Pas con, Lénine !
Par Antoine B. le mercredi 22 juin 2005, 02:08 - Lien permanent
Karl Marx l’avait dit, le capitalisme s’effondrerait sous ses contradictions internes, et serait remplacé par une société plus juste : le communisme. Le rôle des communistes était simple : accélérer le cours de l’histoire. C’était fait. L’étape intermédiaire, la dictature du prolétariat, pouvait commencer. Et là, problème. Avec le temps qu’il a passé a décrire la mécanique du capitalisme, Marx n’a pas eu le loisir de s’attarder longuement sur le mode d’emploi de cette période transitoire. Lénine fit donc avec les quelques bribes qu’on trouve dans l’œuvre du défunt philosophe agrémentées du fruit de son inspiration : abolition de la propriété privée, mise hors course des cadres des entreprises, collectivisation des récoltes, création de l’armée rouge, etc. Le résultat ne se fit pas attendre. Les incitations à produire ont fondu comme neige au soleil. D’après Paul Bairoch :
« Selon les estimations les plus sérieuse, en 1920, le niveau de la production agricole était tombé à la moitié de celui de l’avant-guerre ; et pour l’industrie, il s’agissait d’un sixième ou d’un huitième »
Les disettes se multiplièrent, le mécontentement montait chez les masses paysannes. Le point culminant de la crise furent les « événements » de Kronstadt. Les marins de cette île, de sympathiques autogestionnaires anarchisants, commençaient à trouver que le centralisme rigide de Lénine et la baisse du niveau de vie depuis la révolution devenaient un peu lassants. Façon alter mondialistes avant l’heure, ils se sont réunis à 12000 dans un grand forum communal pour mettre en commun leurs doléances. Cette agitation fut perçue comme une menace par Lénine, qui la réprima donc dans un bain de sang faisant des milliers de morts. Une « tragique nécessité », selon Trotsky, qui s’est occupé de faire le sal boulot. (petite remarque HS au passage : celui-ci s’est justifié, dans un article de 1938 qui se terminait par une phrase qui fait froid dans le dos : « Les discussions actuelles autour de Cronstadt tournent autour du même axe de classe que le soulèvement de Cronstadt lui-même, au travers duquel la partie réactionnaire des marins tentait de renverser la dictature du prolétariat. Sentant leur impuissance sur l'arène de la politique révolutionnaire d'aujourd'hui, les confusionnistes et les éclectiques petits-bourgeois tentent d'utiliser le vieil épisode de Cronstadt pour combattre la IV° Internationale, c'est-à-dire le parti mondial de la révolution prolétarienne. Ces « Cronstadtiens » modernes seront écrasés comme les autres, sans avoir recours aux armes, il est vrai, car, heureusement, ils n'ont pas de forteresse. »)
A ce moment là, Lénine s’est dit qu’il fallait faire quelque chose pour redresser la barre. Il lui fallait une idée. Une idée nouvelle, qui pourrait donner un nouvel élan à l’action révolutionnaire. Une mesure qui pourrait rendre espoir au peuple.
Ce qui est intéressant, dans l’histoire, c’est qu’il a trouvé cette idée, qu’il l’a mise en œuvre dans la foulée, et qu’elle s’est révélée tout à fait efficace. Il me semble important de vous en parler, car elle pourrait bien inspirer nos marxistes léninistes actuels en manque d’idées nouvelles. Les économistes s’intéressent de plus en plus aux expériences naturelles pour valider ou infirmer empiriquement leurs théories. L’application, en 1921, de cette idée de Lénine constitue bien une expérience naturelle de ce type. On peut clairement étudier l’évolution de l’économie soviétique après la mise en place de cette mesure. Les chiffres sont sans ambiguïté.
Pendant les 8 années qui ont suivi, l’économie du pays s’est redressée de façon très nette. Toujours selon Bairoch :
« Dans l’industrie, le volume de la production doubla entre 1921 et 1923, et le niveau de 1913 fut atteint ou légèrement dépassé en 1928. »
Quant à l’agriculture, elle retrouvera dès 1925-26 le niveau de production d’avant-guerre. On a tellement pris l’habitude de critiquer la dictature soviétique qu’on en est arrivé, par réflexe, à être incapable d’identifier, dans cette sinistre expérience, des éléments positifs. Et pourtant, cette décision prise en 1921 en est bien un, et devrait être intégrée au programme de tous les partis marxistes actuels, auréolée qu’elle est de son succès. Cette mesure, c’est le rétablissement de la propriété privée. Il fallait y penser !


Commentaires
Bonjour,
-juste une petite précision, il s'agit dans cette petite histoire des Bolsheviks : c'est un raccourci de les décrire comme simplement "communistes". Ce détail a son importance si l'on compare l'analyse Bolchevik de la situation après Février 1917 (où effectivement ils estimaient que le rôle des Bolcheviks était, même si la pays n'était pas encore prêt pour la dictature du prolétariat, de prendre le pouvoir pour accélérer le cours des événements), et l'analyse Menchevik, qui préconisait une période de cohabitation pacifique avec le gouvernement provisoire.
-la NEP a effectivement permis de relancer l'économie russe, mais les dernières années qui précèdent la rupture amorcée par Staline en 1928 marquent une perte de vitesse assez nette, notamment à cause d'une crise des ciseaux entre les prix de l'agriculture et les revenus des citadins. Le premier plan quinquennal de Staline intervient dans un contexte bien précis, et ne sort pas de nulle part : certes, personne n'avait pensé utiliser des moyens aussi extrèmes que la collectivisation forcée, mais tous les dirigeants bolsheviks s'accordaient pour dire qu'une réforme de la NEP était devenue nécessaire...
Désolée pour cette remarque probablement idiote, mais je ne vois pas bien où vous voulez en venir avec ce billet ? Par ailleurs merci pour votre blog très instructif et surtout accessible aux profanes.
Ferdinand : oui, mais on raisonne toutes choses égales par ailleurs. La NEP a consisté en une série de mesures qui étaient toutes d’inspiration libérale, à part les lois limitant le temps de travail : privatisations, baisse des taxes, rétablissement de la propriété privée des terres. Cela dit, l’URSS restait quand même une économie très centralisée, avec tous les défauts que ça implique. La crise des ciseaux l’illustre bien : face à la baisse des prix agricole et aux prix industriels élevés, un débat s’installe entre Trotski, partisan de « favoriser » l’industrie en ponctionnant l’agriculture, et Boukharine qui préconise au contraire d’avantager l’agriculture. Ce genre de débat n’a pas lieu d’être dans une économie de marché, où le système de prix, dépendant d’une infinité de décisions individuelles non coordonnées, donne l’information pertinente sur les secteurs à privilégier. Il serait héroïque qu’un homme politique réussisse, en la matière, à prendre une décision plus pertinente que celle qui est guidée par les prix, et par l’information qu’ils transmettent.