La valeur d’option du non
Par Antoine B. le mardi 10 mai 2005, 19:53 - Lien permanent
Bernard Salanié défend le « non » à la constitution européenne. Comme il est économiste, qu’il propose un argument intéressant, et que je ne suis pas d’accord avec lui, tous les ingrédients sont réunis pour lui consacrer un billet. (lire la suite)
Cet argument intéressant est fondé sur un outil relativement récent en théorie du choix : la valeur d’option. Cet outil est mobilisé dans des situation caractérisées par les deux éléments suivants :
1) l’irréversibilité
2) l’incertitude
J’espère que les spécialistes de la question pardonneront mes approximations, et apporteront les compléments et correctifs qui s’imposent en commentaire.
On parle d’irréversibilité quand on fait un choix qui diminue l’ensemble des choix possibles dans le futur. On raisonne donc en trois temps. Par exemple :
Aujourd’hui, je suis en A. je dois faire un choix, pour demain, entre rester en A ou passer en B.
Demain, je serai donc soit en A soit en B, et je devrait faire un choix pour après-demain. Si je suis en B, j’aurai le choix entre rester en B ou passer en C, tandis que si je suis en A, j’aurai le choix entre rester en A, passer en B ou passer en C.
Dans cet exemple, on voit bien que choisir aujourd’hui B plutôt que A pour demain constitue une diminution des choix possibles pour après-demain.
C’est bel et bon, mais pour l’instant, ça ne pose pas de problème spécifique. On peut identifier 5 chemins différents :
A-B-B
A-B-C
A-A-A
A-A-B
A-A-C
Comment choisir le meilleur chemin ? facile ! Je calcule la somme actualisée des gains nets pour chacun de ces chemins, et je choisi celui pour lequel cette somme est maximale. Les choses se compliquent si une incertitude existe sur les gains en question. Supposons que j’ignore aujourd’hui le gain net associé à l’état A après-demain, mais que je l’apprenne demain. Cette information a une valeur dans la mesure où elle me permettra de faire un meilleur choix. Si je choisis de rester en A pour demain, cette information aura donc de la valeur. En revanche, si je choisis B, je me prive de la possibilité de choisir A pour après-demain, si bien que cette information perdra toute valeur. Je dois donc, pour faire mes choix, tenir compte de cette valeur de l’information future. Cette théorie est utilisée, notamment, pour préciser la notion de « principe de précaution » en économie de l’environnement. Si vous avez une connexion haut débit, vous pouvez télécharger cette thèse (2,4 mégas) qui s’intéresse à la prise en compte de l’irréversibilité en matière de réchauffement climatique.
Venons-en, ces précisions étant faites, à l’argument de Bernard Salanie. Selon lui, le TCE aurait le défaut d’être si difficile à réformer, en raison de la double unanimité qui s’impose, qu’on gagnerait à attendre pour ne pas s’engager dans une situation irréversible, c’est à dire en l’occurrence, irréformable. On aurait donc le choix entre les quatre chemins suivants :
NICE-NICE-NICE
NICE-NICE-PLAN_B
NICE-NICE-TCE
NICE-TCE-TCE
Comme on n’est pas sûr que le TCE soit vraiment meilleur que Nice, et qu’on n’a pas vraiment beaucoup débattu d’un plan B, il vaudrait mieux attendre un peu, et donc voter « Non », pour en rester à Nice en attendant d’y voir plus clair.
L’argument semble tenir la route, et pourtant, il me laisse quelque peu sceptique. Ce scepticisme tient au fait que le raisonnement oublie un paramètre important, qui est qu’il n’existe pas (encore) d’Etat européen supranational. Il est impossible, au nom du respect des souverainetés nationales, d’imposer à un pays membre un nouveau traité qu’il n’aurait pas ratifié. Si bien qu’on peut difficilement imaginer un traité qui soit réformable sans l’accord unanime des pays membres. Cela signifierait imposer à un pays un traité avec lequel il est en désaccord. A la rigueur, on est déjà, avec le traité de Nice, dans une situation qu’on peut qualifier d’irréversible. On peut considérer le TCE comme une réforme de Nice, qui doit, en théorie du moins, être acceptée par l’unanimité des pays membres. Donc, si l’on estime que cette règle est suffisamment contraignante pour qu’on puisse exclure le chemin NICE-TCE-PLAN_B (comme on l’a fait plus haut), alors, pour la même raison, on devrait exclure aussi le chemin NICE-NICE-PLAN_B.
En fait, que vaut réellement la règle de l’unanimité ? On l’a vu pour Maastricht, le traité ne s’est pas appliqué aux pays qui ne l’ont pas ratifié. Pourquoi n’en irait-il pas de même avec un hypothétique futur plan B ? Supposons qu’en 2012, avec le recul et l’expérience, on se rende compte que le TCE était, en fait, catastrophique, et qu’un traité mieux ficelé serait préférable. Mais supposons que le Luxembourg et Malte, et eux seulement, s’opposent à une modification du TCE. Que se passerait-il ? Les autres pays s’entendraient, tout simplement, sur un nouveau traité ! Qu’est-ce qui les en empêcherait ? Supposons que cette entente non unanime soit incompatible avec le TCE. Qu’à cela ne tienne, les Etats sont souverains. Ils n’auraient qu’à sortir tous de l’UE, comme le prévoit (évidemment) le TCE, et signer le nouveau traité. En fait, plutôt que d’exclure le scénario NICE-NICE-PLAN_B, il paraît plus opportun d’inclure le scénario : NICE-TCE-PLAN_B. On aurait donc, en fait :
NICE-NICE-NICE
NICE-NICE-PLAN_B
NICE-NICE-TCE
NICE-TCE-TCE
NICE-TCE-PLAN_B
Selon la même modalité, d’ailleurs, une majorité de pays pourraient bien décider, au lieu du plan B, de revenir à Nice, ôtant ainsi tout caractère irréversible au choix du « Oui » au référendum. Sans aller jusque là, y a-t-il une telle incertitude concernant les vertus comparées du traité de Nice et du TCE ? Les deux textes sont très proches sur la plupart des aspects (notamment le statut de la BCE). La partie I tend à améliorer le fonctionnement des institutions, sans que ça soit révolutionnaire, et la partie II est un ensemble de déclarations de principes sans grande portée normative, et avec lesquels à peu près tout le monde est d’accord. L’incertitude porte donc essentiellement sur la comparaison (NICE ou TCE) vs (Plan B).
A partir de là, sauf à considérer que Nice est un meilleur texte que le TCE, le « Oui » ne me semble pas poser un problème sérieux d’irréversibilité. Si bien que l’argument consistant à dire « acceptons toutes les avancées, même si elles sont petites » me paraît défendable.
PS 1 : dans sa grande modestie, Emmanuel me dit en commentaire qu’il avait l’intention de répondre quelque chose dans la même veine dans Publius, en omettant de signaler qu’il y avait déjà publié un post sur un thème très proche.
PS 2 : Malgré ce désaccord ponctuel, je vous invite à lire régulièrement le blog de Bernard Salanie, qui est vraiment bien. En plus, c’est un vrai économiste, lui.


Commentaires
Vous êtes vraiment nul en droit, vous !
"Mais supposons que le Luxembourg et Malte, et eux seulement, s’opposent à une modification du TCE. Que se passerait-il ? Les autres pays s’entendraient, tout simplement, sur un nouveau traité ! Qu’est-ce qui les en empêcherait ?"
Le TCE, justement, qui lie les Etats qui l'ont ratifié.
Pour le reste du raisonnement, je suis d'accord avec vous, mais si on prend ce que vous écrivez au pied de la lettre, on a l'impression que les traités n'ont pas de caractère obligatoire.
Remarque pour encourager les lecteurs à télécharger la thèse citée : l'irréversibilité y est exposée clairement pp. 14-28 (le passage sur l'entropie n'est pas essentiel à la compréhension), ce qui prend en tout et pour tout une demi-heure à couvrir lorsque l'on n'y connaît rien du tout.
(Disclaimer : je ne possède (hélas) aucune stock-option à l'EHESS.)
François : oui, cette thèse est bien faite, et les explications en question sont très intéressantes à lire.
Paxatagore et Emmanuel : « Vous êtes vraiment nul en droit, vous ! » et « Antoine n'est vraiment pas un juriste »
Paxatagore est bien plus proche de la réalité qu’Emmanuel, pour le coup ! (à moins que l’euphémisme d’Emmanuel ne soit en fait une litote !). Mais histoire de faire bonne figure, j’en rajoute quand même une couche. Article I-60, je lis :
« Tout État membre peut décider, conformément à ses règles constitutionnelles, de se retirer de l'Union. »
J’en conclue que si 23 pays décident de se faire un nouveau traité, contre 2 ou 4 qui s’y opposent, il leur est très facile de se retirer à 23 de l’union et de se refaire un nouveau traité à 23. La simple possibilité qu’ils puissent le faire devrait inciter les 2 ou 4 autres à être conciliants.
Emmanuel plus spécifiquement : pour la partie I, j’ai l’impression que dans l’esprit, il n’y a rien de fondamental. Me trompe-je beaucoup ? Quant à la charte, tu as peut-être raison, mais je n’y vois pas grand chose qui puisse choquer quelqu’un.
"L’incertitude porte donc essentiellement sur la comparaison (NICE ou TCE) vs (Plan B)"
Peut-on traduire cela, en y ajoutant la référence à une irréversibilité (elle-même incertaine), par l'idée que s'arrêter à un chemin à trois niveaux A-B-C, c'est au fond refuser d'imaginer qu'il puisse y avoir un "bon D" derrière ?
Oups, ha non ! C’était pas un euphémisme. Il y avait écrit « Antoine n’est vraiment pas un juriste ». J’avais lu « pas vraiment un juriste ». :-(
Pataxagore: "on a l'impression que les traités n'ont pas de caractère obligatoire."
Pour des états souverains, non. C'est uniquement leur parole et leur réputation qui est engagée. D'où le fait au cours de l'histoire que nombre d'états se sont dérobés à la parole donnée dans un traité gênant. Evidemment, le Luxembourg ne pourra pas tout seul s'y soustraire, il est trop petit, pas assez influent. Mais j'aimerai bien voir qui empêchera l'Allemagne ou la France de le faire. Déjà que pour les allemands on n'est pas arrivé à leur faire respecter le traité de Versailles, y'aura certainement pas une guerre s'ils envoient valdinguer le TCE au cas où il deviendrait très gênant...
Cette histoire d'irréversibilité, en ce qui concerne un traité entre états, c'est peut-être un truc d'économiste ou de juriste, mais sûrement pas d'historien. De la théorie quoi... (et je reste poli)
Emmanuel : sur la partie 1, comme tu le dis, tout dépend de ce qu’on appelle « fondamental ». Les choses que tu cites, à part des clarifications relativement neutres (me semble-t-il) sont soit symboliques (ministres des affaires étrangères qui n’aura un rôle qu’en cas d’unanimité, président pour 2 ans ½…) soit non contraignantes (droit de pétition).
Pour la partie 2
« Le constituant de 1958 ne voyait pas non plus grand chose qui portât à conséquence quand il a décidé d'inclure la référence au préambule de 1946 et à la DDHC dans le préambule de la Constitution de la Ve... »
que veux-tu dire précisément ?
Emmanuel : Ce que tu veux dire, c’est qu’à long terme, la partie II pourrait bien avoir une certaine importance, qui est celle que leur donneront les juges. C’est ça ? Si c’est le cas, vois-tu dans cette charte un article éventuellement porteur d’une dérive ?
Concernant la loi sur le voile, si sa remise en cause constitue le pire de ce qu’on pourrait éventuellement attendre d’une décision de la CJCE, ça me paraît bien peu de choses. A la limite, pour faire un peu de provoc (HS ici), j’aurai tendance à trouver une telle décision conforme à l’idée que je me fais d’une justice protectrice des libertés individuelles contre la majorité.
Je voterai oui; pourquoi?? voir mon site:
pratclif.free.fr/constitu...
J'ai fait ce site à l'occasion du référendum...
Mais vous trouverez aussi des données économiques sur la France et en général sur:
acratcliffe.free.fr
Excuses...
Le site constitution est
pratclif.free.fr/books/co...