« On voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité ». La célèbre phrase de Robert Solow (en 1987) résume le constat selon lequel le développement des technologies de l’information et de la communication (TIC) a peu accru la productivité – ce que devrait normalement faire toute innovation majeure qui se respecte. Je ne vais pas revenir sur les interprétations de ce paradoxe (longueur de la formation à l’utilisation des TIC, exploitation insuffisante de leurs capacités, suréquipement et surcharge informationnelle, lourdeur de la maintenance…) mais plutôt m’intéresser au phénomène massif qu’elles semblent avoir sinon engendré du moins amplifié : la glandouille au boulot.

Qui n’a jamais surfé pendant les heures de bureau, ou envoyé un mail personnel, ou fait un petit démineur ? Les chiffres sur ce sujet sont bien sûr très imprécis, reposant sur des déclarations et estimations personnelles – pas toujours honnêtes – mais le succès des firmes de cybersurveillance et ce que j’entends dire autour de moi m’amène à penser qu’ils ne sont sûrement pas exagérés (je pense même qu’ils sous-estiment l’ampleur du phénomène). Mais je m’en tiendrai aux chiffres « officiels ».

En 2002, deux enquêtes établissent à 56% en France (Internet Professionnel) et 59% en Europe (Monster Europe) le pourcentage de salariés utilisant quotidiennement l’e-mail professionnel à des fins privées, pendant les heures de travail. En estimant à 3 minutes le temps moyen de rédaction d’un e-mail et à 3 le nombre de mails envoyés par personne et par jour (chiffres arbitraires mais réalistes), cela nous donne 9 minutes par jour, 5 jours par semaine, soit 45 minutes par semaine le temps passé à envoyer des mails personnels depuis le bureau.

En 2001 (si vous avez des sondages plus récents je prends), Websense et Taylor Nelson Sofres effectuaient un sondage révélant que 51% des salariés des quatre pays sondés (France, Angleterre, Allemagne et Italie) passaient en moyenne 3h34 par semaine au travail à surfer sur des sites au contenu extra-professionnel.

Ramenés à l’ensemble des salariés, ces chiffres nous donnent 26 minutes par salarié par semaine pour les e-mails, et 109 minutes par salarié par semaine pour le surf extra-professionnel depuis le lieu de travail. Soit un total hebdomadaire de 135 minutes (ou 2h15) glandées au boulot.

Ces chiffres ne concernent bien sûr que les entreprises équipées de PC et d’une connexion à Internet. En 2002, 99% des PME françaises disposaient d’au moins un ordinateur (source) et à la même date 92% disposaient d’une connexion à Internet (source). En prenant en compte les très petites entreprises et en excluant les entreprises qui n’embauchent pas de salariés, on admettra donc que 90% des entreprises françaises possèdent au moins un ordinateur et un accès à Internet.

On considérera que les salariés concernés par la possibilité de glander devant son PC appartiennent au secteur tertiaire (70% de la population active en France en 2001, 67% de la population de l’UE – source Eurostat). La France compte un peu moins de 25 millions d’actifs, donc 16 millions dans le tertiaire. On supposera que sur ces 16 millions, 4 millions sont concernés par le travail devant un ordinateur (là encore, en l’absence de données, mes chiffres sont arbitraires ; si vous avez des infos là-dessus…).
Un coup d’œil aux stats de productivité maintenant : entre 1980 et 2003, le taux de croissance annuel moyen de la productivité apparente du travail dans le secteur tertiaire a été de 0,2%.

Si on considère la période suivant l’énoncé du paradoxe de Solow (1987-2003), on voit même que ce taux de croissance est négatif – la productivité a baissé dans le secteur tertiaire (d’environ -0,7% par an).

Mais si on considère le facteur « glandouille devant le démineur et les sites de fesses », les chiffres changent. En effet, on peut interpréter ce temps de loisir au travail comme ayant été dégagé grâce aux gains de productivité réalisés sur le temps effectivement travaillé. Entre 1987 et 2000, ce n’est donc pas 39 heures par semaine que travaillent les salariés du tertiaire affectés à une tâche informatique, mais 36h45 (puisque, je vous le rappelle, ils passent 2h15 à glander) – soit une baisse du temps de travail effectif de 6,12%. Autrement dit, ils effectuent a priori la même quantité de travail en 6,12% de temps en moins – leur productivité augmente donc de 6,12%. Si on ajuste ce chiffre en tenant compte des -0,7% constatés sur le graphique ci-dessus, on obtient (1,0612*0,993=) 1,0537, soit un gain de productivité de 5,37% - ce qui se situe largement dans la moyenne observée dans le secteur industriel.

Autre lecture : la perte de productivité du tertiaire est due à la glandouille devant le PC. Mais alors, puisque cette glandouille représente plus de 6% du temps de travail, pourquoi la productivité ne chute-t-elle que de 0,7% ? On doit en revenir à l’hypothèse selon laquelle la productivité a fortement augmenté pendant les heures effectivement travaillées.

Reste le problème que ces salariés sont du coup payés 2h15 par semaine à ne rien faire. Peut-on y faire quelque chose ? Si, grâce par exemple à la cybersurveillance, on arrive à empêcher les salariés de glander devant leur PC, rien ne garantit que leur productivité va se maintenir comme du temps où ils glandaient – peut-être travaillaient-ils plus vite pour pouvoir se libérer ces 2h15 de loisir au bureau. Par contre, si c’était le cas – si les salariés passaient ces 2h15 à travailler aussi efficacement… Le tertiaire représente environ 47% du PIB ; on admettra que les activités concernées par notre problème représentent 25% du tertiaire, soit 11,75% du PIB. Ces 11,75% du PIB bénéficieraient d’une hausse annuelle de productivité de disons 5%.

Voilà mes conclusions :



Donc le démineur est responsable de la perte de 0,6 point de croissance en 2002. Et après on veut nous faire croire que c’est la faute des chinois et du pétrole si on a 10% de chômage.