Que veut dire ce mot ? L'utilité, chez nous les économistes, ça désigne la satisfaction qu'on retire de la consommation d'un bien ou service. Un bien ou service est donc désigné comme utile à partir du moment où sa consommation par un agent lui procure une satisfaction - ce qui est un pléonasme : l'agent rationnel ne consomme que si cela lui apporte satisfaction. Donc tout achat suppose que le produit acheté est jugé utile par son consommateur.

Ce produit peut être jugé parfaitement inutile par tout le reste de la société, peu importe - c'est hors sujet. L'économiste n'a pas à se prononcer sur ce qui lui semble utile ou non, à lui, personnellement. Tout ce qu'il peut faire, c'est constater que quelqu'un a jugé ce produit suffisamment utile pour décider de l'acheter. L'utilité est par essence une notion subjective, elle ne peut être appréciée que par celui qui en profite.

Si on prend donc le mot utilité tel que la science économique a coutume de le définir, on pourrait conclure que les biens et services inutiles n'existent pas sur un marché : si un bien est produit durablement et vendu, c'est qu'il est utile pour un nombre suffisant de personnes prêtes à l'acheter. L'économiste n'a pas à juger que les sonneries et logos pour portables sont des conneries inutiles : cette industrie existe (et fleurit), donc les services qu'elle produit sont utiles.

Le marché ne pourrait donc pas produire durablement de bien ou service inutile, sous peine de voir son producteur disparaître faute de clients. Le seul agent capable de produire des biens et services inutiles est l'Etat - lui seul est en mesure d'assurer indéfiniment le financement d'activités inutiles dont personne ne semble vouloir (ce qui ne veut évidemment pas dire que le déficit chronique d'une activité publique témoigne immanquablement de son inutilité). Vous ne me ferez pas croire que dans tous les emplois jeunes, il n'y en a pas quelques milliers qui ne servent à rien et ressemblent à du chômage soviétique. Mais connaissant M.Clerc, je ne pense pas que c'était le sens de son propos.

Je m'empressai donc de lui faire parvenir un courrier résumant l'idée ci-dessus, auquel il répondit en substance ceci : il reconnaît avoir mal choisi ses termes, et admet que "utilité" était assez inapproprié. Cependant, pour sa défense, il précise que l'inutilité ne se juge pas nécessairement avant l'achat : un produit acheté par un consommateur qui veut en retirer une utilité peut a posteriori s'avérer inutile - changement d'avis, cadeau qui ne plaît pas, exemplaire défectueux... Ce qui est difficilement contestable.

La question est alors : l'économiste doit-il s'intéresser à l'utilité effective, réelle, de la consommation, ou seulement à celle qu'a éprouvée le consommateur avant l'achat et qui a motivé sa décision de consommation ? La désutilité éprouvée par le consommateur serait alors supérieure à l'utilité estimée qui l'a poussé à acheter. Autrement dit, un produit vendu sur le marché ne peut pas, au sens économique du terme, être inutile avant d'être vendu, mais peut le devenir après, lors de sa consommation effective. Cela intéresse-t-il l'économiste, relève-t-il de sa démarche et de ses compétences ? Je n'en suis pas sûr.

Ceci dit, notre problème n'est toujours pas vraiment résolu : le marché peut entretenir la vente de produits inutiles a posteriori. Comment est-ce possible ? Tout simplement en raison des grands nombres (de consommateurs) et des asymétries d'information dont ils pâtissent - pas forcément en raison d'une opacité créée par le vendeur, mais aussi par leur propre comportement (changement d'avis ou erreur).

Donc, même en prenant le mot "inutilité" stricto sensu oeconomicus (je viens de l'inventer celui-là, il me plaît bien), on peut dire que le marché produit durablement de l'inutilité, mais qui ne se révèle comme telle qu'une fois le produit acheté sur la présomption de son utilité par le consommateur induit en erreur (par lui-même ou le vendeur).

Reste à voir si ce phénomène relève de la science économique et, le cas échéant, si elle aurait les moyens de l'étudier.