M.Sarkozy et les (dés)incitations
Par Antoine B. le jeudi 23 juin 2005, 19:36 - Lien permanent
Billet écrit par VilCoyote
M.Sarkozy a déclaré, à propos du juge qui a libéré le condamné à perpétuité qui a profité de l'aubaine pour assassiner une femme (voir l'article du Monde), qu'il fallait qu'il paye pour sa faute. M.Sarkozy devrait faire de l'économie.
M.Sarkozy a déclaré, à propos du juge qui a libéré le condamné à perpétuité qui a profité de l'aubaine pour assassiner une femme (voir l'article du Monde), qu'il fallait qu'il paye pour sa faute. M.Sarkozy devrait faire de l'économie.
Steven Landsburg, dans son livre "The armchair economist" (chroniqué chez les gauchistes d'Econoclastes et disponible chez Amazon), s'intéresse rapidement (pp.149, 150 et 151) au problème des prisonniers libérés sous caution en attendant leur procès et qui commettent un crime pendant cette liberté conditionnelle - ce qui revient au même que le cas qui nous occupe ici.
La question est : comment faire pour que les juges chargés de prononcer les mises en liberté conditionnelle utilisent pleinement et efficacement l'information à leur disposition pour déterminer la dangerosité du prévenu?
Pour Landsburg, la réponse est simple : il faut que les juges soient personnellement responsables (personally liable) de la conduite des prisonniers libérés. Et pour ça, on ressort le bon vieux people respond to incentives. C'est ce que semble avoir entrevu M.Sarkozy, mais fort incomplètement et un peu tard.
Il ne raisonne ici qu'en termes de sanction négative : radier le juge, lui faire un procès, le faire piétiner par un troupeau de caribous ivres, que sais-je. Cette punition aura manifestement valeur d'exemple, et on peut faire confiance aux juges pour ne plus jamais relâcher de criminel qui récidivera. En fait, on peut leur faire confiance pour ne plus en relâcher du tout - car il n'y a pas de sanction positive qui vienne récompenser une décision judicieuse de remise en liberté (comprenez par là les cas où le prisonnier ne retourne pas sur le champ découper en rondelles toute une famille avec une pelle de chantier rouillée un peu émoussée).
Pour que les juges continuent à faire pleinement et consciencieusement leur travail, il faut donc les inciter à remettre en liberté les "bons" prisonniers (le mauvais prisonnier, c'est le mec, y voit une femme... y tire). Landsburg propose que cette incitation soit financière; le montant de la somme accordée dépendra de l'arbitrage qu'auront fait les législateurs entre liberté du prévenu et sécurité de la société.
Que M.Sarkozy punisse donc ce vilain juge; mais que dans le même temps il mette en place des incitations positives pour que le système fonctionne. Sinon, tout le monde restera en prison. Ce qui l'arrangerait sans doute.


Commentaires
Excellente remarque, vous m'avez grillé sur ce coup-là :-)
Du coup, après avoir défendu Breton hier, je me sens obligé de taper un peu sur Sarkozy. C’est assez stupéfiant, cette sortie. Clairement, il s’immisce dans le pouvoir judiciaire, d’une façon démesurée. Ensuite, il s’inscrit dans l’antiparlementarisme populiste en expliquant que les gens du peuple pensent comme lui (au sujet de sa sortie sur la courneuve qu’il fallait « nettoyer au karcher », il a répondu aux députés socialistes qui le sommaient de s’expliquer qu’ils sont déconnectés du peuple, et qu’ils étaient 62'000'000 de français à penser comme lui). Villier cite déjà Maurras, le suivra-t-il sur ce terrain ? Enfin, il n’est pas du tout sur qu’il ait raison dans cette histoire, et c’est peut-être le plus préoccupant. Il est certain que pour une décision aussi grave que de relâcher un criminel, il est souhaitable d’améliorer le système d’incitations à prendre la bonne décision. Mais il est absolument fou d’imaginer qu’on puisse éviter à 100% la récidive, sauf à condamner tout le monde à la perpétuité, et à abolir la conditionnelle, ce que personne ne souhaite, me semble-t-il, en tout cas pas moi. C’est inquiétant, cette volonté de chercher des coupables pour tous les drames. Il semble que le dossier de ce récidiviste était irréprochable. A quoi pouvait-on voir qu’il allait récidiver ? Quel principe général a été violé ? Jeter des noms de gens qui n’ont enfreint aucune loi (je parle des juges) à la vindicte populaire, c’est aux antipodes de l’attitude que j’attends d’un dirigent dans une démocratie libérale.
Et pis, en gardant tous les indésirables en prison, on réduira le chômage, comme aux Zétazunis.
Excellente remarque et trés pertinente comme d'habitude.
Ce qui me gène aussi c'est cette incursion du pouvoir politique dans la sphère judiciaire constitutionnellement indépendante (art 63 de mémoire).
Antoine : "Pour Landsburg, la réponse est simple : il faut que les juges soient personnellement responsables (personally liable) de la conduite des prisonniers libérés"
Les moyens évoqués n'entrent pas dans les plans de Sarko. Son idée est différente : mettre un JAP derrière tout condamné en conditionnelle.
Non, non, ça ne se fait pas déjà. L'innovation, c'est qu'il le suive 24h/24...
AD : "Excellente remarque, vous m'avez grillé sur ce coup-là :-)"
Don't worry... Sarko en donnera à tout le monde. Un festival "libéral" à venir...
Nicolas : "constitutionnellement indépendante (art 63 de mémoire)."
On n'a pas voté non à la constitution ? Ah, ouai, c'est vrai, c'est pas celle là...
Sm : au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, j'éberge un squatter en ces lieux
Votons tous contre Sarkozy au cas ou il aurait l'intention de ce présenter aux élections présidentiel ?
C'est quand même une version très imagée de la justice qu'a Sarkozy : le juge a pris cette décision en accord avec le reste de la cour.
Sarkozy brille plus par son talent à attirer les caméras et à formuler des propos à la limite du lepénisme (ce que l'on pourrait appeler 'reprendre un parti par la droite') que par son expertise de la situation.
Je ne l'ai jamais admiré pour ses idées mais au moins avait-il le mérite de paraître honnête. Depuis quelques jours, il est évident que ce n'était qu'une apparence trompeuse.
Antoine et Vil : Oups, désolé...
Je peux venir avec quelques potes ? J'en peux plus des jeunes qui stationnent dans mon escalier. Avec tous les radars autour de chez moi, j'ai revendu ma caisse. Donc j'ai nulle part où dormir. Et puis, de toute façon, avec tous ces criminels en conditionnelle, j'oserais pas pieuter dans une voiture.
A propos de "l'indépendance" de l'autorité judiciaire, il est intéressant justement que 1) la constitution qualifie celle-ci d'"autorité" et non de "pouvoir", et 2) rende le président de la république garant de son indépendance ...
Cela laisse rêveur sur le type d'indépendance que nous promet Sarko s'il est président de la République.
Par ailleurs, quand on voit que celui-ci est avocat de formation, je suis stupéfait de sa malhonnêteté: il piétine l'honneur des juges, il induit en erreur les Français par ses approximations juridiques, il piétine les plates-bandes du ministère de la justice. Sa dérive lepéniste est terrifiante et recours aux vieilles ficelles de l'extrême-droite.
Votre raisonnement présente un problème qui l'invalide. Le juge ne peut pas avoir une information à 100% fiable sur la possibilité d'une récidive. C'est totalement impossible.
Dans le Libé d'aujourd'hui, on donne quelques élément sur les informations disponibles auX jugeS qui ont pris la décision de le libérer : tous les indicateurs étaient au vert. Il avait trouvé un travail, il s'était marié, il était le détenu préféré des gardiens, il peignait, écrivait des poèmes, etc, etc. Tout le monde était d'accord (psy, jap, proc, etc.) pour le libérer. Mais pourtant, il a quand même récidivé.
D'autre part, comment évaluer le choix du juge de ne pas libérer un détenu ?
Enfin, ce raisonnement oublie le facteur humain. Le juge n'est pas un robot abstrait dans lequel on met des informations, et qui sort une peine. Heureusement, ou malheureusement, cela dépend des dossiers (c'est l'avocat en moi qui parle ...).
Cela a une conséquence simple : lorsque le juge parvient à une décision qui se révèle être mauvaise, au vu des informations dont il disposait pour prendre la décision, et au regard de son résultat, il s'en voudra. Il va donc toujours essayer de trouver une solution qui lui paraît juste et équilibrée.
Lui ajouter "l'incentive" de l'argent n'y changera rien. Un juge préferera toujours bien dormir plutôt que de se payer le dernier modèle de chez Peugeot (s'il est a peu près normal).
Par contre, ce qu'on pourrait faire, c'est alléger le travail des juges, en augmentant le nombre de juges (bien) ou en diminuant le nombre d'infractions pénales (mieux). Ils auraient alors plus de temps pour étudier les dossiers, et rendraient des décisions plus réfléchies et mieux motivées. Mais ça, c'est une proposition totalement irréaliste et de la totale politique fiction.
Il faut donc compter avec une justice qui dysfonctionne, espérer que cela n'est pas de conséquences trop dramatiques, saluer le travail des juges, et éviter de donner trop de pouvoir au fou qui occupe actuellement la Place Beauvau.
Gagarine : je pense que vous avez une vision un peu idyllique de la nature humaine. Les juges sont-ils incités de quelque façon que ce soit à bien faire ce travail? Si ce n'est pas le cas, je peux vous garantir qu'il n'est pas bien fait.
De retour sur ce blog, après une longue absence, je constate que cela ne s'arrange pas...
Qu'est ce que ce raisonnement monolithique qui aborde l'ensemble des problèmes humains sous l'angle des incitations ?
Je constate d'ailleurs que vous n'êtes pas les seuls atteints (cf Salanié, Econoclastes, etc..).
En fait, la spécificité de l'approche économique consisterait selon vous, quelque soit le sujet, à trouver les bonnes institutions "responsabilisantes" permettant la recherche de l'interêt individuel bien compris...sous entendu celui qui mène "forcément" à l'interêt collectif (ah! Ces précieux philosophes écossais !).
La carotte (gain monétaire) et le baton (perte monétaire et sanctions pénales) comme seuls moteurs de l'action humaine ? La calcul des plaisirs et des peines comme alpha et oméga de l'humanité ?
Allons, allons...l'amour, la haine,l'orgueil, l'amitié, l'altruisme vrai (pas comme égoisme de second niveau), la colère, l'envie, la satisfaction devant l'ouvrage "bien" fait, la conscience professionnelle,... tout cela non calculé...cela ne vous est jamais arrivé ?
Bentham, déontologue, n'est pas parvenu à fonder rationnellement l'utilitarisme.
Son système, qui institue la recherche de l'interêt personnel comme unique chemin vers le bien être s'appuie sur une série impressionnante de postulats (entres autres l'affirmation, non démontrée, de l'universalité de la prudence personnelle, de la prudence extrapersonnelle, de la bienveillance effective, de l'habitude comme révélateur du "bien", etc.).
Pour en revenir au sujet, parler d'incitations pour présenter le problème du juge, me semble singulièrement réduire le débat. Cela sous entend que l'inefficacité technique proviendrait forcément d'une déficience personnelle volontaire (au sens fort du terme : je ne suis pas bien "incité", donc je sabote mon boulot...aux autres de "bien" m'inciter !).
Et les cas de force majeure ? les impossibilités ? le hasard ? Le collectif ? l'inertie d'un ensemble ? La nécessaire préservation d'une part d'irrationnel humain, etc.
A force d'éliminer le "fatalisme" (sous le pretexte louable de lutter conte les absolutismes), on imagine l'homme surpuissant et infaillible (sous réserve de trouver le bon appareillage incitatif...c'est à dire d'en faire une machine à calculer)...Curieuse et inquiétante dérive totalitaire.
Très cordialement
Laurent (l'autre)
Théorème de Godwin, le retour...c'est triste.
Cordialement(malgré tout)
Laurent (l'autre)
PS : à part çà, cela aurait été sympa d'engager une discussion un tant soit peu argumentée sur ce sujet.
Le propos paraît surtout très incohérent : dire "Bentham c'est mal" suivi de "l'amour, la haine, les petites fleurs et les oiseaux qui motivent les gens" ca ne tient pas la route, puisque Bentham décrit précisément cela : les sensations agréables et désagréables qui déterminent l'action. Faudrait savoir. A moins que vous ne suggériez d'offrir aux juges des remises de peine des bons d'achat chez Madame Claude plutôt que des compensations financières?
Ensuite si vous aviez fait l'effort de lire ce que racontait M. Coyote, vous auriez constaté qu'il se borne à remarquer que recommander la shlague pour les juges qui remettent en liberté des récidivistes, c'est incohérent : il faut en même temps dans ce cas avoir des incitations à remettre en liberté les gens qui ne récidiveront pas, sinon les juges ne feront aucune remise en liberté. Vous avez quelque chose contre cet argument? De grâce, faites-en part, au lieu de pleurnicher.
Premièrement, M. Delaigue, si vous aviez fait l'effort de lire ce que racontait Bentham, vous auriez constaté que son système qui consiste à maximiser les plaisirs et à minimiser les peines, se caractérise par sa dimension "calculatoire" (réalisation d'un "budget moral", profits et pertes de toutes natures, pour évaluer les conséquences d'un acte)...que l'on ne retrouve pas dans d'autres morales concurrentes (celles du "souverain bien") qui préconisent l'ascétisme, l'amour, ou que sais je encore.
C'est cet aspect "calcul permanent" que je critique (et pas seulement au nom de problèmes d'informations ou de capacités cognitives limitées) : je pensais avoir été suffisamment clair… et je reste cohérent.
Deuxièmement, si vous aviez fait l'effort de lire ce que je racontais, et sans pleurnicher, vous auriez constaté que c'est le principe même du recours systématique à la responsabilisation personnelle que je conteste : il peut y avoir d'autres facteurs agissants "extra-personnels".
Sur l'articulation entre sanction négative et positive, je reconnais avec Coyotte, qu'instaurer uniquement une sanction négative (sans contrepartie sous forme de sanction positive) encourage à l'immobilisme (qui équivaut à une simple "ouverture de parapluie" pour quelqu'un qui n'est pas masochiste).
Mais, d'une part "encourage" ne signifie pas "entraîne obligatoirement", car il y a des contre tendances puissantes (par exemple, la conscience professionnelle), et d'autre part, la solution proposée par Landsburg me parait éminemment critiquable, dans la mesure où elle ramène l'incitation à de vulgaires considérations pécuniaires (d'où ma référence à Bentham, directement concerné par cette question).
En conclusion, je voudrais remercier les auteurs de ce blog pour avoir le courage d'exposer en public leurs convictions et de les soumettre à la critique publique.
Je regrette simplement le ton souvent définitif des préconisations, ce qui provoque parfois des réactions spontanées de colère pour ceux, dont je suis, qui ont des convictions profondément…vraiment profondément… différentes.
Les sujets abordés sont intéressants, les idées stimulantes, mais de grâce utilisez le conditionnel !
Très cordialement,
Laurent (l'autre)
C'est le foutoir ici...
En toute franchise, s'il y a bien un moment où que les magistrats "calculent", c'est bien lorsqu'ils décident de procéder à une libération conditionnelle... Sinon c'est à désespérer.
D'ailleurs en pratique le système de récompense/sanction existe, il n'est simplement pas transparent; les erreurs passées déterminent la carrière. quoiqu'un ami magistrat m'a dit un jour que les mauvais juges faisaient de belles carrières, car tout le monde veut s'en débarasser et pour cela on leur donne des notations dithyrambiques afin qu'ils soient recrutés ailleurs. Finalement, un système de rémunération directe serait plus avantageux car plus clair.
Laurent l'autre :
"Qu'est ce que ce raisonnement monolithique qui aborde l'ensemble des problèmes humains sous l'angle des incitations ?"
L'économie !
"Je constate d'ailleurs que vous n'êtes pas les seuls atteints (cf Salanié, Econoclastes, etc..)."
Bof, nous autres partisans de l'impérialisme économique ne sommes qu'une petite poignée sur la blogosphère francophone. Ce n'est qu'un début, le combat continue !
Antoine et Vil : "Oups, désolé...
Je peux venir avec quelques potes ?"
Ben voyons, c'est fiesta, ici ! Et Coyote, bon sang, tu pourrais enlever tes gaudasses avant de mettre tes pieds sur le canapé !
Antoine : "Ben voyons, c'est fiesta, ici !"
Euh... j'ai employé un autre terme :o)
"L'économie !"
J'y ai pensé très fort, évidemment. J'ai commencé à l'écrire. Et finalement, je me suis dit que tout ça nous emmenerait trop loin.
Un pur calculateur, en somme...
Bon, par contre, question pompes, moi j'ai des tongues. Ca le fait ?