problème principal tient au manque d’argent. On entend bien plus de gens protester contre le « pouvoir d’achat qui baisse » que contre le travail harassant, les cadences infernales, les semaines de travail qui n’en finissent plus, … Ca plaide pour la thèse d’un curseur placé trop loin en direction du loisir. Vous ne pouvez pas savoir combien ça me coûte de parler comme ça, car moi, mon curseur, j’ai tendance à le placer aussi loin que possible du travail (je frôle la solution en coin). Mais après tout, puisqu’en France, cette question relève d’un choix social, on est bien obligé d’essayer de dégager une tendance.
« Mais dès lors qu'ils sortent de l'abstraction de leurs modèles pour porter un jugement normatif, i.e. politique, sur l'économie, c'est bien sur le PIB, et finalement la richesse matérielle, qu'ils se rabattent. »
Ca dépend. En fait, on peut passer de l’un à l’autre en donnant « artificiellement » une valeur monétaire à ce qui n’en a pas (analyses contingentes…). Ce que je dis est peut être scolaire, mais ce que vous dites est un peu trivial : évidemment qu’on ne peut pas mesurer l’utilité (heureusement ?). Quand il s’agit de donner un avis sur des politiques de croissance, ou d’ajustement macroéconomique, c’est quand même assez légitime de se fonder sur le PIB. Pour tout ce qui implique des biens qui ne sont pas comptabilisés dans les grands agrégats macro (environnement, loisir, etc.), alors en général, ils ne restent pas bloqués sur le PIB.