C'est la question que j'avais en tête, il y a quelques années, lorsque j'ai découvert, dans un registre très différent, les travaux de Ronald Coase. Coase évolue à la frontière de l'orthodoxie. En 1937, dans un article intitulé "The Nature of the Firm", il invente le très fécond concept de "coût de transaction". Dans un monde théorique au sein duquel les droits de propriétés sont clairement établis et où l'information est parfaite, ce que coûte l'acquisition d'un bien doit être égal à son coût de fabrication, éventuellement augmenté d'une rente de monopôle pour le vendeur. Mais dans un monde où l'information est imparfaite et où les droits de propriétés sont incertains, d'autres types de coûts apparaissent : les coûts de transaction. Ce sont les coûts liés, entre autres, au risque qu'on me vende de la camelote, au risque qu'on ne me livre pas ce que j'achète, aux ressources que je vais déployer pour protéger mon acquisition contre le vol, à l'avocat que je dois payer pour qu'il me rédige un contrat béton, à la publicité que doit se payer le vendeur pour se faire une réputation d'honnête homme, etc. 

A cause des coûts de transaction, certains échanges qui seraient théoriquement rentables peuvent ne plus l'être. De quoi dépendent les coûts de transaction ? Des institutions. Selon Coase, le marché n'est qu'une des institutions permettant d'allouer les ressources rares dans une économie. La hiérarchie des entreprises en est une autre. Pourquoi les entreprises existent-elles ? Parce que, selon Coase, il est plus rentable de faire faire certains travaux à des employés contrôlés hiérarchiquement et liés à long terme par un contrat, que de trouver sur le marché un prestataire de service qui fera les même travaux, mais qui fera subir des coûts de transaction trop lourds. 

Coase a inspiré toute une littérature portant sur le rôle des institutions en économie. Dans cette "famille" l'auteur le plus a même de répondre à cette entêtante question du non-enrichissement des pays pauvres m'a semblé être Douglass North. Cliomètre (mesureur d'histoire), ce dernier s'est longuement intéressé à la manière dont des évolutions institutionnelles ont entraîné, historiquement, des changements économiques importants. Les institutions, conçues comme un ensemble de règles formelles ou informelles et de représentations du monde par les agents économiques, déterminent le système d'incitations auxquels ceux-ci sont confrontés. Est-il plus rentable de mentir, voler, tricher, ou d'investir, de respecter ses engagements et d'informer honnêtement ses interlocuteurs ? Tout dépend des institutions. Si la seconde attitude est plus rentable que la première, alors les conditions sont remplies pour que s'instaure une vie économique créant de l'enrichissement. Sinon, non. Les plus courageux d'entre vous seraient bien inspirés de lire "Institutions, Institutional Change and Economic Performance", livre passionnant sorti en 1990. Les autres peuvent se rabattre sur les 5 petite pages de cet article nommé "Institutions matter"*. 

A ce stade, nous touchons presque au but. Il nous manque une petite mise en forme. Nous avons compris, dans la première partie de ce billet, les raisons économiques qui devraient inciter les capitalistes à investir dans les pays les plus pauvres. Ce que nous font comprendre les économistes institutionnalistes, c'est que s'ils ne le font pas, c'est parce que des coûts institutionnels compensent les avantages dus à la productivité marginale du capital décroissante. Supposez que vous vouliez réaliser un investissement dans un pays dont les salaires sont très bas. A priori, vous allez réaliser un profit très fort. Mais si vos investissements réclament des frais d'assurance, de gardiennage et des pots de vin démesurés, il n'est pas du tout certain que vous soyez encore gagnant au change.

Les pays pauvres et qui le restent seraient donc des pays dont les institutions n'inciteraient pas à l'accumulation du capital**. Telle était donc ma réponse à la question qui sert de fil d'Ariane à ce double billet, jusqu'au début de ce mois environ. La seule chose qui me manquait, croyais-je, c'était une sorte de validation empirique de cette idée.

Alors que je remuais toutes ces idées dans ma tête, je me suis souvenu que le livre "Théorie de la Croissance Endogène" de Charles Jones parlait d'un travail empirique mené dans les années 80 par un économiste Sud-américain, qui aurait montré que les coûts institutionnels que doit supporter une petite entreprise pour se créer au Pérou étaient exorbitants, et au fond, dissuasifs. Ni une, ni deux. Je retrouve le bouquin en question, assez rapidement, je retrouve le passage en question, et je note le nom de l'économiste Sud-américain. Hernando De Soto. www.alapage.com est mon ami, et m'indique, ho surprise, qu'une version française d'un de ses livres récents vient de sortir. "Le Mystère du Capital". Un peu refroidi par son sous-titre racoleur "Pourquoi le capitalisme triomphe en occident et échoue partout ailleurs ?", je décide quand même de le commander. 

Et je me mis à l'attendre patiemment, comme le chaînon manquant. Ce que j'attendais de ce livre, c'est qu'il soit à la théorie de North ce que l'article de Mankiw, Romer et Weil était au modèle de Solow : une preuve que ça marche ! Ce que j'y est trouvé, c'est un peu plus. C'est même, d'une certaine manière, beaucoup plus. Je m'attendais à comprendre pourquoi les investisseurs étrangers fuient certains pays pauvres à bas salaire. En le lisant, j'ai fini par oublier complètement les investisseurs étrangers. Je ne les avais intégrés à ma réflexion que parce que j'imaginais que les pauvres du tiers monde ne pouvaient évidemment avoir suffisamment d'épargne pour permettre une accumulation rapide du capital. C'était une belle erreur. Les pauvres épargnent. Ils accumulent des biens. Mais, et c'est là que De Soto apporte une nouvelle pièce théorique au dossier, les biens qu'ils accumulent ne sont pas du capital.

La différence entre des biens possédés par un individu et du capital, c'est la fongibilité. Et le meilleur moyen de rendre fongibles des biens, c'est la légalité. Nous vivons, en occident, dans un monde où il est si simple de vivre dans la légalité que pratiquement tout le monde le fait, et qu'on ne parvient pas à réaliser ce que seraient nos vies économiques sans cette légalité. Nos logements et nos terres sont répertoriés dans des cadastres, nous avons des titres de propriété. Notre épargne a été prêtée par des intermédiaires en qui nous avons confiance à des entreprises que nous ne connaissons pas. Des entreprises qui ne nous connaissent pas nous livrent l'eau courante, l'électricité, le téléphone, en étant à peu près sûres que nous les paierons. 

Les cadastres, les registres du commerce, les adresses légales, etc., sont des institutions auxquelles nous sommes tellement habités que nous peinons à croire qu'elles puissent avoir une telle importance. De telles institutions existent, dans les pays pauvres. Mais, selon De Soto, elles sont inaccessibles aux pauvres. La multitude des démarches, leur cherté, le niveau d'instruction qu'elles requièrent, font que les pauvres n'accèdent pas à ces passeports pour la vie légale. En conséquence, De Soto estime entre 50% et 80% la part de la population active des pays pauvres qui vit dans l'extra-légalité. Seule une élite instruite évolue dans ce qu'il appelle la "cloche de verre" de la légalité. 

L'extra-légalité ne veut pas dire l'anarchie. Des institutions existent hors de la cloche de verre. Les relations économiques y sont régies par des règles non écrites, par des relations de confiance, familiales ou communautaires. Des mafias jouent, dans ce monde clandestin, mutatis mutandis, le rôle que joue l'état dans le secteur légal. Elles font respecter les règles. Comme l'État, elles ont besoin de financements. Et comme l'État, elles ne s'en remettent pas à la bonne volonté des administrés pour se financer. Mais elles ne sont pas l'État. Elles n'offrent pas les garanties d'un Etat de Droit.

Que font les pauvres de leur épargne ? Ils fabriquent de petites maisons dans des bidon-villes, ils montent de petits ateliers clandestins, de petits commerces, de petites entreprises de services. Mais rien de tout ça n'est du capital. Leurs maisons n'ont pas d'existence légale. Ils ne peuvent les louer, ou les hypothéquer en échange d'un emprunt. Leurs mini-entreprises ne sont inscrites dans aucun registre du commerce. Quelle que soit leur productivité ou leur perspective d'avenir, ils ne peuvent émettre d'actions ou d'obligations pour s'étendre, pour investir, car qui leur ferait confiance ? Et quand bien même ils auraient les moyens, pourraient-ils vraiment s'agrandir ? Difficile de gérer plusieurs unités en même temps, quand on n'a de droit légal sur aucune d'entre elles ! Comment contrôler ce qui se passe en plusieurs endroits différents ? 

Les grandes capitales du tiers-monde ont à faire face à un afflux de population en provenance des campagnes, qui s'entasse dans des quartiers sordides. Les autorités locales ont tendance à voir cet afflux comme un fléau qu'il faudrait combattre. Le livre de De Soto nous invite à voir les choses autrement. Ces migrants, souvent dynamiques et ambitieux, sont un potentiel qui ne demande qu'à s'exprimer. Si l'accès à la légalité leur était facilité, ils pourraient bénéficier de services tels que l'électricité ou l'eau courante. S'ils étaient officiellement propriétaires de leurs logements, ils auraient une incitation évidente à les entretenir. Et leur petits trafics clandestins deviendraient des commerces normaux s'ils pouvaient avoir une existence juridiquement reconnue. Les autorités locales commettent une autre erreur en pensant que c'est la volonté d'échapper à l'impôt qui pousse tant de gens dans l'illégalité. De Soto rappelle à quelle point est coûteuse l'illégalité, et que, l'un dans l'autre, il serait bien plus rentable d'avoir une existence légale et de payer des impôts, que de subir les risques et les rackets des mafias qui sont le lot des clandestins. 

Un chapitre passionnant de ce livre est celui consacré à... l'histoire des USA. Un argument fort avancé par Hernando de Soto est que les institutions défaillantes du tiers monde sont en fait très proches des institutions occidentales d'il y a quelques siècles. Les pionniers qui, outre-atlantique, sont partis à la conquête de l'Ouest font partie du mythe américain. Pourtant, à l'époque, ces aventuriers, ces bâtisseurs, étaient considérés comme des squatters et des bandits  par les autorités. C'est avec le temps que leurs arrangements extra-légaux ont fini par être intégrés au système légal de propriété.

Cette évolution contient un message d'espoir. La légalisation du système extra-légal s'est produite en occident. Elle peut se produire partout ailleurs. C'est le sens du "combat" de De Soto, qui est très actif pour influencer les dirigeants du tiers monde dans ce sens-là : rendre le monde de la légalité accessible aux pauvres ; leur ouvrir la cloche de verre. Le dernier chapitre est consacrée à cette question du "que faire" et, évidemment, la question n'est pas simple. Il s'agit de créer une relation de confiance avec des gens qui pour l'instant, ont de bonnes raisons d'être méfiants à l'égard des institutions légales. Il faut également convaincre les privilégiés qui sont déjà dans la cloche de verre que leur position ne serait pas altérée si l'on intégrait plus de monde dans la cloche. Les pays touchés par la corruption de leur administration savent que la volonté des dirigeants est loin d'être suffisante pour lutter contre elle. Des pistes intéressantes sont proposées pour tenter de réaliser cette alchimie.

Au bout du compte, ce livre n'est peut-être pas le chaînon manquant, l'aboutissement d'une réflexion. Peut-être constitue-t-il, au contraire, le début d'une nouvelle piste de réflexion. Quoi qu'il en soit, je ne saurais trop vous en recommander la lecture, il devrait changer, au moins partiellement, le regard que vous portez sur la pauvreté.

PS : un autre livre m'a beaucoup marqué dans mon appréhension du phénomène de la croissance, c'est "The Elusive Quest for Growth" de W. Easterly, mais, bizarrement, je n'ai pas réussi à le "placer" dans ce billet.

* En rédigeant cette note, je me découvre que North vient de sortir un nouveau livre, "Understanding The Process Of Economic Change". Je ne l'ai donc pas lu, mais je n'y manquerai pas.

** J'entends ici le capital au sens large, incluant le capital humain. Notez qu'il y a une forte complémentarité entre les deux types de capitaux : l'accumulation de capital physique rend plus rentable l'accumulation de capital humain.