Pour l'aspect "on n'a jamais vu ça !", je ne peux faire mieux que vous renvoyer à ce très bon article qu'Emmanuel a publié sur Publius. Il y explique de façon convaincante que cette idée est complètement bidon. Des dispositions similaires existent dans plusieurs autres pays. A part ça, est-il vrai que l'indépendance d'une banque centrale entraîne une plus grande stabilité des prix ? Ce Working Paper du FMI identifie bien une corrélation négative entre indépendance des banques centrales et inflation en Amérique Latine. En revanche, les auteurs ne se prononcent pas sur la causalité, car l'indépendance des banques centrales s'est, en général, inscrite dans le cadre de réformes plus larges, qui ont pu avoir des effets bénéfiques au-delà de cette indépendance.  

Mais au fond, l'inflation, on s'en fout ! Ce qui nous intéresse, c'est l'emploi, surtout dans un contexte où l'inflation est faible. Or, pour maintenir la stabilité des prix, il faut des taux d'intérêt élevés, ce qui décourage l'investissement, contracte la masse monétaire, renchérit la monnaie nationale, ce qui est défavorable aux exportations. Donc, la BCE a un biais favorable à des taux forts, lesquels créent du chômage. 

Alors voici ma petite contribution à ce débat. Je préviens par avance, c'est du vite-fait-bien-fait, le soir après le boulot, avec Breton et Emmanuelli qui s'invectivent à la télé en toile de fond. Je sais bien que je n'aurai pas un prix Nobel pour ça, ni même une publication dans une revue à comité de lecture. Mais comme je vais vous donner tous les éléments, vous pourrez juger en connaissance de cause, et faire avancer le schmilblick par vous-même.

Je récupère sur le site de l'OCDE les données suivantes :

interet CT inflation chomage déficit commercial euro
Australia 4,90 2,72 6,05 -5,89 0
Austria 2,34 1,55 4,25 -0,41 1
Belgium 2,34 1,96 7,95 4,19 1
Canada 2,97 3,16 7,63 1,95 0
Czech Republic 2,28 1,71 7,79 -6,21 0
Denmark 2,36 2,25 5,55 2,67 0
Finland 2,34 -0,01 9,01 4,07 1
France 2,34 1,44 9,44 0,41 1
Germany 2,34 1,11 9,64 2,26 1
Greece 2,34 3,50 9,26 -6,46 1
Hungary 8,22 7,79 5,75 -8,87 0
Ireland 2,34
1,63
4,59 -1,41 1
Italy 2,34 2,94 8,64 -1,42 1
Japan 0,04 -2,52 5,26 3,14 0
Korea 4,30 2,28 3,56 2,02 0
Luxembourg 2,34 2,06 3,69 8,20 1
Netherlands 2,34 2,95 3,76 2,92 1
New Zealand 5,42 2,12 4,64 -4,18 0
Norway 4,10 2,30 4,50 12,92 0
Poland 5,69 0,51 19,24 -1,96 0
Portugal 2,34 2,34 6,24 -5,12 1
Slovak Republic 5,89 4,66 17,51 -0,86 0
Spain 2,34 4,01 11,30 -2,80 1
Sweden 3,03 2,17 5,61 6,38 0
Switzerland 0,33
0,89
4,14 13,20 0
United Kingdom 3,67 3,03 4,95 -1,86 0
United States 1,17 1,83 5,99 -4,82 0

Ces données sont de 2003, car les chiffres de 2004 ne sont pas disponibles pour les taux de chômage standardisés.

Partant de là, tac, je sors mon vieux logiciel d'économétrie du placard, et je me pose une première question : le fait d'être dans l'Euro a-t-il une conséquence sur le taux d'intérêt de court terme ?

Variable dépendante : taux d'intérêt ; variable indépendante : "euro". Bing. P-value : 5,79%. La P-value, pour le dire vite et en gros, c'est le risque qu'on prend de se tromper en disant que l'indépendante a une influence sur la dépendante. Donc, plus la P-value est petite, plus la relation est forte. Donc, effectivement, il y a une forte présomption d'une influence de la BCE sur le taux d'intérêt. Mais le problème, c'est que le signe du coefficient est négatif : -1,29. Donc, faire partie de l'Euro permettrait, en moyenne, de faire baisser le taux d'intérêt de 1,29 points. Raté.

Même test avec le taux réel (intérêt CT - inflation, pour de petits chiffres, l'approximation n'est pas préjudiciable) au lieu du taux nominal. P-value : 5,47%, coefficiant = -1,09.

Bon, mais tentons le coup directement avec le chômage. Le fait d'être dans l'euro crée-t-il du chômage ?

Variable dépendante : chômage ; variable indépendante : Euro. P-value = 94,65%. No comment. Mais bon, ça c'est bidon, pour que àa soit significatif, il faut raisonner ceteris paribus, en mettant d'autres variables dans la machine. Alors allons-y :

Variable dépendante : chômage ; variables indépendantes : intérêt réel, inflation, déficit commercial, euro. Résultat : R2 tout pourri (17,89%), P-value associée au F de Fisher : 33% (c'est la P-value associée à l'ensemble des variables). Seule P-value individuelle relativement petite, celle associée au taux d'intérêt réel (9,24%). Donc, le fait d'être dans l'euro ne crée pas du chômage, la stabilité des prix et le déficit commercial non plus. En revanche, le taux d'intérêt si. Le coefficient est de 1,1. Cela signifie que si la BCE baissait son taux directeur d'un quart de point, on pourrait s'attendre à une baisse du chômage de 0,25*1,1 = 0,275 points. Autrement dit, rien du tout. (note : le lien entre euro et taux d'intérêt pose-t-il un problème de multi-colinéarité ? Je ne sais pas, mais le R2 n'est que de 13,6% entre ces deux variables)

Sur la base de cette petite analyse, il semble qu'il faille chercher ailleurs que du côté de Trichet pour régler notre problème de chômage.

Je re-précise que je sais bien ce qu'a de léger ce petit travail. Il faudrait ajouter des variables à l'analyse, comme le taux de change et le déficit public. Il faudrait aussi travailler sur plusieurs années, tenir compte des décalages, etc. Mais pour le moins, on peut dire que rien de flagrant n'apparaît qui puisse accréditer la thèse de la responsabilité de la BCE dans le chômage européen.