Une bonne nouvelle pour la gauche...
Par Antoine B. le mercredi 4 mai 2005, 22:47 - Lien permanent
Bruno Amable en fait partie. Son livre "Les Cinq Capitalismes", sorti tout récemment au seuil, en est l'illustration.
Il y a deux façons de présenter ce livre. La présentation light consisterait à dire qu'il s'agit d'un exercice de classification des différentes formes de capitalisme. Une présentation plus honnête se devrait d'ajouter que cette classification s'appuie sur une solide vision théorique du fonctionnement et de l'importance des institutions en économie. Bruno Amable appartient à un courant de pensée hétérodoxe, l'école de la "Régulation", dont les membres les plus réputés sont Robert Boyer, Michel Aglietta ou encore le presque ancien candidat vert à la présidentielle Alain Lipietz. Je ne vais pas ici vous présenter les thèse de cette école, j'en suis d'ailleurs bien incapable. Disons juste que ses auteurs développent une vision holiste de l'économie, et attachent un intérêt particulier à la manière dont les institutions permettent de gérer les conflits d'intérêts inhérents à tout système économique.
Le premier chapitre (après l'introduction) de Amable est le plus théorique, le plus abstrait. Sa théorie des institutions, je vais me risquer à la résumer à deux idées :
1) Les institutions ne se décrètent pas.
2) Les institutions sont complémentaires.
Le 1) rappelle l'importance de l'histoire dans la vision régulationniste. Les institutions présentent à un moment donné dans un pays donné ne résultent jamais, selon Amable, d'un choix optimal fait par un homo-oeconomicus dont l'objectif serait de permettre au pays de réaliser les meilleures performances économiques. Au contraire, les institutions sont le fruit de négociations, de compromis historiques entre groupes sociaux aux intérêts parfois divergents.
Le 2), la complémentarité des institutions, signifie que l'efficacité d'une institution donnée dépend de son interaction avec d'autres institutions. Par exemple, peut-on dire qu'un système éducatif favorisant l'acquisition de compétences spécifiques est plus efficace qu'un système incitant à l'acquisition de compétences générales ? Pour le dire, il faut se demander de quel type est le marché du travail. Si celui-ci est très "flexible", alors mieux vaut un système éducatif incitant à l'acquisition de compétences générales, permettant une réadaptation permanente des travailleurs à de nouvelles activités. Si, au contraire, le marché du travail est plus rigide et si les contrats de travail durent plus longtemps, alors il peut être intéressant d'avoir un système de formation favorisant l'acquisition de compétences spécifiques.
Cette complémentarité est importante en statique, pour évaluer les performances des institutions. Mais elle est également importante en dynamique, pour comprendre la manière dont elles évoluent ou dont elles peuvent évoluer. Ainsi ne suffirait-il pas, selon Amable, de constater que tel marché du travail fonctionne bien dans tel pays, pour qu'une greffe de cette institution dans un autre pays soit couronnée de succès. Cette position rappelle celle développée par Michel Aglietta dans sa "Macroéconomie Financière", au sujet de la Bundesbank allemande ou des Business Angels américain, qui sont efficaces mais non transposables dans un milieu différent.
Dans le chapitre suivant, après un passage en revue de différentes tentatives de classification que propose la littérature, Amable esquisse les caractéristiques de la sienne. Comme l'indique le titre du livre, il distingue 5 type de capitalismes :
1) Libéral de marché (RU, USA, Australie, Canada)
2) Asiatique (Corée du Sud, Japon)
3) Européen continental (France, Allemagne, Pays bas, Irlande, Suisse, Norvège, Autriche, Belgique)
4) Social-démocrate (Danemark, Suède, Finlande)
5) Méditerranéen (Espagne, Italie, Portugal, Grèce)
Ces différents capitalismes sont caractérisés par les cinq secteurs institutionnels suivants : marché des biens, marché du travail, éducation, financement de l'économie et protection sociale. Décrire ces cinq domaines pour les cinq capitalismes serait trop long ici. Amable les synthétise dans un tableau, dans lequel on peut lire, par exemple, que dans le capitalisme libéral de marché, la concurrence sur le marché des biens est forte, le marché du travail est flexible, la protection sociale est faible... Ou dans le capitalisme méditerranéen, l'emploi est très protégé mais dualiste, les dépenses d'éducation et les taux de scolarisation sont faibles, la propriété du capital est très concentrée et les banques jouent un rôle fort dans le financement, etc.
Les tableaux suivants sont plus intéressants, dans la perspective de la complémentarité, puisqu'ils expliquent, pour chaque capitalisme, comment chaque domaine institutionnel influence la performance des autres. Exemples :
* Dans le capitalisme européen continental, l'importance des banques dans le système financier permet, sur le marché des biens, de développer des stratégies à long terme et, sur le marché du travail, une certaine stabilité de l'emploi.
* Dans le capitalisme asiatique, la faiblesse de la protection sociale implique, sur le marché financier, le développement de fonds sociaux privés et rend, sur le marché du travail, les salariés plus dépendants des firmes.
* Dans le capitalisme social-démocrate, l'importance de la concurrence sur le marché des biens implique une certaine flexibilité sur le marché du travail, et un risque pour les salariés qui se traduit par une forte demande de protection sociale, en l'absence de marchés financiers suffisamment sophistiqués.
* etc.
Ceci étant, Amable passe, dans les deux chapitres suivants, à la partie empirique de son travail : peut-on effectivement observer cette partition des capitalismes ?
La méthodologie employée est, dois-je le dire, particulièrement séduisante. Elle est basée sur l'utilisation des analyses en composantes principales (ACP). Cette technique statistique est extrêmement utile pour étudier la proximité ou la distance entre différents individus, sur un grand nombre de variable (cf petite note explicative en bas de page). Pour chaque domaine institutionnel cité, Amable exécute donc des ACP, dont je ne vous donne pas le détail, mais dont les résultats permettent de confirmer les proximités évoquées entre les pays d'un même groupe. Une fois réalisé ce long travail sur chaque domaine, il fait une ACP agrégée en retenant les variables les plus pertinentes des analyses précédentes. Et là, en effet, on peut faire des regroupements. Pour être honnête, en voyant le graphique issu de cette dernière étape, j'aurais tendance à avoir la lecture suivante : Il y a trois groupes clairement identifiables, le capitalisme libéral de marché, au bout d'un axe, les méditerranéens, à l'autre bout du même axes, et les deux pays asiatiques, au bout du second axe. Quant aux autres pays, ils m'ont l'air relativement dispersés, et faire des sous-groupes peut sembler un peu arbitraire. Il est vrai que les trois pays du capitalisme social-démocrates sont assez proches, et sont situer au bout d'un axe, à l'opposé des asiatiques. Pour les autres, qui, par élimination, sont tous assimilables au capitalisme européen continental, Amable reconnaît qu'on pourrait encore les diviser en 2 sous-groupes, tant il est peu évident de les trouver très proches les uns des autres. Mais dans l'ensemble, cette analyse tend à confirmer la pertinence de la classification.
Comme les capitalismes libéraux de marché sont à l'extrémité d'un axe, et les social-démocratie à l'extrémité d'un autre axe, on peut assimiler la position d'un pays sur chacun de ses axe à la distance à chacun de ces deux modèles. C'est ainsi que sont construits, en quelque sorte, un indice de libéralisme et un indice de social-démocratie.
A partir de là, Amable dispose de suffisamment d'indices pour se lancer dans des exercices d'inférence statistiques. De nombreux coefficients de corrélation linéaire sont calculés. On apprend ainsi que la distance au modèle social démocrate est positivement corrélée aux inégalités de revenus, négativement corrélé au taux d'imposition moyen, et négativement corrélé au vote de "gauche libertaire", etc. Plusieurs régressions sont ensuite effectuées pour tester l'idée selon laquelle le modèle libéral de marché serait plus efficace que les autres. L'intérêt de la manœuvre est de tester l'hypothèse des complémentarités institutionnelles. En économétrie, pour tester l'interaction de deux variables, on utilise leur produit comme régresseur (les plus perspicaces d'entre vous auront noté que le produit n'est pas vraiment une fonction à facteurs complémentaires...). Cette méthode nous permet d'apprendre que l'interaction entre la coordination des négociations salariales et la réglementation des marchés des produits est favorable à la croissance du PIB/heure, de même que l'interaction entre protection sociale et coordination. L'interaction entre la coordination et l'éducation, quant à elle, tend à faire baisser le chômage. A part ça, malgré tout, la distance au modèle libéral de marché fait baisser la croissance et augmenter le chômage (si, si, c'est un régulationniste).
Comme vous pouvez le penser, le but de cet exercice n'est pas d'accumuler une
série de corrélations tous azimuts. Il y a un message derrière ce travail. Il
s'agit de dire, en substance, que les formes de capitalisme quei ne sont pas le
modèle libéral de marché ne sont pas des systèmes économiques inférieurs,
qui auraient vocation à se transformer afin de se rapprocher de l'idéal
anglo-saxon. Chaque système a sa complexité, ses complémentarité, ses
spécificité, et il n'y a pas de raison de vouloir imposer un modèle unique.
Je m'attarderai moins sur le dernier chapitre, intitulé "Où va le capitalisme européen continental". Il s'agit d'un chapitre plus littéraire et plus politique. Amable y décrit les évolutions récentes non seulement des institutions économiques mais aussi du discours politique en Europe. Une attention particulière est, notamment, apportée à la troisième voie, qui n'est pas la solution d'avenir selon l'auteur.
Pour conclure, je dirais que la force de ce livre, c'est d'être le fruit d'un vrai travail scientifique. Pour être honnête, son titre ne m'a pas donné spontanément envie de l'acheter. Les deux premières phrases de la quatrième de couverture a failli me le faire reposer sur le champs sur l'étagère de la librairie : "Existe-t-il une alternative au capitalisme libéral ? Le modèle social européen n'est-il pas condamné à disparaître ?". Je m'attendais à une sorte de mauvais pamphlet anti-libéral à vocation médiatique, fondé sur des tonnes de statistiques orientées sur les défaillances américaines en matière de santé ou d'exclusion. En fait, au delà de son caractère très sérieux (et moins accessible qu'il ne pourrait y paraître) on peut tout à fait adhérer à la démarche scientifique relativement neutre et objective de ce livre, sans pour autant partager les orientations de Bruno Amable. Le principal intérêt des "Cinq Capitalismes" est qu'on en ressort avec l'impression d'avoir appris quelque chose, d'avoir découvert une grille de lecture originale de l'économie contemporaine.
Dernière petite remarque : si vous voulez acheter ce livre en librairie, précisez bien le titre, car si vous demandez "le dernier livre de Bruno Amable", vous risquez de vous voir refourguer celui-ci, sorti en même temps, dont la première partie (je ne suis pas allé plus loin) est un bien surprenant règlement de compte interne à l'hétérodoxie française, puisque la théorie des Conventions (de Favereau et Orléan, notamment) en prend pour son grade.
Explication sommaire de l'ACP : le principe est de projeter les observations sur deux ou trois axes orthogonaux, dont le premier est celui qui ajuste au mieux le nuage de points. Quand vous faites une photo, vous projetez des objets de l'espace à trois dimensions sur un plan à deux dimensions. En plus, pour prendre une photo riche en information, vous allez choisir l'angle du vue qui vous permet de faire passer le maximum d'informations sur le plan de votre photo. L'ACP, c'est pareil, sauf que l'espace d'origine peut être à 15 ou 20 dimensions (ou plus) au lieu de 3. Le principe est que si deux pays sont proches sur les axes de l'ACP, c'est qu'ils ont, en gros le même profil sur l'ensemble des variables. La coordonnée d'un pays sur un axe est une combinaison linéaire de ses coordonnées dans l'espace des variables. Si bien qu'on peut identifier quelles variables "portent" chacun des axes. La coordonnée sur un axe peut être assimilé à un indice composite de certaines des variables étudiées. Pour plus d'infos, voyez cette explication en ligne.
PS: Coyote two pointsEmmanuel : two points (compte double grâce au petit mot d'esprit à chaque fois, pour faire passer la pilule)


Commentaires
Merci pour cette chronique. Je me demandais ce que pouvez réellement valoir le livre.
J'ai lu quelques bonnes critiques, mais l'ambiance réglement de compte à OK Nanterre du dernier m'inquiétait un peu, par effet de contagion ;o)
En même temps, connaissant des papiers d'Amable, j'avais du mal à penser que ce puisse être mauvais. Mais comme ça faisait un moment que je n'en avais pas lu...
La comparaison avec le style d'Askenazy est-elle pertinente d'après toi ?
Au fait, sauras tu reconnaître mon clin d'oeil au style de ton blog dans le message précédent ?
Pour les insultes, c'est par mail ;o)
SM "(...) ce que pouvez réellement valoir(...)"...
'faut assumer, mon vieux !Je n'ai pas d'idée arrêtée sur l'intérêt réel des travaux d'Amable jamais vraiment pris la peine d'en avoir. Mais puisque tu as, toi, pris cette peine, je me permets de te poser quelques questions :
1 - "Les institutions présentent à un moment donné dans un pays donné ne résultent jamais, selon Amable, d'un choix optimal fait par un homo-oeconomicus dont l'objectif serait de permettre au pays de réaliser les meilleures performances économiques."
La théorie des institutions d'Amable est-elle réellement construite en opposition à l'individualisme méthodologique?
Si oui, sur quelles bases oppose-t-il les "négociations" et les "compromis historiques entre groupes sociaux aux intérêts parfois divergents" (concepts intégrés au mainstream depuis bien longtemps) à la maximisation des intérêts individuels?
2 - "les formes de capitalisme que ne sont pas le modèle libéral de marché ne sont pas des systèmes économiques inférieurs, qui auraient vocation à se transformer afin de se rapprocher de l'idéal anglo-saxon."
OK, mais l'accroissement des interdépendances entre les économies ne va-t-elle pas forcément provoquer une convergence (au moins partielle) vers un modèle commun (pas forcément le modèle anglo-saxon, mais un modèle hybride qui emprunterait à chaque modèle ses caractéristiques les plus adaptées dans un contexte mondialisé)?
Amable prend-il en compte le rôle de la dynamique de la mondialisation dans sa théorie?
3 - Quels sont les reproches qu'Amable fait à la "3ième voie"?
4 - Question subsidiaire : L'approche des institutions d'Amable est-elle soluble dans celle d'Acemoglu-Robinson? ... N'est-elle pas même déjà dépassée par l'approche du mainstream?
... Bon, bien sûr je ne t'en voudrais pas de ne pas répondre à mes questions (surtout la dernière!).
Après tout, je n'ai qu'à aller acheter le bouquin... ;-)
Dans tous les cas, merci pour cette chronique.
Milan : "La théorie des institutions d'Amable est-elle réellement construite en opposition à l'individualisme méthodologique?
Si oui, sur quelles bases oppose-t-il les "négociations" et les "compromis historiques entre groupes sociaux aux intérêts parfois divergents" (concepts intégrés au mainstream depuis bien longtemps) à la maximisation des intérêts individuels ?"
Avant tout, je précise que je ne suis pas régulationniste, et que je suis moi-même partisan de l'individualisme méthodologique. L'aspect le plus hétérodoxe de sa vision des institutions est, à mon avis, que les groupes d'intérêt en question n'ont pas d'idée précise quant à l'influence des institutions qu'ils font évoluer sur les performances économiques. Si je devais opposer sa vision à un point de vue standard, je penserais à celui de Gary Becker selon lequel il existe un schéma institutionnel optimal, les agents économiques sont capables de le comprendre et d'exprimer des préférences vis-à-vis de ces institutions, et, au fil du temps, ils sélectionnent des institutions de plus en plus performantes. Les vues d'Amable sont assez éloignées de ce schéma. En revanche, on peut sans doute les rapprocher de celles d'un Douglass North, qui est d'ailleurs cité dans "Les Cinq Capitalismes".
"OK, mais l'accroissement des interdépendances entre les économies ne va-t-elle pas forcément provoquer une convergence (au moins partielle) vers un modèle commun (pas forcément le modèle anglo-saxon, mais un modèle hybride qui emprunterait à chaque modèle ses caractéristiques les plus adaptées dans un contexte mondialisé)?"
Là, à priori, je vois mal pourquoi la mondialisation tendrait à faire converger les différents systèmes.
"Amable prend-il en compte le rôle de la dynamique de la mondialisation dans sa théorie?"
Mmm, disons qu'il s'oppose à l'idée que celle-ci conduirait inéluctablement vers une convergence institutionnelle. De ce point de vue, je ne suis pas en désaccord avec lui, même si j'ai nettement plus de sympathie que lui pour le modèle libéral de marché et pour la troisième voie.
"Quels sont les reproches qu'Amable fait à la "3ième voie"?"
En fait, il est bien plus virulent vis-à-vis de la troisième voie hors de ce livre, car je pense qu'il a une certaine prétention à l'objectivité scientifique. Mais si je devais résumer ses reproches, je dirais : la troisième voie est une façon de considérer comme inéluctable la conversion vers le modèle anglo-saxon, et de souhaiter l'aménager en tenant compte de critères éthiques, ce qui réduit à zéro le rôle du politique. Or, la multiplicité des capitalismes fait qu'en fait, il y a d'autres voies possibles, dans un aménagement des modèles européens continentaux.
"Question subsidiaire : L'approche des institutions d'Amable est-elle soluble dans celle d'Acemoglu-Robinson? ... N'est-elle pas même déjà dépassée par l'approche du mainstream?"
Je suis incapable de répondre à ça pour l'instant.
Denys : c'est toute la différence entre les monographies et les études plus générales. On peut dire des choses très fines en se
phocalisantfocalisant sur deux ou trois pays seulement, et on peut dire des choses plus générales avec des études statistiques poussées. Concernant les ACP, ses 3 premiers axes expliquent toujours une part très importante de la variance totale (toujours plus de 50%, voire plus de 60% me semble-t-il, il faudrait que je vérifie).raskovivelesspams@club-internet.fr
au fait, t'as pas reçu le mail que je t'avais envoyé avant tes vacances ?
c'est renvoyé à dropzone
Ouai, ça ressemble de plus en plus à un optimum de seGond rEND ce blog...
Merci beaucoup pour tes réponses, Antoine.
1 petite précision :
L'idée que j'avais à propos de l'effet de la mondialisation sur les différents modes de régulation était que leur mise en concurrence pourrait les ammener à converger.
Je conçois bien que différents modes de régulation coexistent indépendamment les uns des autres. D'ailleurs, pour rester dans un cadre standard (individualisme méthodo.), cela peut tout simplement correspondre à des équilibres multiples qui dépendent des conditions de départ (culture, ressources naturelles, etc...).
Mais on pourrait penser que lorsque ces différents systèmes deviennent interdépendants, ils se mettent à converger vers un équilibre unique (de la même manière que l'unification de plusieurs marchés avec chacun un équilibre différent conduit à un seul équilibre).
... Mais c'était juste une idée, rien de plus. Et je voulais savoir si Amable envisageait cette possibilité.
Milan : "D'ailleurs, pour rester dans un cadre standard (individualisme méthodo.), cela peut tout simplement correspondre à des équilibres multiples qui dépendent des conditions de départ (culture, ressources naturelles, etc...)"
Je pense qu'il n'est pas nécessaire, y.c. dans un cadre standard, de se référer à une situation d'équilibres multiples. Il suffit de dire que, pour des raisons extra-économiques (la culture que tu évoques...), les préférences des agents économiques en matière d'organisation sociale sont différentes. Donc l'équilibre doit être différent. On peut imaginer une fonction d'utilité qui prenne la forme :
U=a*log(R)+b*log(I), où R est le revenu moyen et I représente les inégalités. Deux pays pourraient différer par la valeur des coefficients a et b, ce qui justifierait qu'ils n'aient pas, à l'équilibre, un même niveau de protection sociale ou de redistribution.
Oui, c'est vrai, il n'est pas nécessaire de recourir aux équilibres multiples pour faire apparaître des équilibres différents.
J'ai commis une erreur en introduisant la culture parmi les dotations initiales. J'ai mélangé 2 explications possibles de l'existence de modes de régulations différents :
- La tienne : des différences dans les préférences des individus conduisent à des équilibres différents;
- Les équilibres multiples : des dotations initiales différentes (ress. nat., climat, choc exogène...) conduisent à des équilibres différents même si les préférences des individus sont strictement identiques. Ce type de mécanisme est par ex. à l'oeuvre dans l'article d'Acemoglu & Robinson auquel Emmanuel a fait référence : les institutions des "nouveaux pays" dépendent pour beaucoup de la décision des "anciens pays" de les coloniser ou pas, laquelle dépend pour beaucoup de la possibilité des colons de s'y implanter (climat, maladies, ...).
Ces deux explications ne sont pas exclusives l'une de l'autre. Les deux sont à l'oeuvre dans la "réalité".
Une petite remarque supplémentaire :
Une des voies récemment explorées par la science économique est celle de l'endogénéisation des préférences des individus (e.g. A. Bisin et T. Verdier).
Dans ton modèle, tu poses que les préférences des individus sont différentes (préférences exogènes). Cette hypothèse simplificatrice est la meilleure chaque fois que la différence des préférences n'est le sujet du modèle.
Cependant, dans une perspective historique et/ou prédictive, i.e. dynamique, il peut aussi être intéressant de comprendre pourquoi les préférences des agents sont différentes/évoluent différemment (e.g., qu'est-ce qui a amené les scandinaves à avoir une aversion pour les inégalités plus forte que les étatsuniens? comment vont évoluer ces préférences?)... Et, à ce moment là, il est nécessaire de remonter au point de départ (disons, à un point de départ arbitrairement choisi), donc aux dotations initiales.
Milan : très intéressant d'endogéneïser les préférences, mais peut être un peu périlleux quand même. J'attends, par exemple, de voir un économiste faire un modèle d'équilibre général à préférences endogènes pour prédire l'évolution des différentes religions dans le monde. Je dis cela en étant conscient que ça serait tout à fait possible, et qu'il y aurait peut être des choses à dire, mais ce n'est peut-être pas dans ce domaine que les économistes ont le plus à apporter.
D'après les gars du bistrot d'à côté, Becker s'est déjà lancé là-dedans en tenant compte de l'imitation (je veux dire dans l'endogéneisation des préférences, pas dans la religion).
... L'évolution des différentes religions dans le monde? ... Pas de problèmes! ;-)
... Non, je plaisante. En revanche, je peux te proposer:
- Beyond the Melting Pot: Cultural Transmission, Marriage, and the Evolution of Ethnic and Religious Traits (QJE, 2000)
- The Economics of Cultural Transmission and the Dynamics of Preferences (JET, 2001)
- Religious Intermarriage and Socialization in the U.S. (JPE, 2004), en ligne à :
www.econ.nyu.edu/user/top...
- Work Ethic and Redistribution: A cultural
Transmission Model of the Welfare State, en ligne à :
www.econ.nyu.edu/user/bis...
... et encore quelques autres papiers du même style.
Les travaux de Bisin&Verdier se situent clairement dans la lignée (parallèle, car leurs travaux sont concomittants) de ceux de Becker&Murphy.
Je ne saurais dire si les économistes ont beaucoup à apporter dans ce domaine. Au moins leur méthodologie je suppose...
Mais ces travaux me paraissent intéressants dans la mesure où il me semble (je m'avance peut-être beaucoup) qu'ils peuvent réconcilier individualisme méthodologique et holisme. En effet, dans ce type de modèles une norme sociale résulte des choix individuels, lesquels sont influencés par la norme sociale ... et ainsi de suite.
J'ai parcouru rapidement "Work Ethic and Redistribution: A cultural Transmission Model of the Welfare State". Il faudrait que j'y passe plus de temps pour bien assimiler les mécanismes, mais la démarche m'intéresse. Par contre, ça m'intéresse comme un programme de recherche qui pourrait, à terme, apporter un plus à la sociologie. Mais je doute qu'on en soit déjà à obtenir des résultats robustes sur ces questions là. En tout cas, merci pour les liens.