T'es mignon mais t'es un tout p'tit Breton
Par Antoine B. le mercredi 22 juin 2005, 14:02 - Lien permanent
Billet écrit par VilCoyote
Maintenant que de toutes façons, c'est râpé pour le referendum et que la nouvelle équipe gouvernementale devrait rester jusqu'en 2007, les ministres peuvent enfin dire le fond de leur pensée. C'est ce qu'a fait Thierry Breton (ministre de l'économie) dans son discours du mardi 21 juin, pour fêter l'été. Un florilège de saison et d'âneries.
Maintenant que de toutes façons, c'est râpé pour le referendum et que la nouvelle équipe gouvernementale devrait rester jusqu'en 2007, les ministres peuvent enfin dire le fond de leur pensée. C'est ce qu'a fait Thierry Breton (ministre de l'économie) dans son discours du mardi 21 juin, pour fêter l'été. Un florilège de saison et d'âneries.
Il a commencé par dire qu'il allait faire de la pédagogie; quand ça commence comme ça, en général, c'est que ça va aller mal. En effet, il annonce dans la foulée que en fait la croissance ça allait pas être possible, et que l'INSEE, l'OCDE et le FMI ne s'étaient peut-être pas tant gourés que ça dans leurs prévisions les plus pessimistes, contrairement à ce qu'il avait essayé de nous faire croire pendant six mois - mais il y a une reprise en mai et juin, précise-t-il quand même. Bon ben on est sauvés alors.
Vient ensuite le fameux sujet de la dette publique (n'oubliez pas : c'est le mal !!). On apprend alors qu'elle est le travail d'une génération, parce que il y a vingt-cinq ans, il n'y en avait pas (ou si peu, m'sieur Sabatier). Propos ambigu : la faute d'une génération de politiciens (ces saligos de socialos) ou de citoyens? Je penche plutôt pour la seconde interprétation, parce que une génération de politiciens, ça ne veut pas dire grand-chose, si on considère une période de vingt-cinq ans. Auquel cas je me sens visé, étant né en 1981. Je vous présente donc mes excuses pour avoir fait monter la dette publique française.
Et le bouquet final sur la dette : Il faut dire la vérité aux Français : l'impôt sur le revenu ne sert pas à financer des écoles ou des hôpitaux : il ne sert pratiquement qu'à payer les intérêts de la dette. Alors là je dis bravo. Premièrement, ça ne dérange pas le ministre de l'économie de violer dans son discours la loi selon laquelle les recettes publiques ne sont pas spécifiquement attribuées à des postes de dépense. Ca le dérange encore moins d'appeler ça une vérité qu'il faut dire aux Français Deuxièmement, la dette contractée a servi à quoi? A financer des écoles et des hôpitaux, par exemple. Ben oui, du coup maintenant il faut les payer, c'est embêtant, ça. Et troisièmement, puisque le discours du ministre laisse entendre que l'impôt sur le revenu ça sert pas à grand-chose, sinon à rembourser les créanciers, ben... yaka le supprimer pour toutes les personnes qui ont des bons du Trésor. Plutôt que de leur rembourser les intérêts, on s'abstient de leur prélever un impôt du même montant; ça revient au même, et ça facilite la gestion. Comme l'encours de la dette est détenu à un peu plus de 50% par des Français, ça permettra en sus au gouvernement d'atteindre sans suer la barre de la baisse de 30% de l'impôt sur le revenu. Magic Breton!
Il va falloir que ça cesse, cette manie (démagogique) de croire qu'un bon chef d'entreprise / directeur du marketing est apte à diriger une nation. Ce qui est prudence dans la conduite d'un foyer, ne peut être folie dans la conduite d'une grande nation, écrivait Adam Smith. La folie est de comparer Jacques Vabre à la France. L'expérience nous l'a malheureusement confirmé.


Commentaires
"Ce qui est prudence dans la conduite d'un foyer, ne peut être folie dans la conduite d'une grande nation"
Mate un peu notre dernière entrée toute neuve du bêtisier...
econo.free.fr/scripts/bet...
Je ne cite pas Smith, on va nous taxer d'user d'arguments d'autorité :o)
VilCoyote et SM : Je vous trouve bien facétieux, tous les deux. A part les termes de l’échange, je ne vois que deux façons de créer de la croissance dans un pays : travailler plus, ou augmenter la productivité du travail (par la technologie et les investissements). Moi, j’ai pas d’avis, mais quand on est à peu près champions du monde en productivité horaire et à peu près derniers en nombre d’heures travaillées par habitant, ça peut donner des idées quand même, non ?
"dans une famille, on peut aussi tabasser une vieille pour lui prendre ses brouzoufs, ça fait de la croissance - mais pas dans le pays."
Quelques aventures colonisatrices m’incitent à penser qu’il y a quand même quelques petits ponts, ici ou là…Il y a 25 ans, la dette n'existait pas? La dette publique représentait quand même 21% du PIB :
www.senat.fr/rap/r98-413/...
Et elle était composée en bonne part d'emprunt giscard indexé sur l'or, dont le coût de remboursement était invraisemblable (mais a inspiré un roman de Tom Wolfe). Et pas un journaliste n'est allé vérifier. Quel tas d'abrutis.
"A part les termes de l’échange, je ne vois que deux façons de créer de la croissance dans un pays : travailler plus, ou augmenter la productivité du travail (par la technologie et les investissements). Moi, j’ai pas d’avis, mais quand on est à peu près champions du monde en productivité horaire et à peu près derniers en nombre d’heures travaillées par habitant, ça peut donner des idées quand même, non?"
Non, pour plusieurs raisons :
- les discussions autour de la productivité et de ses causes en France ne sont pas closes, à ma connaissance.
- mais surtout, mon problème, c'est "comme dans une famille". Une famille, ce n'est pas un pays, ça ne l'a jamais été. Et ça suffit les conneries autour du bon père de famille, car c'est toujours à ça qu'on en revient.
Donc je rejoins Vil, sans parler de populisme, mais plutôt de simplisme. Ce qui n'empêche pas que le second rejoigne l'autre, en effet.
SM : « les discussions autour de la productivité et de ses causes en France ne sont pas closes, à ma connaissance. »
Les discussions sur ses causes ne sont pas closes, mais je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de débats sur le fait qu’on soit au sommet des charts pour ce critère. Si tu réponds « non », ça veut dire que tu pense que pour générer de la croissance en France, il faudrait augmenter encore la productivité sans travailler plus. En tout cas, miser davantage sur des gains de productivité que sur l’augmentation du volume de travail. Perso, je préférerais une bonne baisse du taux de chômage. J’ajoute qu’il me parait plus facile, pour un gouvernement, d’agir sur le taux d’emploi que sur la productivité du travail.
« mais surtout, mon problème, c'est "comme dans une famille". Une famille, ce n'est pas un pays, ça ne l'a jamais été. Et ça suffit les conneries autour du bon père de famille, car c'est toujours à ça qu'on en revient. »
Si c’est pour dire que les hommes politiques feignent d’ignorer le phénomène du « no-bridge », et que ça les conduit à des discours démagos, d’accord. Mais il y a aussi un réflexe d’économiste qui consiste à s’emballer à chaque fois qu’on décèle un « bridge » dans une métaphore politicienne. Or le « no-bridge », ça ne veut certainement pas dire « never-bridge ». Marx avait quelques bonnes raisons de reprocher aux classiques leurs « robinsonnades », en attendant, il existe des tas de modèles macroéconomiques qui décrivent des histoires d’agents représentatifs perdus sur une île déserte, et qui ne sont pas forcément mauvais. En particulier, en matière d’arbitrage consommation-loisir, il y a quand même un beau bridge relativement honnête.
Ce n'est pas une question de bridge ou no-bridge, c'est l'application de la mentalité beauf (variante : le bon sens paysan) pour faire des leçons de morale. Ca veut dire quoi "il faut travailler plus"? Il faut réduire le chômage? Il faut que ceux qui travaillent aujourd'hui augmentent leur nombre d'heures? Il faut augmenter le nombre d'années à travailler avant de prendre sa retraite? All of the above? none of the above?
C'est quand même incroyable le tour de passe-passe par lequel on change un problème économique et politique en problème de morale à deux sous. Le problème de la France c'est que "tous des fainéants"! les gens n'en font pas assez, crévingu, moi je vous dit, les 35 heures, tout ça...
Je ne suis pas un fan des 35 heures, loin de là : mais ce discours selon lequel c'est parce que les gens sont fainéants que tout va mal est d'une bêtise sans bornes. Parce que c'est un mensonge : la réalité française, c'est des gens qui travaillent beaucoup, mais en évitant d'être assommés de taxes au passage : en déménageant eux-mêmes, en construisant leur maison grâce à castorama, en travaillant au noir. Des glandus en pantoufles devant leur télé, je ne pense pas qu'il y en ai des masses. Le temps de travail officiel est faible : si on incorpore tout ce travail domestique, on se retrouve dans des horaires américains. Le loisir des français est une illusion fiscale.
Au lieu de raisonner en considérant que les gens sont rationnels et réagissent aux incitations, on leur inflige un prêche moralisateur "tas de fainéants, va falloir bosser plus sinon pas de retraite". Et après on s'étonne de se prendre des bananes électorales.
AD : D’accord, mais c’est autre chose. La phrase incriminée est
« Pour avoir de la croissance, dans l'économie comme dans une famille, il faut travailler plus. »
Il y a deux questions distinctes.
1) Cette phrase est-elle juste ou fausse ?
Là dessus, il n’y a pas de doute, elle est juste. Elle n’est pas tout à fait juste, parce que la productivité du travail peut augmenter, comme je le disais précédemment. Mais à part ça, il n’y a pas grand chose à y redire.
2) Que penser de la tonalité générale de ce discours ?
Et là, j’ai un avis beaucoup moins tranché que le vôtre. A priori, la nationalisation, la mise en commun de la question de l’arbitrage consommation loisir est aux antipodes de ce qui me plait. J’estime que si des gens préfèrent, comme vous le dites, glander en pantoufles devant la télé plutôt que de se faire construire une grande villa avec piscine, ils sont les mieux placés pour savoir ce qui est bon pour eux. Mais la question se pose dans des termes particuliers en raison de la conjonction des faits suivants :
- Les prélèvements obligatoires dépassent les 40% du PIB, si bien qu’en fait, on est pas les seuls à être intéressés à nos arbitrages privés en matière de temps de travail. Et le travail au noir et domestique ne sont pas taxés.
- Beaucoup de gens sont insatisfaits de la stagnation de leur pouvoir d’achat
- Rare sont les gens qui réclament une baisse des dépenses publiques.
Comment voulez-vous faire à partir de ce constat ? Prenez l’exemple simple des retraites, qui devrait se reposer d’ici à quelques années. Dans l’idéal, on pourrait imaginer un système qui octroierait uniformément et sans condition 1000 euros par mois à chaque français de plus de 60 ans, et laisser les gens se débrouiller tous seuls pour épargner en fonction de leurs souhaits. Les uns épargneraient beaucoup pour pouvoir s’arrêter à 50 ans, ou pour avoir à 60 ans une retraite généreuse. Les autres n’épargneraient pas et se contenteraient des 1000 euros, ou d’autres continueraient à travailler jusqu’à 70 ans pour avoir un pactole à ce moment là, etc. Il est certain que dans ces conditions, les choix en matière de temps de travail n’auraient pas de forte répercussion sociale (à part pour financer les 1000 euros). Mais on vit dans un système différent : une loi nous garanti une part importante de nos retraites, et les prélèvement obligatoires associés à ce système sont fonction des revenus des actifs. A partir de là, que faire si le rapport retraités/actifs occupés s’accroît de façon significative ? Soit vous augmentez les taxe, et vous créez de l’insatisfaction chez les actifs qui se plaignent déjà de la stagnation de leur pouvoir d’achat. Soit vous augmentez la dette, mais ce n’est pas à un militant actif comme vous de l’équivalence ricardienne que j’apprendrais que ça revient au même. Soit vous diminuez le montant des retraites, et on vous taxera de casseur social (en tout cas, dans le climat politique actuel, c’est fort probable). soit vous augmentez le temps de travail. L’idéal est de le faire en faisant baisser le chômage, mais vous pouvez aussi jouer sur le temps de travail hebdomadaire légal et sur l’âge de la retraite. Si on vivait dans un pays avec un nombre d’heures travaillées par habitant très élevé, la dernière solution ne serait pas forcément la meilleure. Mais on bat des records dans l’autre sens. Puisque la dénationalisation de l’assurance vieillesse (comme de l’assurance chômage) n’est pas à l’ordre du jour, l’incantation à plus de travail est peut être un optimum de second rang.
1- je vous y prend à décontextualiser, c'est très mal. Vous oubliez pourquoi on veut plus de croissance : dans le contexte français, la seule raison de vouloir de la croissance, c'est d'augmenter l'emploi. Si le monsieur nous dit que pour travailler plus il faut travailler plus, je suis d'accord. Je me demande juste quel est l'intérêt du discours, autre que la leçon de morale.
2- quel jugement apporter à la leçon de morale? La seule façon d'y voir un quelconque intérêt est de considérer que les difficultés nationales viennent d'une absence de volonté de travailler dans la population. Sinon, c'est tout simplement une crétinerie culpabilisante judéo-chrétienne sans intérêt. Or je doute fort que là soit vraiment le problème. Je me trompe peut-être : Mais il me semble que les faits montrent des gens qui souhaitent travailler quand ils en ont la possibilité; et des incitations législatives à ne pas le faire.
Vous parlez des retraites? La réforme Balladur a consisté à les lier à l'inflation, non aux salaires, avec pour conséquence prévisible une considérable perte de pouvoir d'achat relative pour les retraités. Bien entendu, cela se fait de façon camouflée, sans dire la vérité, à grands coups de "ayez confiance, les retraites sont sauvées enfin on sait pas" qui conduisent les gens à la plus grande anxiété. Dans le même temps les institutions leur interdisent de travailler après 50 ans (ou les paie pour ne pas le faire), mais on dit aux gens qu'il faut absolument le faire. Et les retraités sentent chaque année que leur pension leur offre un pouvoir d'achat inférieur relativement (et c'est cela qui compte). Je ne vois dans ce cas nulle part un quelconque problème d'idéologie du non travail : je vois des institutions merdiques et des gouvernements pusillanimes. Surtout, je vois très mal dans ces circonstances l'intérêt du discours "faut bosser". Ah si : cela permet de faire reposer la responsabilité sur les gens. Effectivement, c'est de la haute pédagogie.
Au temps pour moi : s'il faut de la croissance, dixit Breton, ce n'est pas pour le chômage : c'est pour "traiter le problème de la dette".
www.libe.com/page.php?Art...
mékilékon.
Euh… en fait, je ne décontextualise pas, je me contente d’ignorer le contexte. En fait, la seule chose que je sais de ce discours, c’est ce qu’en ont dit SM et VilCoyote. Je ne suis pas plus fan que vous de cette vision moraliste qui glorifie le travail, d’autant que je dois être un des plus gros glandeurs de la blogosphère, peut-être à égalité avec Coyote. Mais le problème n’est pas là. Je ne parlais des retraites que comme un exemple des problèmes qui se posent à quelqu’un qui doit gérer un pays comme la France. Breton n’est pas un candidat libertarien qui vient d’être élu haut la main aux présidentielles après une campagne placée sous le signe de la refonte totale du système social français. Il est un technicien à qui on demande de gérer les affaires aux mieux pour les derniers mois du règne de Chirac. Il a des contraintes fortes : pas de hausse des prélèvements obligatoires, car les gens sont déjà assez mécontents de leur pouvoir d’achat, et pas de baisse des dépenses publiques, car les mêmes gens ont l’impression qu’il manque déjà de moyens à tous les étages. La seule façon d’endiguer le mécontentement d’ici 2007, c’est de parvenir à une hausse des revenus nets sans baisse significative des dépenses publiques. Le seul remède, c’est la croissance. Pour avoir des résultats en matière de croissance dans ce laps de temps, l’idéal est sans doute de jouer sur le temps de travail. Après, vous avez bien raison de vous moquer de l’argument des déficits. Mais l’astuce a déjà été employée par Reagan dans les années 80 pour susciter des baisses de la dépense publique. Puisque les gens n’ont pas compris l’équivalence ricardienne, il se sert de la crainte un peu irrationnelle du surendettement pour faire passer son message. Evidemment, c’est pas la meilleure façon d’éduquer les masses aux finesses de la macroéconomie. Mais en est-il vraiment à pouvoir se poser ce genre de questions ?
Si vous êtes en train de dire que Breton n'a comme instrument de politique que le verbiage oiseux, je pense que nous pouvons tomber d'accord :-)
Preuve que le problème dépasse la question de la compétence ou l’incompétence de Breton, DSK, le socialiste le plus doué et le plus compétent en la matière, lui donne raison sur le diagnostic, et ne l’attaque que l’absence de projet pour faire face à la situation. Soit ils se sont passé le mot pour dire des conneries, soit ils pensent tous que ce genre de rhétorique démago est encore ce qui se fait de plus efficace pour parler aux français.
Hum. Je pense que Breton aurait dit "les français doivent tous devenir girls du crazy horse saloon et de chez Michou pour lutter contre les délocalisations et rembourser la dette publique" que DSK n'aurait pas manqué de dire : "il a raison, c'est la preuve de l'incurie du gouvernement Chirac qui nous réduit à ces pénibles extrémités". Il se borne à dire que c'est vrai que la croissance sera moins forte que prévu, que la dette publique augmente, et qu'il faut faire quelque chose. Wow.
A propos des hommes d'affaires qui s'occupent d'économie, voir :
www.johnkay.com/in_action...
extrait : "Airline passengers can usefully comment on the comfort or discomfort they experience but they do well to leave the design of the aircraft to aeronautical engineers. Businessmen can helpfully describe the effects of interest or exchange rates on their own business, but that defines the limit of what they can knowledgeably say."
merci merci.
« Les journalistes semblent considérer que les succès industriels du nouveau ministre de l'économie sont un bon signe de ses capacités à gérer l'économie du pays. On verra bien, mais, on ne le répètera jamais assez, l'économie d'une firme n'est pas celle d'un pays. En général, l'objectif et l'intérêt d'un manager est de sauver son entreprise si elle est menacée. En revanche, il peut être favorable pour un pays de perdre celles de ses entreprises qui ne disposent pas d'un avantage comparatif. »
Vous êtes en bonne compagnie :-)