Friedman est-il un socialiste qui s’ignore ?
Par Antoine B. le vendredi 10 juin 2005, 23:13 - Lien permanent
J’ai un ami qui n’est pas économiste (si, si). Il ne connaissait Milton Friedman que de réputation, sans jamais avoir rien lu directement de lui. Et puis l’autre jour, alors qu’il feuilletait les archives d’une revue de science politique, il tombe sur une vieille interview de lui. Stupeur ! (lire la suite)
Il savait l’homme libéral, mais jamais il n’aurait pensé qu’on puisse aller aussi loin dans la volonté de voir le marché s’occuper de toutes les grandes questions sociales. Pour ménager son cœur, je vais attendre un peu avant de lui faire lire ce billet du blog de l’institut Von Mises. La question qui y est traitée est de savoir si le père de l’école de Chicago, malgré sa sympathie pour le libéralisme économique, n’est pas lui aussi, au fond, un peu socialiste. Les chèques éduction, l’impôt négatif ?
“These measures are clearly socialistic as are, no doubt, others Friedman advocates, so whether he is "a socialist" or not I do not know, but he seems at least to be an advocate of some socialistic policies.”
Stephan Kinsella, l’auteur de l’article, reconnaît que, quitte à être socialiste, autant l’être aussi peu que Friedman. Mais il y a quand même un petit détail qui lui fait dire que, tout bien réfléchi, il est quand même du côté bolchevique de la force :
« While
I cannot help but admire Friedman's general pro-free market message and work, I
was struck by a passage in something he wrote in his July 1991 Liberty article, "Say "No"
to Intolerance". I don't have a copy any more (if anyone does, please fax
it to me at 281-966-6988 and I can post it) but I recall he said that he was in
favor of liberty and tolerance of differing views and behavior because we cannot
know that the
behavior we want to outlaw is really bad. In other words, the reason we should
not censor dissenting ideas is not the standard libertarian idea that holding
or speaking is not aggression, but because the we can't be sure the ideas are
wrong. This implies that if we could know for sure what is right and wrong, it
might be okay to legislate morality, to outlaw immoral or "bad"
actions. This line of thinking has always bothered me a great deal, more so
than the fact that Friedman, like most free market proponents, compromises on
this or that concrete issue. »
Vous avez dit “différence de culture” ?


Commentaires
Une récente interview de Friedman :
sfgate.com/cgi-bin/articl...
Le début est drôle :
"San Francisco seems an unlikely home for the man who in 1962 first proposed the privatization of Social Security.
Asked why he dwells in liberalism's den, Milton Friedman, 92, the Nobel laureate economist and father of modern conservatism, didn't skip a beat.
"Not much competition here," he quipped."
Eh eh ! Génial ! Mais ce n'est pas forcément incohérent. On peut être ultra-libéral et apprécier la courtoisie et l'altruisme.
Tiens, tiens, tout cela est somme toute très proche de la justification du primat de la liberté d'expression dans De la Liberté, par J. Stuart Mill.
Bon, comme quoi, Friedman doit bien avoir des tendances socialisantes :-D.
(C'est une justification utilitariste comme une autre, mais qui n'est pas sur le plan du droit, ça peut se comprendre tout de même.)
c'est peut etre simplement parce que Friedman est un liberal pragmatique, tout simplement.
L'idee qu'on certain liberaux que du jour au lendemain on puisse passer d'un etant socialiste a un etat purement liberal sans consequence sur le plan economique et social est un peu.... utopique.
Friedman est un personnage bien plus intéressant que ce que la vulgate franco-française a souvent bien voulu en faire.
Sur notre site, on l'appelle volontiers "papy Friedman". C'est à la fois péjoratif et respectueux. Parce que :
- ses travaux sur la monnaie ont marqué la science économique. Peu importe qu'ils aient été dépassés. Ils ont structuré une époque et ont servi ses descendants inconditionnels ou critiques. Je ne recite pas Modigliani, tout le monde connaît. A moins de considérer que les économistes qui ont réfléchi à l'intérêt de ses thèses sont des idiots, c'est que sa démarche a eu le mérite d'exister
- il est bon de rappeler que son message fondamental reste "money matters" et non pas "la politique monétaire est partout et toujours totalement inefficace". Au contraire, il considère que la politique monétaire est très puissante. C'est presque un argument externe qui le conduit à refuser de l'utiliser pour agir sur la conjoncture. En deux temps : 1 - à long terme, il y a neutralité de la monnaie 2 - les délais de la politique monétaire sont tels que de contracyclique, elle devient procyclique, de sorte que lorsqu'on traite un problème (inflation ou récession) celui-ci est réglé et on met de l'huile sur le feu.
Ce qui le mène à conclure qu'il vaut mieux éviter de jouer avec ce que l'on ne maîtrise pas (on est d'accord ou non, mais on est loin de la version présentée usuellement)
- dans "inflation et systèmes monétaires", il me semble lire que si un gouverneur de banque centrale est suffisamment doué, alors beaucoup de choses deviennent possibles ; ce qui crée potentiellement une exception à ce qui a été dit avant sur la politique monétaire active. Force est néanmoins de constater que ces cazpacités exceptionnelles ne sont pas si répandues pour qu'il en infléchisse son discours officiel. Mais j'y lis une forme de cohérence et de pragmatisme.
- il a suscité des débats méthodologiques pertinents (la "distortion F") avec un sens de la provoc plutôt productif
- un type qui a pu suivre ses études grâce à une bourse (fédérale me semble-t-il) et qui défend le principe de l'impôt négatif et du chèque éducation ne peut pas être totalement borné. Aux Etats Unis, Friedman est souvent considéré comme un modéré. Ce qui n'est pas un hasard ou une dissonance culturelle.
- il reste que ses périgrinations de jeune retraité (maintenant âgé) ne méritent peut-être pas autant d'intérêt que ses travaux académiques, dont il s'est évidemment servi pour asseoir des opinions plus idéologiques. On est dans un autre registre. Qu'on le trouve tantôt conservateur, tantôt socialiste (par honnêteté), libertaire à ses heures (pas libertarien - je pense à ses positions sur la consommation de drogue) ou je ne sais quoi, ce n'est pas la seule facette à retenir. Or, c'est celle qu'ont retenu les purs idéologues, qu'ils soient libertariens ou l'inverse...
A usage des lecteurs français, rappelons que Maurice Allais, seul prix Nobel d'économie (100%) français à ce jour, a à formulé son célèbre paradoxe, développé des outils d'analyse économique de premier ordre (on lui doit notamment le modèle à générations imbriquées, avant Samuelson ; mais comme il écrivait en français... c'est passé longtemps inaperçu). Cela ne l'empêche pas aujourd'hui de vouloir fermer les frontières, affirmer sans le prouver sérieusement que l'immigration crée un chômage intolérable et être repris par l'extrême droite, sans qu'il ne s'en démarque clairement. Franchement, si je dois passer mes vacances avec un vieux, je choisis Friedman. J'ai le sentiment d'avoir plus à en apprendre. Mais cela, je le reconnais sans peine, c'est idéologique. Et au moins, lui ne viendra pas me faire chier si pour une fois je préfère prendre un Chianti plutôt qu'un Bordeaux (ou un Californien).
Au sujet d'Allais, j'ajoute que j'aurais préféré Malinvaud en Nobel.
Zilch : « c'est peut être simplement parce que Friedman est un liberal pragmatique, tout simplement. »
L’auteur du Von Mises Institute n’a pas tort en disant qu’on peut, pour schématiser, identifier le degré de libéralisme de quelqu’un en identifiant sa place sur un axe qui va de pas d’état du tout à 100% d’état. Là où il a tort, en revanche, c’est quand il dit que toute personne qui n’est pas collé à l’extrémité « pas d’état » de l’axe peut être qualifié de socialiste. Je pense que Friedman tient vraiment à l’impôt négatif et aux chèques éducation
SM : Quand vous vous faites une bouffe, avec Milton, tu penses à m’inviter :-)
Je partage à peu près tes vues sur Friedman. Au fond, sur les questions telles que la possibilité de contrôler la masse monétaire, il s’est peut être un peu planté, mais en saurait-on autant sur la question aujourd’hui si la vérification de ses idées n’avait été un programme de recherche aussi intense ?
Sinon, euh… (bon aller, tant pis, je passe pour un con) c’est quoi la distortion F ?
"distortion F" : c'est juste la clause "as if". Pour ceux que ça laissent encore de marbre, ça signifie qu'un modèle n'a pas à avoir des hypothèses réalistes pour être valable, du moment que ses prédictions sont bonnes. Il y a deux versions :
- les hypothèses réalistes ne font pas la valeur du modèle.
- moins un modèle (prédictif) a des hypothèses réalistes et meilleur il est.
En fait, c'est Mark Blaug qui l'appelle distorsion F. Et tout compte fait, il est pas loin d'être le seul à le faire. :o)
"il s’est peut être un peu planté, mais en saurait-on autant sur la question aujourd’hui si la vérification de ses idées n’avait été un programme de recherche aussi intense ?"
Beaucoup pensent en effet qu'il a aidé. Bon, ensuite, il y a ceux qui considèrent qu'il est responsable du plus grand génocide de l'histoire (sic). Mais c'est pas grave, ce sont des révisionnistes (sans guillemets).
"c'est juste la clause "as if""
Ah ok. Je ne l'avais jamais entendue sous ce nom. Je le note.
Intéressant. Je prends aussi note de la "distorsion F" =)
et je rajouterai un peu hors sujet que l'on ne peut que saluer les économistes qui comme Friedman ou J-K Galbraith (décédé hier) et malgré leur âge gardent la tête sur les épaules et écrivent des choses interessantes (pertinentes au moins). Ce qui n'est pas le cas de notre maurice Allais cité-ci dessus qui affiche clairement ses positions extrème-droite et ses analyses bâclées dans le Figaro.
Même chose pour Debreu et sa "preuve scientifique de la supériorité du libéralisme." Enfin le dernier, Joseph Stiglitz qui profite de sa notoriété pour pondre des best-sellers et analyses parfois à la limite de la carricature.
Papy friedman se bonifie avec le temps, à l'inverse certains devraient penser à un départ en retraite anticipée :D
Bonne continuation pour ce blog !