Bruno Amable en fait partie. Son livre "Les Cinq Capitalismes", sorti tout récemment au seuil, en est l'illustration.

Il y a deux façons de présenter ce livre. La présentation light consisterait à dire qu'il s'agit d'un exercice de classification des différentes formes de capitalisme. Une présentation plus honnête se devrait d'ajouter que cette classification s'appuie sur une solide vision théorique du fonctionnement et de l'importance des institutions en économie. Bruno Amable appartient à un courant de pensée hétérodoxe, l'école de la "Régulation", dont les membres les plus réputés sont Robert Boyer, Michel Aglietta ou encore le presque ancien candidat vert à la présidentielle Alain Lipietz. Je ne vais pas ici vous présenter les thèse de cette école, j'en suis d'ailleurs bien incapable. Disons juste que ses auteurs développent une vision holiste de l'économie, et attachent un intérêt particulier à la manière dont les institutions permettent de gérer les conflits d'intérêts inhérents à tout système économique. 

Le premier chapitre (après l'introduction) de Amable est le plus théorique, le plus abstrait. Sa théorie des institutions, je vais me risquer à la résumer à deux idées :

1) Les institutions ne se décrètent pas.

2) Les institutions sont complémentaires.

Le 1) rappelle l'importance de l'histoire dans la vision régulationniste. Les institutions présentent à un moment donné dans un pays donné ne résultent jamais, selon Amable, d'un choix optimal fait par un homo-oeconomicus dont l'objectif serait de permettre au pays de réaliser les meilleures performances économiques. Au contraire, les institutions sont le fruit de négociations, de compromis historiques entre groupes sociaux aux intérêts parfois divergents. 

Le 2), la complémentarité des institutions, signifie que l'efficacité d'une institution donnée dépend de son interaction avec d'autres institutions. Par exemple, peut-on dire qu'un système éducatif favorisant l'acquisition de compétences spécifiques est plus efficace qu'un système incitant à l'acquisition de compétences générales ? Pour le dire, il faut se demander de quel type est le marché du travail. Si celui-ci est très "flexible", alors mieux vaut un système éducatif incitant à l'acquisition de compétences générales, permettant une réadaptation permanente des travailleurs à de nouvelles activités. Si, au contraire, le marché du travail est plus rigide et si les contrats de travail durent plus longtemps, alors il peut être intéressant d'avoir un système de formation favorisant l'acquisition de compétences spécifiques. 

Cette complémentarité est importante en statique, pour évaluer les performances des institutions. Mais elle est également importante en dynamique, pour comprendre la manière dont elles évoluent ou dont elles peuvent évoluer. Ainsi ne suffirait-il pas, selon Amable, de constater que tel marché du travail fonctionne bien dans tel pays, pour qu'une greffe de cette institution dans un autre pays soit couronnée de succès. Cette position rappelle celle développée par Michel Aglietta dans sa "Macroéconomie Financière", au sujet de la Bundesbank allemande ou des Business Angels américain, qui sont efficaces mais non transposables dans un milieu différent.

Dans le chapitre suivant, après un passage en revue de différentes tentatives de classification que propose la littérature, Amable esquisse les caractéristiques de la sienne. Comme l'indique le titre du livre, il distingue 5 type de capitalismes :

1) Libéral de marché (RU, USA, Australie, Canada)

2) Asiatique (Corée du Sud, Japon)

3) Européen continental (France, Allemagne, Pays bas, Irlande, Suisse, Norvège, Autriche, Belgique)

4) Social-démocrate (Danemark, Suède, Finlande)

5) Méditerranéen (Espagne, Italie, Portugal, Grèce) 

Ces différents capitalismes sont caractérisés par les cinq secteurs institutionnels suivants : marché des biens, marché du travail, éducation, financement de l'économie et protection sociale. Décrire ces cinq domaines pour les cinq capitalismes serait trop long ici. Amable les synthétise dans un tableau, dans lequel on peut lire, par exemple, que dans le capitalisme libéral de marché, la concurrence sur le marché des biens est forte, le marché du travail est flexible, la protection sociale est faible... Ou dans le capitalisme méditerranéen, l'emploi est très protégé mais dualiste, les dépenses d'éducation et les taux de scolarisation sont faibles, la propriété du capital est très concentrée et les banques jouent un rôle fort dans le financement, etc.

Les tableaux suivants sont plus intéressants, dans la perspective de la complémentarité, puisqu'ils expliquent, pour chaque capitalisme, comment chaque domaine institutionnel influence la performance des autres. Exemples :

* Dans le capitalisme européen continental, l'importance des banques dans le système financier permet, sur le marché des biens, de développer des stratégies à long terme et, sur le marché du travail, une certaine stabilité de l'emploi. 

* Dans le capitalisme asiatique, la faiblesse de la protection sociale implique, sur le marché financier, le développement de fonds sociaux privés et rend, sur le marché du travail, les salariés plus dépendants des firmes.

* Dans le capitalisme social-démocrate, l'importance de la concurrence sur le marché des biens implique une certaine flexibilité sur le marché du travail, et un risque pour les salariés qui se traduit par une forte demande de protection sociale, en l'absence de marchés financiers suffisamment sophistiqués.

* etc.

Ceci étant, Amable passe, dans les deux chapitres suivants, à la partie empirique de son travail : peut-on effectivement observer cette partition des capitalismes ?

La méthodologie employée est, dois-je le dire, particulièrement séduisante. Elle est basée sur l'utilisation des analyses en composantes principales (ACP). Cette technique statistique est extrêmement utile pour étudier la proximité ou la distance entre différents individus, sur un grand nombre de variable (cf petite note explicative en bas de page). Pour chaque domaine institutionnel cité, Amable exécute donc des ACP, dont je ne vous donne pas le détail, mais dont les résultats permettent de confirmer les proximités évoquées entre les pays d'un même groupe. Une fois réalisé ce long travail sur chaque domaine, il fait une ACP agrégée en retenant les variables les plus pertinentes des analyses précédentes. Et là, en effet, on peut faire des regroupements. Pour être honnête, en voyant le graphique issu de cette dernière étape, j'aurais tendance à avoir la lecture suivante : Il y a trois groupes clairement identifiables, le capitalisme libéral de marché, au bout d'un axe, les méditerranéens, à l'autre bout du même axes, et les deux pays asiatiques, au bout du second axe. Quant aux autres pays, ils m'ont l'air relativement dispersés, et faire des sous-groupes peut sembler un peu arbitraire. Il est vrai que les trois pays du capitalisme social-démocrates sont assez proches, et sont situer au bout d'un axe, à l'opposé des asiatiques. Pour les autres, qui, par élimination, sont tous assimilables au capitalisme européen continental, Amable reconnaît qu'on pourrait encore les diviser en 2 sous-groupes, tant il est peu évident de les trouver très proches les uns des autres. Mais dans l'ensemble, cette analyse tend à confirmer la pertinence de la classification. 

Comme les capitalismes libéraux de marché sont à l'extrémité d'un axe, et les social-démocratie à l'extrémité d'un autre axe, on peut assimiler la position d'un pays sur chacun de ses axe à la distance à chacun de ces deux modèles. C'est ainsi que sont construits, en quelque sorte, un indice de libéralisme et un indice de social-démocratie. 

A partir de là, Amable dispose de suffisamment d'indices pour se lancer dans des exercices d'inférence statistiques. De nombreux coefficients de corrélation linéaire sont calculés. On apprend ainsi que la distance au modèle social démocrate est positivement corrélée aux inégalités de revenus, négativement corrélé au taux d'imposition moyen, et négativement corrélé au vote de "gauche libertaire", etc. Plusieurs régressions sont ensuite effectuées pour tester l'idée selon laquelle le modèle libéral de marché serait plus efficace que les autres. L'intérêt de la manœuvre est de tester l'hypothèse des complémentarités institutionnelles. En économétrie, pour tester l'interaction de deux variables, on utilise leur produit comme régresseur (les plus perspicaces d'entre vous auront noté que le produit n'est pas vraiment une fonction à facteurs complémentaires...). Cette méthode nous permet d'apprendre que l'interaction entre la coordination des négociations salariales et la réglementation des marchés des produits est favorable à la croissance du PIB/heure, de même que l'interaction entre protection sociale et coordination. L'interaction entre la coordination et l'éducation, quant à elle, tend à faire baisser le chômage. A part ça, malgré tout, la distance au modèle libéral de marché fait baisser la croissance et augmenter le chômage (si, si, c'est un régulationniste). 

Comme vous pouvez le penser, le but de cet exercice n'est pas d'accumuler une série de corrélations tous azimuts. Il y a un message derrière ce travail. Il s'agit de dire, en substance, que les formes de capitalisme quei ne sont pas le modèle libéral de marché ne sont pas des systèmes économiques inférieurs, qui auraient vocation à se transformer afin de se rapprocher de l'idéal anglo-saxon. Chaque système a sa complexité, ses complémentarité, ses spécificité, et il n'y a pas de raison de vouloir imposer un modèle unique.

Je m'attarderai moins sur le dernier chapitre, intitulé "Où va le capitalisme européen continental". Il s'agit d'un chapitre plus littéraire et plus politique. Amable y décrit les évolutions récentes non seulement des institutions économiques mais aussi du discours politique en Europe. Une attention particulière est, notamment, apportée à la troisième voie, qui n'est pas la solution d'avenir selon l'auteur. 

Pour conclure, je dirais que la force de ce livre, c'est d'être le fruit d'un vrai travail scientifique. Pour être honnête, son titre ne m'a pas donné spontanément envie de l'acheter. Les deux premières phrases de la quatrième de couverture a failli me le faire reposer sur le champs sur l'étagère de la librairie : "Existe-t-il une alternative au capitalisme libéral ? Le modèle social européen n'est-il pas condamné à disparaître ?". Je m'attendais à une sorte de mauvais pamphlet anti-libéral à vocation médiatique, fondé sur des tonnes de statistiques orientées sur les défaillances américaines en matière de santé ou d'exclusion. En fait, au delà de son caractère très sérieux (et moins accessible qu'il ne pourrait y paraître) on peut tout à fait adhérer à la démarche scientifique relativement neutre et objective de ce livre, sans pour autant partager les orientations de Bruno Amable. Le principal intérêt des "Cinq Capitalismes" est qu'on en ressort avec l'impression d'avoir appris quelque chose, d'avoir découvert une grille de lecture originale de l'économie contemporaine. 

Dernière petite remarque : si vous voulez acheter ce livre en librairie, précisez bien le titre, car si vous demandez "le dernier livre de Bruno Amable", vous risquez de vous voir refourguer celui-ci, sorti en même temps, dont la première partie (je ne suis pas allé plus loin) est un bien surprenant règlement de compte interne à l'hétérodoxie française, puisque la théorie des Conventions (de Favereau et Orléan, notamment) en prend pour son grade. 

 

Explication sommaire de l'ACP : le principe est de projeter les observations sur deux ou trois axes orthogonaux, dont le premier est celui qui ajuste au mieux le nuage de points. Quand vous faites une photo, vous projetez des objets de l'espace à trois dimensions sur un plan à deux dimensions. En plus, pour prendre une photo riche en information, vous allez choisir l'angle du vue qui vous permet de faire passer le maximum d'informations sur le plan de votre photo. L'ACP, c'est pareil, sauf que l'espace d'origine peut être à 15 ou 20 dimensions (ou plus) au lieu de 3. Le principe est que si deux pays sont proches sur les axes de l'ACP, c'est qu'ils ont, en gros le même profil sur l'ensemble des variables. La coordonnée d'un pays sur un axe est une combinaison linéaire de ses coordonnées dans l'espace des variables. Si bien qu'on peut identifier quelles variables "portent" chacun des axes. La coordonnée sur un axe peut être assimilé à un indice composite de certaines des variables étudiées. Pour plus d'infos, voyez cette explication en ligne.

PS: Coyote two points
Emmanuel : two points (compte double grâce au petit mot d'esprit à chaque fois, pour faire passer la pilule)