Collégien, j'ai eu un professeur d'histoire-géographie qui m'a fait découvrir Keynes. J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici le keynésianisme vulgaire. La présentation de ce professeur en était une parfaite illustration : pour améliorer la situation économique d'un pays, il faut augmenter les salaires et créer beaucoup de monnaie afin de stimuler la demande. Si je suis, aujourd'hui, souvent sévère à l'égard du keynésianisme vulgaire, c'est sans doute en réaction à la fascination que j'ai, pendant des années, éprouvée pour cette "théorie" contre-intuitive. Jusqu'à ce que je découvre l'économie de manière un peu plus sérieuse (encore que...), ma solution pour éradiquer la pauvreté dans le monde était toute trouvée : augmenter les salaires dans les pays pauvres, ainsi que la masse monétaire et le déficit public. 

Après une période un peu floue pendant laquelle je ne me posais plus la question, j'ai découvert le modèle de Solow. Le déclic qu'a provoqué chez moi ce modèle tient à ce qu'enfin, il m'a fait comprendre l'importance des capacités de production d'un pays dans la détermination de sa richesse. Bref, il m'a fait découvrir l'offre. Ca peut paraître un peu naïf, mais cette notion de fonction de production macroéconomique fut pour moi une petite révolution. Je comprenais enfin qu'être plus riche, c'est produire plus, et que pour produire plus, il faut plus d'inputs. Et pour produire plus par habitant, il faut plus d'inputs par habitant. Comment faire pour avoir plus d'inputs ? Les accumuler ! Accumuler le capital physique (les machines...), mais aussi le capital humain, la technologie, les biens publics productifs (routes, réseaux de communication, hôpitaux, eau, ...).

Étape suivante : le modèle de Solow fonctionne-t-il ? Plus ou moins. Il prévoit (à cause de la décroissance de la productivité marginale du capital, j'en ai déjà parlé), une convergence entre pays pauvres et pays riches. Cette convergence ne s'observe pas dans les faits. Mais en fait, le modèle ne prévoit de convergence que ceteris paribus, c'est à dire pour de même taux d'épargne, de croissance démographique, d'amortissement du capital, et d'amélioration de la technologie. On parle de convergence conditionnelle (par opposition à la convergence absolue). Celle-ci s'observe, notamment au sein des régions européennes et au sein des états américains. Mais il y a mieux. Le fameux article de Mankiw, Romer et Weil de 1992 parvient à faire coller (presque) parfaitement les données dont ils disposent sur un grand nombre de pays avec la dynamique prévue par le modèle de Solow. 

A peu de choses près, on pourrait estimer que la quête du Graal s'arrête ici. Si des pays sont pauvres et le restent, c'est parce qu'ils n'investissent pas assez et qu'ils ne se forment pas assez. Donc, pour résorber la pauvreté dans le monde, il faudrait augmenter les taux d'investissement et de scolarisation. 

Mais cette conclusion a quelque chose d'un peu problématique. Pourquoi les pays pauvres n'investissent pas d'avantage ? Dans une économie fermée, l'épargne est toujours égale à l'investissement. On pourrait donc, dans ce cadre, raconter une histoire selon laquelle les pauvres ne peuvent pas se permettre d'épargner, ce qui expliquerait leur sous investissement. Mais cette histoire n'est pas intéressante, car nos économies sont, aujourd'hui, largement ouvertes. Dans une économie ouverte, il est très simple d'investir plus qu'on n'épargne : il suffit d'exporter moins qu'on n'importe. Pour cela, il faut quand même que les capitaux étranger aient intérêt à s'installer dans le pays. 

Qu'est-ce qui décide les capitaux apatrides à s'installer dans un pays plutôt que dans un autre ? Ne cherchez pas la réponse trop loin : c'est le taux de profit. Et qu'est-ce qui détermine le taux de profit ? C'est là que le bas bât (Marco one point) blesse ! La microéconomie enseigne que les facteurs de production sont, à l'équilibre, rémunérés à leur productivité marginale. Or nous avons dit au sujet de la productivité marginale du capital qu'elle était décroissante. Donc, en toute logique, elle devrait être très forte dans les pays où il y a peu de capital. Le taux de profit devrait donc être largement supérieur dans les pays pauvres. 

L'histoire à laquelle on devrait assister devrait donc être la suivante : les capitaux devraient migrer massivement en direction des pays pauvres, où ils sont mieux rémunérés. Cette migration contribuerait à enrichir rapidement les pays pauvres qui, ainsi, cesseraient bientôt de l'être. Cette histoire n'a, d'ailleurs, rien d'absurde. Pourquoi les capitaux se sont-ils déplacé en Corée du Sud ou à Taiwan ces dernières décennies ? Vous le savez tous, car vous l'avez entendu déplorer maintes fois à la télévision. Ces pays étaient pauvres, car ils n'avaient pas accumulé de capital, donc les salaires étaient faibles, donc il était très rentable pour les capitalistes de s'installer dans ces pays pour accroître leurs profits. La suite de l'histoire est d'ailleurs tout à fait compatible avec ce qu'implique le modèle de Solow : ces pays ont accumulé du capital, et donc sont devenus plus riches. 

Mais alors, pourquoi cette histoire ne se joue-t-elle pas avec d'autres pays ? Si l'on comprend aisément que tel fabriquant d'articles de sport ait intérêt à faire fabriquer ses chaussures à des ouvriers asiatiques dont les salaires sont faibles, on comprend moins pourquoi il n'aurait pas intérêt à les faire fabriquer par des ouvriers africains dont les salaires sont encore plus faibles. Et pourtant, il ne le fait pas. Cette situation a de quoi réjouir ceux qui considèrent ces pratiques comme de la vile exploitation de la misère humaine. Pourtant, ceux-ci devraient se demander s'ils préfèreraient vivre avec le niveau de vie d'un sud-coréen exploité par une multinationale, ou avec celui d'un rural malien exploité par personne. Que ça nous plaise ou non, les mouvements de capitaux vers les pays à bas salaires, motivés par des perspectives de profits qui n'ont rien d'humanistes, ont été favorables à ces pays et à leurs travailleurs.  

Résoudre ce paradoxe est donc indispensable à qui s'intéresse à la croissance dans les pays pauvres : pourquoi le capital ne s'investit-il pas dans les pays les plus pauvres, où il devrait être pourtant très bien rémunéré, car les salaires sont très faibles ?

Pour les pays en proie à des guerres à répétition et à l'instabilité politique, hélas, le paradoxe est relativement facile à expliquer. Mais tous les pays très pauvres ne sont pas dans une telle situation. Quid des autres ? 

Éléments de réponse et derniers développements dans la seconde partie de ce message.