Il cite, en particulier, un article de The Economist (qui n’est pas en accès gratuit, si bien que je ne l’ai pas lu), selon lequel on pourrait établir statistiquement un lien négatif entre le temps de travail dans un pays et la satisfaction éprouvée par ses habitants. Si cela est vrai, alors ce que je vous disais dans les deux messages précédents perd de sa pertinence. Si, effectivement, les pays qui travaillent le moins sont ceux dans lesquels les gens sont le plus heureux, c’est qu’il existe un problème de coordination qui empêche les travailleurs de réaliser l’arbitrage revenu-loisir qu’ils souhaitent. Dans ces conditions, une intervention publique pour les contraindre à travailler moins pourrait être la bienvenue.

N’ayant pas accès à l’article en question, je me dois quand même de me faire ma petite idée sur la question. Je récupère donc les données d’hier, et j’en ajoute une petite cargaison :

D’abord, je me procure le sondage de l’Eurobaromètre, censé révéler le bien-être des différents peuples européens. Comme les autres données sont de 2003, je choisis de prendre le sondage fait à l’automne 2003. Peut-être l’idéal serait-il de prendre plusieurs années, c’est probablement ce que font les auteurs de l’article de The Economist. Pour m’éviter des complications, j’en reste là. Pour avoir un pourcentage de gens satisfaits (SAT), je fais tout simplement la somme des réponses « assez satisfaits » et « très satisfaits ». Les pays de l’échantillon sont les membres de l’UE avant l’élargissement, moins la Belgique et le Luxembourg, pour lesquels trop de données manquent.

Avant d’aller plus loin, je peux déjà tester si une régression simple donne des résultats. Première question : faut-il expliquer la satisfaction par le nombre d’heures par travailleur (H/t) ou par habitant (H/h) ? Je commence avec les heures par habitant.

H/h=>SAT

Echec. Le R2 est de 1,4%. J’essaie à présent avec les heures par travailleur.

H/t=>SAT

Un peu mieux. Le R2 est 10 fois plus grand.

Mais au seuil 10%, l’influence n’est pas significative. Ni à 15% d’ailleurs. Disons, pour être honnête, qu’elle devient significative (et négative) au seuil 20% (P-value=19,69%). Mais ça paraît un peu léger. Tentons d’affiner l’analyse.

Si l’on parle d’arbitrage revenu-loisir, c’est que le revenu doit également jouer dans la satisfaction. Je récupère donc sur le site de la Banque Mondiale les PIB/habitant en PPA pour 2003. (PIB/h)

Autre source d’insatisfaction, le chômage. Celui-ci doit rendre insatisfaits les chômeurs, mais également angoisser les travailleurs, et ce d’autant plus qu’il est important. Je prends donc les taux de chômage en 2003. (CHO)

L’espérance de vie, qui « pèse » sur le nombre d’heures travaillées par habitant, est probablement valorisée en terme de satisfaction. (ESP)

Enfin, au-delà du niveau du PIB/hab, la croissance de cette variable (GR) donne une impression d’amélioration de son sort qui doit être également satisfaisante.

Je vais donc balancer toutes ces variables dans la machine, et, comme précédemment, j’essaye avec H/t puis avec H/h. On commence donc par :

(H/t, PIB/h, CHO, ESP, GR) => SAT

Ah ! Très bon, ça ! Le R2 est de 74,86%. Voyons donc ce que donne le coefficient associé à H/t. Tiens ! Le voici positif (0,01). Ce qui voudrait dire que la satisfaction dépend positivement du nombre d’heures travaillées par travailleur. En fait, ce n’est pas le cas, car la variable n’est pas significative du tout (P-value 81%). Donc cette positivité est certainement due au hasard. En fait, la seule variable significative (à 10%) est le PIB/h. Essayons maintenant avec H/h

(H/h, PIB/h, CHO, ESP, GR) => SAT

Encore mieux. R2=79,82%. Là aussi, le coefficient associé à H/h est positif (0,059). Là non plus, l’influence n’est pas significative. Mais cette fois-ci, à 20%, on n’en est pas très loin (P-value=22,22%). Remarquons une inversion par rapport à tout à l’heure. En contrôlant le chômage et l’espérance de vie, le nombre d’heures par habitant est plus significatif que par travailleur. Encore une fois, la variable la plus significative est le PIB/h, mais elle l’est cette fois-ci beaucoup plus, puisque l’influence est significative au seuil 1%, et même 0,5%. Le coefficient est de 0,00224. Cela veut dire que, ceteris paribus, une augmentation de 1000 euros du PIB/h entraînerait une augmentation du taux de satisfaction de 2,24 points. Au seuil de risque 20%, on retient aussi l’espérance de vie, dont une augmentation d’un an augmenterait la satisfaction de 3,4 points.

En revanche, il est étrange de constater que le chômage et la croissance n’ont pas d’impact sur la satisfaction. C’est en fait surtout surprenant pour le chômage. Pour la croissance, ça s’explique par le fait qu’il s’agit d’un taux sur un an, et que d’une année sur l’autre, les différences de PIB/h ne sont pas suffisamment importantes pour être perceptibles par le public.

En faisant d’autres tentatives (en enlevant à chaque fois telle ou telle variable), j’en arrive toujours au même résultat : seul le PIB/h a un impact significatif sur la satisfaction. De là à dire que ça me donne envie de ne garder que ça, il n’y a qu’un pas que je franchis :

Il est vrai que c’est pas mal, et que c’est plus convainquant que l’impact du temps de travail, et que c’est significatif à 0,1%. On pourrait presque en rester là, et conclure que la seule chose qui compte, pour la satisfaction, c’est le flouze. Mais, je dois vous l’avouer, il y a depuis tout à l’heure un phénomène qui me turlupine. Quand je regarde les résidus pour chaque pays, j’observe que celui de la France est systématiquement négatif. Cela signifie que, par rapport au modèle estimé, les français sont moins satisfaits que ce qu’ils devraient être, d’après leurs valeurs pour les variables explicatives. Il y aurait donc une sinistrose typiquement française ? Ceteris paribus, le fait d’être français rendrait-il plus pessimiste ? Me demandant cela, je décide de regarder si d’autres pays sont également systématiquement affublés de résidus négatifs. Et là, me vient l’inspiration fatale. Je laisse tout en plan, et je pars à la recherche des « Cinq Capitalismes » de Bruno Amable, chroniqué ici il y a peu. Je feuillette avec frénésie, jusqu’à ce que je retrouve la page indiquant la liste des pays du groupe « capitalisme européen continental ». Autriche, France, Allemagne, Ireland et Pays-Bas sont concernés. J’ajoute donc une variable muette (CONT) qui prend la valeur 1 si le pays fait partie de ces cinq, et 0 dans le cas contraire.

(CONT, PIB/h)=>SAT

BINGO ! R2=85,39%. Les deux variables sont significatives au seuil 1%. Je re-tente d’autres régressions en ajoutant CONT, mais ça n’ajoute rien. Le meilleur modèle pour prédire le taux de satisfaction dans un pays est donc le suivant :

SAT=0,00298*PIB/h - 10,6811*CONT + 3,22

Et oui. Toutes choses égales par ailleurs (en l’occurrence, pour un niveau donné de PIB/h), le fait d’appartenir au groupe des pays suivant le modèle « européen continental » réduit le taux de satisfaction de plus de 10 points. Pour la France, on a PIB/h=27800, CONT=1, d’où, selon ce modèle :

SAT=0,00298*27800 – 10,6811 + 3,22 = 75,44 (aux arrondis près)

Or, quelle est la vraie valeur du taux de satisfaction en France ? 76% ! Le résidu est presque nul. Si vous voulez vous amuser à voir quel pays est plus heureux, ou au contraire plus sinistre que ce qu’il devrait, vous pouvez l’observer sur le graphique suivant :

Conclusion : le bonheur des peuples passe par l’argent et par l’abandon du modèle européen continental. Il semble donc la situation française actuelle, caractérisée par un temps de travail faible et un revenu moyen, n’est pas optimale. Si une augmentation du volume d’heures travaillées contribuait à accroître le PIB/h, un gain en terme de satisfaction s’en suivrait vraisemblablement. Cela dit, il est bien entendu qu’une baisse du chômage serait préférable à une hausse du temps de travail par travailleur, pour un effet à peu près identique en terme de PIB.