L’argument de Krugman est classique : les français travaillent moins, donc gagnent moins, mais en contrepartie, ils ont du temps libre, et donc c’est mieux.

“It's true that France's G.D.P. per person is well below that of the United States. But that's because French workers spend more time with their families.”

Là où il a raison, et il n’y a, à ce sujet, guère de débats entre économistes pour ne pas dire aucun, c’est quand il dit, en substance, qu’on ne saurait mettre un signe « égal » entre « plus d’argent » et « mieux ». Contrairement à une légende tenace, les économistes ne sont pas obnubilés par le PIB. Le critère qu’ils retiennent, en général, pour porter un jugement normatif sur une question économique, est celui de l’utilité. Le PIB (« l’argent », en quelque sorte), est certes un argument de la fonction d’utilité, mais au côté d’autres facteurs tels que l’environnement, la sécurité, l’amour, le temps libre, etc. On peut donc, avec Krugman, parfaitement imaginer qu’un individu choisisse de diminuer son temps de travail, et en conséquence sa rémunération, tout en améliorant son bien-être (qui, au demeurant, pourrait le contester ?)

Mais il y a deux points qui me chiffonnent :

1)      Le premier, c’est que je ne trouve pas pertinente cette façon de présenter les choses qui consiste à dire que la société française privilégierait le loisir, alors que la société américaine privilégierait le PIB. En réalité, la société américaine ne privilégie rien du tout. En France, les lois sur le temps de travail sont contraignantes, si bien qu’on peut effectivement parler d’un choix collectif (ou social, ou politique, ou centralisé). En revanche, aux Etats Unis, l’arbitrage revenu vs loisir dépend bien plus des individus. Certes, il n’est pas du tout évident que chacun puisse négocier un volume horaire correspondant absolument à ses vœux. Mais il convient de ne pas tomber dans l’excès inverse qui consiste à penser que les employeurs ont les pleins pouvoirs en matière de temps de travail. Il serait très bénéfique pour les capitalistes américains de pousser au maximum le temps de travail des américains. Pourtant, rare sont ceux qui travaillent 18 heures par jour 6 jours sur 7. En fait, de même que les salariés sont en concurrence entre eux sur le marché du travail, les employeurs sont également en concurrence pour embaucher la main d’œuvre. Le marché du travail américain étant moins concerné que le nôtre par le chômage de longue durée, il n’est pas très risqué, pour un travailleur, de refuser un emploi ayant un volume horaire trop important.

Emmanuel, de Ceteris Paribus, avait évoqué un argument pour justifier l’intervention publique en matière de limitation du temps de travail : il existerait un phénomène d’externalité, qui ressemble un peu à une course aux armements. Les travailleurs feraient dépendre leur satisfaction négativement de l’écart qui sépare leur niveau de vie de celui de leur voisin. Ainsi, alors que, spontanément, ils préfèreraient avoir beaucoup de temps libre en se contentant d’un revenu modeste, ils sont tentés de travailler plus pour améliorer leur niveau de vie au détriment de leur loisir uniquement pour éviter d’avoir une voiture plus pourrie que leurs voisins. Je peine à être franchement convaincu. Il faut bien comprendre la logique de cet argument. L’Etat, pour le bien être de tous, dirait à chacun : « Je t’empêche de t’enrichir afin que tu te reposes, mais ne t’en fais pas, j’empêcherai également ton voisin de s’enrichir, si bien que tu n’aura pas à être jaloux de lui. Vous aurez ainsi tous deux du temps libre et une voiture pourrie. ». Quand bien même il existerait, je vois mal comment cet effet bénéfique pourrait être d’une ampleur telle qu’il puisse compenser les inefficiences provoquées par une allocation centralisée du temps de travail, faite par des députés qui ne peuvent connaître les préférences de chaque citoyen en matière d’arbitrage revenu-loisir.

2)      Si l’arbitrage travail-loisir était optimal en France, alors les français seraient probablement heureux de leur condition économique. Ils ne le sont pas, à l’évidence. L’idée (certes exagérée) que le pouvoir d’achat baisse dans l’hexagone est très répandue. Les Français manifestent leur mécontentement à l’égard de la classe politique en changeant de majorité à chaque scrutin législatif, et en accordant une part importante des suffrages à des partis extrémistes. S’ils étaient si attachés que ça au modèle français, ils manifesteraient violemment contre sa remise en cause fréquente actuellement à, droite comme à gauche, au bénéfice des modèles anglo-saxons ou scandinaves.

Terminons par une petite curiosité de l’article de Krugman :

“American conservatives despise European welfare states like France. Yet many of them stress the importance of "family values." And whatever else you may say about French economic policies, they seem extremely supportive of the family as an institution. Senator Rick Santorum, are you reading this?”

Il est fréquent, quand on relève les paradoxes de l’argumentation de ses adversaires, de tomber dans le paradoxe opposé. Le modèle français, favorable selon Krugman aux valeurs familiales, est rejeté par les conservateurs américains, par ailleurs défenseurs de ces valeurs familiales. Mais quelle est la position cohérente de Krugman : partage-t-il les vues conservatrices sur les vertus des valeurs familiales, ce qui le pousse à être un défenseur du modèle français ? Ou au contraire rejette-t-il le modèle français qui accorde (toujours selon lui) tant de place à la famille, au prétexte que lui, il n’est pas bigot, et qu’il rigole doucement en entendant les conservateurs faire les louanges des valeurs familiales ?