L’opinion française est traversée par les tendances suivantes :

-         Antiparlementarisme. La démocratie représentative est critiquée. Les partisans du Non au TCE ne manquent pas de faire remarquer que 80% des députés étaient pour le Oui, contre seulement 45% du peuple. Nicolas Sarkozy explique aux députés qui s’offusquent de ses propos populistes parlant de « nettoyer au karcher » une cité HLM qu’ils sont déconnectés du peuple, qu’ils ne pensent pas comme lui. Depuis 2002, à chaque élection intermédiaire perdue par l’UMP, la légitimité du parlement est très sérieusement contestée. Cet antiparlementarisme traduit en fait une méfiance croissante à l’égard de la classe politique traditionnelle.

-         Xénophobie. Pour l’extrême droite et le nationalisme conservateur, le phénomène n’est pas nouveau. L’extrême gauche antimondialiste a toujours eu un discours ambigu. Humaniste en façade, elle ne rate pas une occasion d’alimenter des peurs irrationnelles des délocalisations et de la concurrence des misérables du bout du monde (je ne parle pas de l’antiaméricanisme, voire de certains relents antisémites parfois perceptibles, mais pas chez tous). C’est la même peur des délocalisations, vers la Chine plutôt que la République Tchèque, qui a servi d’arguments à nombre de partisans du Oui au TCE (« l’Europe va nous protéger de la mondialisation, sera une force contre les USA, la Chine, le Brésil l’Inde, etc.). Nicolas Sarkozy, dès l’annonce des résultats du référendum, a mis la préférence communautaire au centre de ses préoccupations. Enfin, si Samizdjazz et Tanstaafl disent vrai, Jean-Luc Mélenchon aurait dit : "Qu'ils aillent se faire foutre, les Lituaniens ! T'en connais un, toi, de Lituanien ? Moi, j'en connais pas !"

-         Sinistrose. Elle était flagrante à l’occasion du « débat » entre Jacques Chirac et un panel de jeunes. Les salariés français ont une impression, pas injustifiée, de stagnation de leur niveau de vie. Le chômage de masse semble indécrottablement inscrit dans notre paysage social. Le système social français n’empêche pas la violence, la pauvreté, la canicule, l’inégalité scolaire, les problèmes d’intégration des minorités, etc.

Je ne serais pas surpris qu’un nombre important d’électeurs raisonnent, en 2007, de la façon suivante : « il nous faudrait quelqu’un qui nous comprenne vraiment, qui tranche avec tous ces politicards déconnectés de la réalité, quelqu’un qui saurait enfin s’attaquer à nos problèmes, en affrontant les dérives de la mondialisation » (avec, évidemment, des variantes entre la gauche et la droite). Bref, beaucoup d’électeurs seront à la recherche de l’homme providentiel.

A droite, il y en a un qui s’est positionné sur ce créneau depuis longtemps, c’est Sarkozy. Ce qui m’inquiète, en échos à un débat récent ici sur ses récentes sorties, c’est qu’il semble avoir pris un sacré tournant populiste.

A gauche, il s’est passé récemment un évènement peut-être important. Au cours de l’émission « le Vrai Journal », sur canal +, Karl Zero a demandé à son invité José Bové s’il allait « enfin » présenter sa candidature à la présidentielle 2007. A cette question rituelle (surtout en provenance de Zéro), il répond toujours que ça n’est pas son boulot ni sa vocation. Cette fois-ci, il ne l’a pas exclu. « On verra, dans les mois qui viennent, ce que sont les attentes des gens » (citation de mémoire). Et ça, ça change tout. Il n’a, pour les électeurs potentiels de l’extrême gauche, aucune casserole : il n’est pas membre d’un parti qui a défendu Staline, il n’a pas la lourdeur des trotskistes, il ne s’est pas compromis avec le social-libéralisme (prétendu) du PS. Ajoutons à cela qu’il est un expert imbattable en marketing politique, qui a réussi à faire passer le saccage d’un restaurant pour un acte de civisme, et la destruction obscurantiste de l’outil de travail de la recherche publique pour un acte de résistance.

Hollande n’a aucun charisme, Villepin est impopulaire, et le sera selon toute vraisemblance davantage dans quelques mois. De là à pronostiquer un second tour Bové-Sarkozy, il n’y a qu’un pas. Le chocs des deux hommes providentiels. L’hypothèse n’est pas si absurde qu’elle peut en avoir l’air. Il suffirait que tout ce qui est à la Gauche de Fabius joue une alliance stratégique au premier tour, autours du candidat du consensus. Puisse ce scénario paraître vraiment irréaliste dans quelques mois. Parce qu’un homme providentiel, plus ou moins xénophobe, hostile au parlement, critiquant les juges (surtout Sarkozy), ennemi de la science (pour Bové), élu avec l’ambition de sauver la France du péril mondialiste et porté par le peuple en transe, ça n’est pas une perspective très rassurante. Dans le cas contraire, il faudra ressortir les pinces à linge de Chirac…