Le chaînon manquant... (1/2)
Par Antoine B. le lundi 18 avril 2005, 23:43 - Lien permanent
Pourquoi les pays pauvres sont-ils pauvres ? Telle une des questions que je me suis le plus posées depuis que j'ai l'âge de me poser des questions économiques. Voici à quoi ressemble mon évolution sur la question : (lire la suite)
Collégien, j'ai eu un professeur d'histoire-géographie qui m'a fait découvrir Keynes. J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici le keynésianisme vulgaire. La présentation de ce professeur en était une parfaite illustration : pour améliorer la situation économique d'un pays, il faut augmenter les salaires et créer beaucoup de monnaie afin de stimuler la demande. Si je suis, aujourd'hui, souvent sévère à l'égard du keynésianisme vulgaire, c'est sans doute en réaction à la fascination que j'ai, pendant des années, éprouvée pour cette "théorie" contre-intuitive. Jusqu'à ce que je découvre l'économie de manière un peu plus sérieuse (encore que...), ma solution pour éradiquer la pauvreté dans le monde était toute trouvée : augmenter les salaires dans les pays pauvres, ainsi que la masse monétaire et le déficit public.
Après une période un peu floue pendant laquelle je ne me posais plus la question, j'ai découvert le modèle de Solow. Le déclic qu'a provoqué chez moi ce modèle tient à ce qu'enfin, il m'a fait comprendre l'importance des capacités de production d'un pays dans la détermination de sa richesse. Bref, il m'a fait découvrir l'offre. Ca peut paraître un peu naïf, mais cette notion de fonction de production macroéconomique fut pour moi une petite révolution. Je comprenais enfin qu'être plus riche, c'est produire plus, et que pour produire plus, il faut plus d'inputs. Et pour produire plus par habitant, il faut plus d'inputs par habitant. Comment faire pour avoir plus d'inputs ? Les accumuler ! Accumuler le capital physique (les machines...), mais aussi le capital humain, la technologie, les biens publics productifs (routes, réseaux de communication, hôpitaux, eau, ...).
Étape suivante : le modèle de Solow fonctionne-t-il ? Plus ou moins. Il prévoit (à cause de la décroissance de la productivité marginale du capital, j'en ai déjà parlé), une convergence entre pays pauvres et pays riches. Cette convergence ne s'observe pas dans les faits. Mais en fait, le modèle ne prévoit de convergence que ceteris paribus, c'est à dire pour de même taux d'épargne, de croissance démographique, d'amortissement du capital, et d'amélioration de la technologie. On parle de convergence conditionnelle (par opposition à la convergence absolue). Celle-ci s'observe, notamment au sein des régions européennes et au sein des états américains. Mais il y a mieux. Le fameux article de Mankiw, Romer et Weil de 1992 parvient à faire coller (presque) parfaitement les données dont ils disposent sur un grand nombre de pays avec la dynamique prévue par le modèle de Solow.
A peu de choses près, on pourrait estimer que la quête du Graal s'arrête ici. Si des pays sont pauvres et le restent, c'est parce qu'ils n'investissent pas assez et qu'ils ne se forment pas assez. Donc, pour résorber la pauvreté dans le monde, il faudrait augmenter les taux d'investissement et de scolarisation.
Mais cette conclusion a quelque chose d'un peu problématique. Pourquoi les pays pauvres n'investissent pas d'avantage ? Dans une économie fermée, l'épargne est toujours égale à l'investissement. On pourrait donc, dans ce cadre, raconter une histoire selon laquelle les pauvres ne peuvent pas se permettre d'épargner, ce qui expliquerait leur sous investissement. Mais cette histoire n'est pas intéressante, car nos économies sont, aujourd'hui, largement ouvertes. Dans une économie ouverte, il est très simple d'investir plus qu'on n'épargne : il suffit d'exporter moins qu'on n'importe. Pour cela, il faut quand même que les capitaux étranger aient intérêt à s'installer dans le pays.
Qu'est-ce qui décide les capitaux apatrides à s'installer dans un pays
plutôt que dans un autre ? Ne cherchez pas la réponse trop loin : c'est le
taux de profit. Et qu'est-ce qui détermine le taux de profit ? C'est là que le
bas bât (Marco one point) blesse ! La microéconomie enseigne que les facteurs de production sont, à
l'équilibre, rémunérés à leur productivité marginale. Or nous avons dit au
sujet de la productivité marginale du capital qu'elle était décroissante.
Donc, en toute logique, elle devrait être très forte dans les pays où il y a
peu de capital. Le taux de profit devrait donc être largement supérieur dans
les pays pauvres.
L'histoire à laquelle on devrait assister devrait donc être la suivante : les capitaux devraient migrer massivement en direction des pays pauvres, où ils sont mieux rémunérés. Cette migration contribuerait à enrichir rapidement les pays pauvres qui, ainsi, cesseraient bientôt de l'être. Cette histoire n'a, d'ailleurs, rien d'absurde. Pourquoi les capitaux se sont-ils déplacé en Corée du Sud ou à Taiwan ces dernières décennies ? Vous le savez tous, car vous l'avez entendu déplorer maintes fois à la télévision. Ces pays étaient pauvres, car ils n'avaient pas accumulé de capital, donc les salaires étaient faibles, donc il était très rentable pour les capitalistes de s'installer dans ces pays pour accroître leurs profits. La suite de l'histoire est d'ailleurs tout à fait compatible avec ce qu'implique le modèle de Solow : ces pays ont accumulé du capital, et donc sont devenus plus riches.
Mais alors, pourquoi cette histoire ne se joue-t-elle pas avec d'autres pays ? Si l'on comprend aisément que tel fabriquant d'articles de sport ait intérêt à faire fabriquer ses chaussures à des ouvriers asiatiques dont les salaires sont faibles, on comprend moins pourquoi il n'aurait pas intérêt à les faire fabriquer par des ouvriers africains dont les salaires sont encore plus faibles. Et pourtant, il ne le fait pas. Cette situation a de quoi réjouir ceux qui considèrent ces pratiques comme de la vile exploitation de la misère humaine. Pourtant, ceux-ci devraient se demander s'ils préfèreraient vivre avec le niveau de vie d'un sud-coréen exploité par une multinationale, ou avec celui d'un rural malien exploité par personne. Que ça nous plaise ou non, les mouvements de capitaux vers les pays à bas salaires, motivés par des perspectives de profits qui n'ont rien d'humanistes, ont été favorables à ces pays et à leurs travailleurs.
Résoudre ce paradoxe est donc indispensable à qui s'intéresse à la croissance dans les pays pauvres : pourquoi le capital ne s'investit-il pas dans les pays les plus pauvres, où il devrait être pourtant très bien rémunéré, car les salaires sont très faibles ?
Pour les pays en proie à des guerres à répétition et à l'instabilité politique, hélas, le paradoxe est relativement facile à expliquer. Mais tous les pays très pauvres ne sont pas dans une telle situation. Quid des autres ?
Éléments de réponse et derniers développements dans la seconde partie de ce message.


Commentaires
Je suis content, j'ai tout compris.
"Que ça nous plaise ou non, les mouvements de capitaux vers les pays à bas salaires, motivés par des perspectives de profits qui n'ont rien d'humanistes, ont été favorables à ces pays et à leurs travailleurs."
Dis moi, tu voteras "oui" le 29 mais toi, non ? ;o)
(rappel : faire une coquille est facultatif pour intervenir sur ce blog, non mai !) Difficile de répondre ! Si je réponds "oui" après avoir dit ça, je fais monter le "non" chez les 768'000 lecteurs quotidiens de ce blog (ne vous fiez pas au compteur de visites, il est un peu grippé en ce moment), au prétexte que les partisans du "oui" sont pour les Investissements Directs à l'Etranger, mais à l'étranger. Or, constitution ou pas, ça n'y changera pas grand chose.
C'est un post à suspense.
Vite le n°2 !
Désolé.
J'ai eu du mal à m'orienter.
bonjour, merci pour cette explication très claire !
1 question (idiote?) du non-économiste que je suis : en quoi investir plus qu'on n'épargne revient-il à importer plus qu'on n'exporte ?
PS je crois que c'est le bât et pas le bas qui blesse ..
Marco :
Pour le bât qui blesse au lieu du bas, c'est un petit jeu qui consiste à introduire volontairement une coquille dans le texte, pour voir qui sera le premier à s'en rendre compte. Aujourd'hui, c'est vous, félicitations.
Sinon, l'épargne (S) est définie comme l'écart entre la production nationale (Y) et la consommation nationale (C) (publique ou privée).
D'où Y=C+S (1)
Par ailleurs, une production répond toujours à une demande. Celle-ci émane de la consommation nationale (C), des investissements (I) (publics ou privés) et des exportations (X). Mais une partie de cette demande s'adresse en fait à l'étranger, par le biais des importations (M), qu'il faut donc soustraire aux autres composantes de la demande globale.
D'où Y=C+I+X-M (2)
(1) et (2) permettent d'écrire :
C+S=C+I+X-M ou encore M-X=I-S
Donc, importer plus qu'on exporte revient à investir plus qu'on épargne.
Imaginez un pays vivant en autarcie qui décide de consacrer 100% de ses moyens de production à faire des investissements (disons 1000 mds). C'est impossible, puisque les habitants de ce pays n'auraient alors rien à manger. Il serait donc obligé de consacrer au moins une partie de ses moyens de production à la consommation (disons 600 mds). En revanche, en économie ouverte, il peut très bien consacrer 100% de ses moyens de production à fabriquer des routes, des usines et des hôpitaux, et emprunter (600 mds) aux pays étrangers pour importer de la nourriture. En échange de ces importations, il n'exporterait rien, mais donnerait des titres de créances aux prêteurs.
D'où : épargne = 1000-600 = 400
Investissement = 1000
I-S = 1000-400 = 600
M-X = 600 - 0 = 600 = I-S
Ca marche !
Je profite de l'occasion pour poser une question !
Krugman rappelait cette égalité pour critiquer le discours ambiant sur les délocalisations nord-sud. Aussi avec les débats actuels sur les délocalisations vers les PECO, je me demande dans quelle mesure ce raisonnement est transposable aux délocalisations au sein d'une union monétaire. Je me dis que l'égalité S-I=X-M reste fondamentalement vraie (ne serait-ce parce qu'elle est vraie à l'échelle d'un individu : on ne peut consommer plus que ce que l'on produit sans s'endetter), mais je vois tout de même une différence : lorsque j'envois un chèque en euro à une entreprise polonaise en échange d'un bien, il est beaucoup moins évident de se représenter qu'au bout du compte, ce pouvoir d'achat accordé à la pologne sera nécessairement utilisé pour consommer un bien ou un actif (investir). (parce qu'avec ces euros, le monsieur polonais peut acheter son pain au boulanger du coin...) A partir de là je me dis deux choses :
- si ce pouvoir d'achat n'est jamais de nouveau utilisé en France, çà revient finalement à dire que la Pologne m'a fait un prêt. On a donc bien en quelque sorte S-I=X-M, mais ce n'est pas mesurable administrativement.
- ou bien, qu'en fait, ce pouvoir d'achat reviendra toujours en France, du fait des évolutions relatives des prix français et polonnais. Le niveau des prix joue donc le même rôle que les taux de change dans les échanges avec le monde hors union monétaire. Mais alors je me dis que les prix sont beaucoup moins flexibles que les taux de change, et qu'à moyen terme, il peut y avoir des différences entre S-I et X-M.
J'ai bon ? ;-)
Oups, précision : quand j'écris "pour consommer un bien ou un actif (investir)", je parle bien sûr d'un bien ou d'un actif français...
Alexis: au niveau d'un pays appartenant à une zone monétaire plus large, on peut considérer les variations de la masse monétaire comme des variations de l'épargne (au niveau d'une zone monétaire, ce n'est plus vrai). Si la masse monétaire française diminue, alors son épargne diminue d'autant. Dans ce cas, la France ne paye pas son déficit commercial par des reconnaissances de dettes, mais par un transfert de créances sur un tiers (soit la BCE, soit l'économie européenne, selon la manière dont on appréhende la monnaie), ce qui revient au même. Ca n'a rien de bien inquiétant. Il y a un mécanisme économique qui permet d'éviter qu'un pays se vide de sa masse monétaire : si celle-ci diminue dans un pays, les prix dans le pays vont baisser, ce qui va rendre ses produits moins chers pour les autres pays, ce qui va contribuer à faire rentrer de la monnaie dans le pays.
Merci pour ces précisions, c'est plus clair comme çà !
questions pour un champion
qu'est ce qui historiquement définit qu'un pays est riche, et pourquoi un pays ne peut pas imprimer autant de billets qu'il veut pour ses habitants. en Afrique et en Amérique latine c'était le coquillage, et ici l'or. Comment une matiére qui ne se mange peut elle définir la situation humaine ?
En gros je cherche l'origine de ton équation.
niais: tes questions sont tellement basiques que je vois mal un économiste te répondre. C'est donc un autodidacte qui en est au stade élémentaire qui va s'y coller en essayant de ne pas dire de bourdes:
"pourquoi un pays ne peut pas imprimer autant de billets qu'il veut pour ses habitants."
A cause de l'inflation, plus il y a de billets et moins il valent. C'était idem avec l'or, ainsi au XVIè siècle l'Europe et surtout l'Espagne a connu une période d'inflation à cause de l'or importé des amériques. Donc, il y a intérêt à ne pas éxagérément faire travailler la planche à billets.
"Comment une matiére qui ne se mange peut elle définir la situation humaine ?"
Au départ, y'avait le troc et était riche celui qui avait beaucoup de chèvres (je fais simple). Puis, la société se complexifiant, le troc devenait impossible. Fallait trimballer la chèvre au marché et si on voulait acheter un vase mais que l'artisan qui le vendait ne mangeait que du poulet, il fallait trouver un vendeur de poulets, échanger la chèvre contre des poulets puis échanger les poulets contre le vase. Imagine le bordel...
Donc, on a convenu que l'or (ou le cuivre, etc) pouvait servir de monnaie d'échange (ça aurait pû être des coquillages mais il se trouvait que l'or était doré et présentait quelques avantages comme celui de pouvoir en faire des pièces avec des portraits dessus). Puis, on a trouvé que l'or c'était pas très pratique non plus (lourd en poche et les carats sont difficile à percevoir) et on a fait des billets, puis maintenant on fait des cartes de crédit ce qui est encore plus pratique. Et ainsi, au final, celui qui a une carte Gold a une bonne situation.
Et surtout la monétarisation permet de décoreler la valeur utilitaire des biens de leur valeur nominale.
J'appelle la valeur utilitaire la capacité du bien a répondre a un des besoins de l'individu. Lesquels besoins se classe des primaires : manger/se protéger des aléas climatiques aux totalements accssoires : acheter le dernier gadget à la mode.
Ce qui permet de jouer sur la définition de "riche", et de faire prendre des vessies pour des lanternes...
Je me demande si la situation ne se clarifierais pas si on commençait par revenir aux besoins primaires, puis passer au secondaire une fois que ceux ci sont satisfaits pour tous.
Sinon, acceptons une société ou des gens brulent des billets pendant que d'autres crèves de faim. L'histoire montre que ces sociétés n'ont jamais vécues longtemps et que leur disparition n'a jamais été paisible...
mais vous n'avez pas achevé votre analyse!!
Qu'est ce qui fait donc que les fonds ne sont pas orienté en afrique?
Est ce à cause du niveau scolaire bas?ou bien simplement la méfiance des offreurs?