Le commerce équitable, c’est cette démarche visant à vendre des produits en provenance de PVD à un prix supérieur à celui du marché, afin d’aider les petits producteurs locaux. L’association Max Havelaar est l’acteur le plus en vue dans ce secteur.

A priori, la première chose que m’évoque l’expression « commerce équitable », c’est un concept marketing douteux. Une étiquette qui sous-entend que la misère du monde est imputable à la manipulation de l’économie mondiale par les occidentaux. L’éradication de la faim dans le monde passerait par un retour à l’équité dans le comportement des riches à l’égard des pauvres.

La question de la pauvreté et de son éradication ne peuvent faire l’impasse sur le point suivant. Il n’y a que deux façons (non mutuellement exclusives au demeurant) de la combattre : produire plus et/ou redistribuer ce qui est déjà produit. Sauf à être malthusien, ou pire, fan de Georgescu-Roegen, il semble évident que la première option est préférable, bien que la seconde soit indispensable en attendant. A laquelle de ces options faut-il rattacher le commerce équitable ? Incontestablement à la seconde. Supposons que j’achète du café équitable 50 cts plus cher que du café standard. Ces 50 cts sont reversés aux villageois péruviens qui ont récolté le café. C’est très bien, mais on aurait pu obtenir (mutatis mutandis) le même résultat de façon beaucoup plus traditionnelle : j’aurai pu acheter mon café au prix du marché, et par ailleurs donner 50 cts à une association humanitaire intervenant au Pérou. Que le commerce soit équitable ou pas, ça n’augmente pas la production.

La principale différence est que ça serait beaucoup moins glamour. Les dons aux associations humanitaires sont rarement perçus comme une nouvelle voie vers un nouveau modèle de développement économique. Pourquoi le commerce équitable est-il présenté comme tel, alors qu’il produit à peu près les mêmes effets économiques ? Si j’estime important de faire remarquer qu’il ne s’agit que de redistribution, c’est parce que ça a des conséquences sur l’importance potentielle du phénomène.

Supposons que soit mise en place une vaste politique de redistribution à l’échelle planétaire, visant à accroître de 2 dollars par jours en moyenne le revenu des 2 milliards d’humains les plus pauvres. Premier constat, cet objectif semble relativement modeste. Fût-il réalisé, on n’aurait certainement pas l’impression d’avoir aboli les inégalités de revenus dans le monde. Pourtant, ça serait énorme. En terme d’ordre de grandeur, la somme représenterait à peu près le PIB de la France. Ou encore 5 à 6% du PIB des 20 pays les plus riches de l’OCDE. Autant le dire, vous pouvez bien prendre 90% des revenus de tous les Bill Gates du monde, vous serez bien loin du compte. En fait, on ne peut envisager de politique de redistribution qui aurait simultanément les deux caractéristiques suivantes : 1) réduire de manière significative la pauvreté à l’échelle planétaire, et 2) ne pas affecter de manière significative le niveau de vie des classes moyennes dans les pays riches. Cette situation changera peut être dans 50 ans si la Chine et l’Inde rejoignent d’ici là le club des pays riches. En attendant, on en est là. Il y a trop de pauvres et pas assez de riches pour qu’on puisse se satisfaire de la redistribution pour éradiquer la pauvreté dans le monde.

Ce constat conduit à relativiser fortement l’enthousiasme béat dont certains journalistes font preuve quand ils nous présentent cette « nouvelle voie vers le développement » que constituerait le commerce équitable. Le message qu’ils veulent faire passer peut se formuler comme suit : « Si tous les paysans pauvres du monde parvenaient à s’organiser en association commerce équitable et que les consommateurs occidentaux acceptaient de payer plus cher tous les produits importés des PVD, la guerre contre la pauvreté aurait emporté une grande victoire ». Pas besoin d’inventer le commerce équitable pour dire ça. Si tous les membres des classes moyennes occidentales acceptaient de donner 20% de leur revenu à l’aide humanitaire, le résultat serait le même. Le problème est qu’ils n’acceptent pas. En tant qu’il n’augmente pas la production, le commerce équitable n’a aucune raison d’être plus efficace que les autres politiques de redistribution.

Pire. Les modalités de la redistribution qu’implique le commerce équitable peuvent être très contestables. Ce point peut s’illustrer par une scène extraite d’un reportage que « Envoyé Spécial » consacrait récemment à ce sujet. Après avoir montré les bienfaits du commerce équitable dans une communauté villageoise sud-américaine, en terme d’équipements publics et de revenus, les journalistes s’intéressent à un autre village vivant de l’exploitation du café, mais qui, lui, n’était pas associé à Max Havelaar. Les revenus des travailleurs de ce second village dépendaient donc des cours mondiaux du café. Evidemment, ils étaient plus pauvres, et moins bien dotés en infrastructures publiques. Le but des journalistes était probablement de faire passer le message suivant : « voyez à quoi échappent les autres villageois grâce au commerce équitable. Si ce mécanisme se développait, ceux-ci aussi pourraient y échapper ». Pourquoi les autres villageois ne sont-ils pas associés à Max Havelaar ? Naturellement, ils en ont formulé la demande, mais les ventes du commerce équitable ne sont pas assez importantes, c’est donc impossible. Du coup, Max Havelaar ne s’occupe pas du tout d’eux. Si, au lieu d’acheter leur café plus cher, les clients de Max Havelaar avaient envoyé un chèque à une association d’aide au développement, celle-ci aurait pu, dans une zone d’intervention donnée, déterminer les besoins prioritaires des populations locales. Peut-être aurait-elle jugé utile de répartir les fonds plus équitablement entre les deux villages. Non pas que les aides soient systématiquement plus efficaces quand elles sont réparties entre un plus grand nombre de bénéficiaires. Mais l’avantage, avec l’aide humanitaire, c’est que chaque association peut réaliser l’arbitrage qui lui semble opportun entre nombre de personnes aidées et importance de l’aide par personne. Avec le commerce équitable, ce choix est impossible.

Ceci étant dit, à la différence d’autres opérations marketing alter mondialistes comme la taxe ATTAC, le commerce équitable m’inspire une certaine sympathie.

D’abord, parce que dans « commerce équitable », il y a « commerce ». Je ne sais pas quel est le rôle de la psychologie dans le développement. Mais je pense que la mise en avant du rôle du commerce dans le développement ne peut pas faire de mal. Quitte à ce que les alter mondialistes aient un slogan, je préfère que ce soit « commerce équitable » plutôt que « juste reconquête », « lutte finale », ou « dictature du prolétariat ». Ce qui suscite ou peut susciter l’enrichissement, c’est effectivement le commerce, le libre échange, et pas la guerre, la spoliation, ou le protectionnisme. Les promoteurs du commerce équitable souhaitent que les pays pauvres obtiennent de l’argent des pays riches, et ils veulent que cet argent soit obtenu en échange du fruit du travail des habitants de ces pays pauvres. C’est effectivement la solution la plus prometteuse.

Mais il n’y a pas que « commerce », qui me plait. A la réflexion, « équitable » me plait aussi. A quoi peut bien s’opposer le « commerce équitable » ? Qu’est-ce que le « commerce inéquitable » ? On pourrait penser, et c’est peut-être l’idée originelle des partisans du commerce équitable, qu’il s’agit, de la part des riches, d’acheter à bas prix les biens produits dans les PVD par des travailleurs sous-payés. Cet argument-là, soyons clairs, est parfaitement irrecevable. Le fait que les ouvriers chinois soient moins bien payés que les ouvriers suédois n’a rien d’inéquitable. Il y a 5 siècles, les travailleurs scandinaves étaient nettement moins productifs qu’aujourd’hui, et ils étaient en toute logique nettement moins bien payés. Ce qui s’est produit entre-temps, c’est que la Scandinavie s’est développée, a accumulé des moyens de production et, surtout, a amélioré son niveau technologique. Le résultat est que les ouvriers suédois sont devenus très productifs, et qu’ils sont donc bien payés. Il est parfaitement normal que, dans les pays qui n’ont pas connu le même développement que les membres de l’OCDE, les ouvriers soient moins productif. Cette moindre productivité implique des salaires moindres. Y a-t-il quelque chose d’immoral, de la part des pays riches, à profiter de l’existence de cette main d’œuvre bon marchée dans les PVD pour obtenir des produits à bas prix ? On pourrait répondre par l’affirmative si le commerce international aggravait le retard des PVD, et tendait à faire baisser les salaires dans les pays pauvres. C’est le contraire qui se passe. A mesure qu’elle nous envoie des habits, la Chine se développe, et les salaires des ouvriers chinois tendent à augmenter. Le commerce international est un jeu à somme positive. Et s’il faut chercher des perdants au développement du commerce international (ils existent), le modèle HOS, les faits, et même la simple logique montrent que ce n’est certainement pas chez les travailleurs des pays pauvres qu’il faut les chercher.

Pourtant, il y peut y avoir deux bonnes raisons de réclamer un commerce plus équitable.

La première qui me vient à l’esprit, c’est que le marché des matières premières peut être faiblement concurrentiel du côté de la demande. Si un faible nombre d’acheteurs interviennent sur le marché du café, alors on peut s’attendre à ce que ceux-ci obtiennent un prix inférieur à ce qu’il serait si le marché était concurrentiel. Si c’était vrai, on pourrait comprendre qu’une démarche visant à corriger cette sous-évaluation de la production soit qualifiée d’« équitable ».

Je ne connais rien au marché des matières premières. Si un des lecteurs de ce blog a des informations à apporter sur la question, il est le bienvenu. Ceci dit, je ne pense pas que la thèse de l’oligopsone soit valable. Cette illustration, extraite du site de Max Havelaar, présente la décomposition du prix d’un paquet de café, selon qu’il est équitable ou pas :

Si oligopsone il y a, où se cache-t-il dans ce schéma ? A priori, c’est dans la rubrique « intermédiaire ». Les intermédiaires « récupèrent » 6 centimes d’euro dans le café inéquitable. Ils ne prennent rien chez Havelaar. On voit qu’on est loin d’expliquer avec 47 cts de « bonus » qui reviennent au producteur quand on passe de l’inéquitable à l’équitable. D’autant que ces 6 cts qui disparaissent sont plus que compensés par l’apparition de 5 cts destinés au label Havelaar lui-même, et de 8 cts de frais de gestion de la coopérative. L’idée que l’opération consisterait à restituer au producteur la marge indue des intermédiaires est invalidée. En fait, ce schéma est quand même sacrément mal fait. Pourquoi des frais de coopérative apparaissent-ils dans le commerce équitable, et pas dans le standard ? N’y a-t-il pas de coopérative dans l’inéquitable ? De même, il est difficile de savoir tout ce que recouvrent exactement les « coûts d’importation, de torréfaction et de distribution », et les comparaisons sont rendues difficiles car ces coûts sont variables. Y a-t-il dans ce poste des rentes récupérées par les producteurs grâce à Havelaar ? Toujours est-il que ce qui semble ressortir de ces chiffres, c’est que le supplément de rémunération des producteurs vient essentiellement du supplément de prix payé par le consommateur.

La seconde raison de se réclamer du commerce équitable est plus convaincante.

Un des problèmes dont se plaignent les agriculteurs des PVD, c’est la concurrence déloyale qu’ils subissent de la part de l’agriculture hautement subventionnée des pays riches. Comment leur donner tort ? La surproduction des pays développés fait pression à la baisse sur les prix. Aucune logique économique ne permet de justifier ces subventions et cette surproduction. La seule justification est politique. Les agriculteurs, s’il ne représentent, comme l’a justement rappelé Tony Blair, qu’une modeste fraction de la population active, sont mobilisés, et donc susceptibles de faire basculer des élections. Comment qualifier cette situation, sinon de « commerce inéquitable » ? (Notons, toutefois, l’existence d’un débat entre économistes sur ce que serait l’impact d’un arrêt des subventions : en renchérissant le coût de la nourriture, il n’aurait pas que des effets bénéfiques pour les PVD, en particulier pour les populations non agricoles). Il est d’ailleurs notable que cette interprétation du commerce équitable est utilisée par Joseph Stiglitz, dans un des ses numéros habituel de jonglage pour flatter les altermondialistes sans se discréditer du point de vue académique.

Enfin, voici le plus important des arguments qui m’empêchent définitivement d’être hostile au commerce équitable : de quel droit serais-je contre ? Voici des gens qui ne demandent rien à personne, et qui arrivent à obtenir un meilleur prix des biens qu’ils fabriquent. Il ne s’agit pas d’une taxe à l’importation, d’un impôt, d’une restriction à une liberté individuelle, mais uniquement d’un argument de vente. J’ai commencé ce billet en parlant d’un « argument marketing douteux ». Et alors ? Toutes les grandes entreprises utilisent des tas de concepts marketing douteux ! N’est-ce pas là une liberté fondamentale, d’utiliser des arguments marketing douteux ? Ai-je jamais reproché à une multinationale d’en faire autant ?Quelle est l’inspiration colonialiste douteuse qui me pousse à contester le bien fondé d’une démarche de producteurs qui cherchent un moyen parfaitement légal de maximiser leur profit ? Pas de menace, pas de barrière à l’entrée, pas de monopole légal, juste un produit bien marketé.

Finalement, si c’est bon pour eux, c’est bon pour moi. Ca ne résoudra certes pas le problème de la pauvreté dans le monde, mais, aller, je m’en remets une petite tasse…