Marché et utilité
Par VilCoyote le lundi 16 mai 2005, 18:26 - Lien permanent
Dans "Déchiffrer l'économie", de Denis Clerc (La Découverte, 2001), on peut lire :
"[Dans notre système capitaliste], (...) le travail payé [est considéré comme productif], même s'il n'aboutit à fournir que des biens ou services inutiles ou nocifs".
Le marché serait donc capable de produire durablement des biens et services inutiles.
Que veut dire ce mot ? L'utilité, chez nous les économistes, ça désigne la satisfaction qu'on retire de la consommation d'un bien ou service. Un bien ou service est donc désigné comme utile à partir du moment où sa consommation par un agent lui procure une satisfaction - ce qui est un pléonasme : l'agent rationnel ne consomme que si cela lui apporte satisfaction. Donc tout achat suppose que le produit acheté est jugé utile par son consommateur.
Ce produit peut être jugé parfaitement inutile par tout le reste de la société, peu importe - c'est hors sujet. L'économiste n'a pas à se prononcer sur ce qui lui semble utile ou non, à lui, personnellement. Tout ce qu'il peut faire, c'est constater que quelqu'un a jugé ce produit suffisamment utile pour décider de l'acheter. L'utilité est par essence une notion subjective, elle ne peut être appréciée que par celui qui en profite.
Si on prend donc le mot utilité tel que la science économique a coutume de le définir, on pourrait conclure que les biens et services inutiles n'existent pas sur un marché : si un bien est produit durablement et vendu, c'est qu'il est utile pour un nombre suffisant de personnes prêtes à l'acheter. L'économiste n'a pas à juger que les sonneries et logos pour portables sont des conneries inutiles : cette industrie existe (et fleurit), donc les services qu'elle produit sont utiles.
Le marché ne pourrait donc pas produire durablement de bien ou service inutile, sous peine de voir son producteur disparaître faute de clients. Le seul agent capable de produire des biens et services inutiles est l'Etat - lui seul est en mesure d'assurer indéfiniment le financement d'activités inutiles dont personne ne semble vouloir (ce qui ne veut évidemment pas dire que le déficit chronique d'une activité publique témoigne immanquablement de son inutilité). Vous ne me ferez pas croire que dans tous les emplois jeunes, il n'y en a pas quelques milliers qui ne servent à rien et ressemblent à du chômage soviétique. Mais connaissant M.Clerc, je ne pense pas que c'était le sens de son propos.
Je m'empressai donc de lui faire parvenir un courrier résumant l'idée ci-dessus, auquel il répondit en substance ceci : il reconnaît avoir mal choisi ses termes, et admet que "utilité" était assez inapproprié. Cependant, pour sa défense, il précise que l'inutilité ne se juge pas nécessairement avant l'achat : un produit acheté par un consommateur qui veut en retirer une utilité peut a posteriori s'avérer inutile - changement d'avis, cadeau qui ne plaît pas, exemplaire défectueux... Ce qui est difficilement contestable.
La question est alors : l'économiste doit-il s'intéresser à l'utilité effective, réelle, de la consommation, ou seulement à celle qu'a éprouvée le consommateur avant l'achat et qui a motivé sa décision de consommation ? La désutilité éprouvée par le consommateur serait alors supérieure à l'utilité estimée qui l'a poussé à acheter. Autrement dit, un produit vendu sur le marché ne peut pas, au sens économique du terme, être inutile avant d'être vendu, mais peut le devenir après, lors de sa consommation effective. Cela intéresse-t-il l'économiste, relève-t-il de sa démarche et de ses compétences ? Je n'en suis pas sûr.
Ceci dit, notre problème n'est toujours pas vraiment résolu : le marché peut entretenir la vente de produits inutiles a posteriori. Comment est-ce possible ? Tout simplement en raison des grands nombres (de consommateurs) et des asymétries d'information dont ils pâtissent - pas forcément en raison d'une opacité créée par le vendeur, mais aussi par leur propre comportement (changement d'avis ou erreur).
Donc, même en prenant le mot "inutilité" stricto sensu oeconomicus (je viens de l'inventer celui-là, il me plaît bien), on peut dire que le marché produit durablement de l'inutilité, mais qui ne se révèle comme telle qu'une fois le produit acheté sur la présomption de son utilité par le consommateur induit en erreur (par lui-même ou le vendeur).
Reste à voir si ce phénomène relève de la science économique et, le cas échéant, si elle aurait les moyens de l'étudier.
Ce produit peut être jugé parfaitement inutile par tout le reste de la société, peu importe - c'est hors sujet. L'économiste n'a pas à se prononcer sur ce qui lui semble utile ou non, à lui, personnellement. Tout ce qu'il peut faire, c'est constater que quelqu'un a jugé ce produit suffisamment utile pour décider de l'acheter. L'utilité est par essence une notion subjective, elle ne peut être appréciée que par celui qui en profite.
Si on prend donc le mot utilité tel que la science économique a coutume de le définir, on pourrait conclure que les biens et services inutiles n'existent pas sur un marché : si un bien est produit durablement et vendu, c'est qu'il est utile pour un nombre suffisant de personnes prêtes à l'acheter. L'économiste n'a pas à juger que les sonneries et logos pour portables sont des conneries inutiles : cette industrie existe (et fleurit), donc les services qu'elle produit sont utiles.
Le marché ne pourrait donc pas produire durablement de bien ou service inutile, sous peine de voir son producteur disparaître faute de clients. Le seul agent capable de produire des biens et services inutiles est l'Etat - lui seul est en mesure d'assurer indéfiniment le financement d'activités inutiles dont personne ne semble vouloir (ce qui ne veut évidemment pas dire que le déficit chronique d'une activité publique témoigne immanquablement de son inutilité). Vous ne me ferez pas croire que dans tous les emplois jeunes, il n'y en a pas quelques milliers qui ne servent à rien et ressemblent à du chômage soviétique. Mais connaissant M.Clerc, je ne pense pas que c'était le sens de son propos.
Je m'empressai donc de lui faire parvenir un courrier résumant l'idée ci-dessus, auquel il répondit en substance ceci : il reconnaît avoir mal choisi ses termes, et admet que "utilité" était assez inapproprié. Cependant, pour sa défense, il précise que l'inutilité ne se juge pas nécessairement avant l'achat : un produit acheté par un consommateur qui veut en retirer une utilité peut a posteriori s'avérer inutile - changement d'avis, cadeau qui ne plaît pas, exemplaire défectueux... Ce qui est difficilement contestable.
La question est alors : l'économiste doit-il s'intéresser à l'utilité effective, réelle, de la consommation, ou seulement à celle qu'a éprouvée le consommateur avant l'achat et qui a motivé sa décision de consommation ? La désutilité éprouvée par le consommateur serait alors supérieure à l'utilité estimée qui l'a poussé à acheter. Autrement dit, un produit vendu sur le marché ne peut pas, au sens économique du terme, être inutile avant d'être vendu, mais peut le devenir après, lors de sa consommation effective. Cela intéresse-t-il l'économiste, relève-t-il de sa démarche et de ses compétences ? Je n'en suis pas sûr.
Ceci dit, notre problème n'est toujours pas vraiment résolu : le marché peut entretenir la vente de produits inutiles a posteriori. Comment est-ce possible ? Tout simplement en raison des grands nombres (de consommateurs) et des asymétries d'information dont ils pâtissent - pas forcément en raison d'une opacité créée par le vendeur, mais aussi par leur propre comportement (changement d'avis ou erreur).
Donc, même en prenant le mot "inutilité" stricto sensu oeconomicus (je viens de l'inventer celui-là, il me plaît bien), on peut dire que le marché produit durablement de l'inutilité, mais qui ne se révèle comme telle qu'une fois le produit acheté sur la présomption de son utilité par le consommateur induit en erreur (par lui-même ou le vendeur).
Reste à voir si ce phénomène relève de la science économique et, le cas échéant, si elle aurait les moyens de l'étudier.


Commentaires
Une piste (histoire de dire quelque chose car je suis quand même globalement de ton avis) : si A vend à B un produit pour 10 euros. Supposons que la consommation de ce produit rapporte une valeur de 5 pour le vendeur et de 20 pour l’acheteur. En terme de surplus, cet échange « crée » une valeur de (10-5)+(20-10)=15. Maintenant, supposons qu’utilisé par B, il crée une externalité négative, en causant à C un dommage de 15. La valeur totale de cet échange vaut donc :
15-15=0
Puisque tu fais référence à ce bouquin, je rappelle la chronique que j'en ai fait il y a quelques temps.
econo.free.fr/scripts/not...
De manière générale, on y trouve d'assez nombreux détails de ce genre. Je n'en avais pas parlé précisément. Ton texte semble accréditer l'idée que tu as ressenti la même gêne que moi sur l'usage d'un vocabulaire régulièrement maladroit.
Je pense qu'on dit "stricto sensu economicus". Pourquoi "oeconomicus" ?
En réponse à economicus et oeconomicus, la véritable orthographe est economicus, la "variante" oeconomicus résulte parfois d'une faute de frappe, parfois d'une volonté délibérée (mélange entre économique et oeucuménique) mais parfois aussi d'une contamination par le néologisme précédent.
Les deux sont donc en effet acceptés, mais pas afin d'exprimer la même idée, l'emploi d'oeconomicus lorsque l'on souhaite se restreindre à un sens précis est donc une erreur sémantique du même ordre que de parler de bien ou de service inutile en économie.
Je me permets également de noter que l'on s'est bien gardé de commenter le choix de décrire certains biens et services comme nocifs, ce qui pourtant serait économiquement et socialement un sujet de discussion bien plus riche.
Oh et j'accorderais aux pointilleux que l'orthographe oeconomicus est l'orthographe antique du terme, celle favorisée par un grand nombre d'auteurs anglo-saxons (qui par ailleurs pour d'autres termes choisissent l'orthographie conventionnelle, c'est à dire moderne, allez comprendre).
Dans ce sens on pourrait donc en effet l'accepter, mais ce serait un manque de cohérence à mon sens (d'autant que l'orthographie antique a déjà été récupérée pour une autre notion on l'a vu).
L'intéressant est de déterminer justement le sens à donner à ce terme.
Nocif pour les consommateurs ? Prenons un exemple simple :
Le tabac
Sa production, sa commercialisation, sa promotion emploient un certain nombre de personnes, créent de la richesse...
Bien sûr ses consommateurs peuvent s'attendre à des dépenses de santé plus élevées, dans un système entièrement privé cela se traduit par une demande de services dans ce secteur plus importante, et donc la création d'emplois, de richesse...
Sa nocivité permet également de créer des emplois liés aux campagnes anti-tabac, aux suivi anti-tabac, aux produits destinés à aider les consommateurs à arrêter de fumer...
Tout bien ou service nocif à l'échelle individuelle entraîne la création d'une nouvelle demande, et donc une compensation économique à cette nocivité.
Bien entendu on pourrait tenter de calculer le coût économique de cette nocivité, mais je reste assez dubitatif sur la valeur de cette notion.
Et le fait que l'erreur soit consensuelle ne la transforme pas en vérité :)
Bien entendu vous entendez peut-être nocivité comme une notion plus globale, auquel cas je serais ravi d'avoir des précisions à ce sujet...
Vil Coyote: "La pollution "crée" une grande richesse"
Donc nous chions de l'or en quelque sorte (éboueurs, etc)? Pas bête. Je crois qu'Annah Arendt a écrit quelque chose dans le même ordre d'idées. La société de consommation comme un estomac qui digère, défèque et se repaît de sa merde pour redigérer, etc.
Mais comment se fait-il que la merde digérée produise quelque chose de plus qu'elle-même? Drôle de phénomène.
Dis de manière économique, comment se fait-il que les coûts de la pollution soient compensés par la richesse créée à la traiter? (Si c'est une question con, n'hésitez pas à me le faire savoir.)
Dr Mash : "Sa production, sa commercialisation, sa promotion emploient un certain nombre de personnes, créent de la richesse... [...]
cela se traduit par une demande de services dans ce secteur plus importante, et donc la création d'emplois, de richesse...[...]Sa nocivité permet également de créer des emplois liés aux campagnes anti-tabac,"
Doit-on comprendre que ce qui détermine "nocif" ou "non nocif", c'est "qui crée des emplois" ou "qui ne crée pas d'emplois" (voir en détruit) ?
SM : oui, ça tourne un peu au "demand side" cette discussion.
Je voulais juste démontrer le parti pris de s'attaquer uniquement à l'emploi du terme utile et pas à celui de nocif...
Comme Vil Coyote le démontre si bien, le terme inutile était employé dans son sens commun et subjectif, et pris pour son sens économique, s'avérait incorrect.
De la même façon, la notion de nocivité d'un bien ou d'un service est subjective et n'a aucune valeur économique, la façon dont Vil Coyote comprends cette nocivité étant bien au sens individuel, la notion de nocivité d'un bien ou service au sens économique étant à ma connaissance inexistante, ou en tant cas pour l'heure trop difficilement mesurable pour être un terme acceptable.
Pourquoi alors ne s'attaquer qu'à l'emloi abusif du terme "inutile" et pas à celui de "nocif" sous prétexte qu'au sens subjectif du terme on est de l'avis de l'auteur en question ?
Je ne cherchais pas à donner un sens économique au terme nocif :) loin de moi l'idée d'être aussi cynique...
Employer le terme de nocivité afin de définir une notion économique de nocivité est récursif, je ne pense pas que cela soit une approche très appropriée.
D'autant qu'un certain nombre de biens et services engendrent également des coûts supplémentaires sans pour autant être directement nocifs à l'agent consommant...
De même on peut trouver des exemples de biens ou services nocifs non pas à l'agent consommant, mais à la communauté, sans que cela n'engage de coût pour l'agent initial (bien que dans la plupart de ces cas la nocivité se traduise par un manque-à-gagner et non par un coût engagé).
La définition proposée ne prends donc en compte qu'un type de nocivité possible de manière arbitraire, tendant à prouver la subjectivité du concept de nocivité d'un bien ou service dans un contexte économique.
Dis Antoine, est-ce que tu corriges les commentaires pour y insérer des fautes d'orthographe ? Non, je dis ça parce que "voire" sans e, ça m'arrive absolument jamais. Alors, comme je sais que tu es un peu sensible sur ça, je me dis que... ;o)
A part ça, est-ce que je vais passer pour un gros c... si je dis que cette discussion porte atteinte à la dignité des mouches ?
Et si quelqu'un rajoutait un peu d'économétrie? juste pour voir...