Pour qui souhaite faire du libéralisme la troisième grande tyrannie après le nazisme et le stalinisme, le Chili de Pinochet est un exemple remarquable d'alliance entre libéralisme économique et dictature criminelle. "Par définition, le libéralisme est incompatible avec la dictature. Le régime de Pinochet était dictatorial, donc il ne pouvait être libéral", ais-je fréquemment rétorqué. Le libéralisme, en tant qu'il refuse de sacrifier un individu au nom de l'intérêt général, est antinomique avec la dictature. Pourtant, cette réponse est hors-sujet. La question n'est pas de savoir si le libéralisme est dictatorial dans l'esprit de ses partisans théoriciens, mais si, oui ou non, le Chili était une dictature libérale.

Privatisations, droits de propriété, rigueur budgétaire, monnaie stable, tous les ingrédients des politiques économiques libérales étaient affichés par Pinochet. Des proches de Milton Friedman sont devenus les conseillers économiques du pays. Le Chili était, à cette époque, considéré comme un laboratoire du monétarisme. Au-delà de l'alliance de circonstance, y a-t-il, dans les théories libérales même, les germes d'une dérive totalitaire ?

Dans cette conférence, Dorval Brunelle répond par l'affirmative. Son argumentation ne suscite pas ma pleine approbation. Selon lui, Hayek avait de la sympathie pour les tyrans. Il aurait dit préférer une « dictature libérale à une absence de libéralisme dans un gouvernement démocratique ». Cette idée n'est d'ailleurs pas totalement unique en son genre. A quelques différences près, elle est également défendue par Gary Becker et, dans un autre style, par Fareed Zakaria.

Pour Brunelle, cette sympathie pour la tyrannie a des fondements idéologiques. Son raisonnement est le suivant : pour Hayek (dont il faut rappeler au passage qu'il n'est pas un économiste "orthodoxe", loin s'en faut), l'information est disséminée dans les différents individus qui composent l'économie. Il est impossible à quiconque de connaître les goûts, les talents, les techniques, les ressources, les prédispositions de chaque agent économique. Seul le marché, qui est une institution décentralisée, permet de coordonner les actions individuelles en tenant compte au mieux de cette information dispersée. En poussant la logique à l'extrême, la notion même de bien public ou d'intérêt collectif est un non-sens pour Hayek. Aucun planificateur ne peut se prévaloir de l'intérêt général, car il ignore tout de l'intérêt de ses citoyens. En l'absence d'intérêt collectif, il n'y a pas d'action collective légitime, si bien qu'un individu ne peut être considéré comme un citoyen. Sans biens publics, sans citoyen, il n'y a pas lieu de souhaiter la démocratie. On peut même aller plus loin en disant que, pour un libéral, un régime qui déciderait démocratiquement, c'est à dire avec l'appui du peuple, de fournir de nombreux biens publics, serait néfaste car il substituerait au marché une forme centralisée d'allocation des ressources.

A la réflexion, cet argument est quelque peu absurde. Toutes les écoles de pensée économiques, sociologiques ou politiques préconisent certaines actions qu'elles estiment bonnes pour la société. Si une école de pensée préconise la mise en place de l'ensemble de dispositions "E", c'est qu'elle estime que "E" est un ensemble de dispositions bénéfiques. Maintenant, supposons que, dans un pays donné, "E" soit impopulaire et que le peuple préfère, très majoritairement le contraire de "E". Alors, on pourra toujours reprocher à l'école de pensée en question de préférer une dictature qui impose "E" à une démocratie qui rejette "E". Il est probable que Noël Mamère et José Bové préfèreraient, quitte à choisir, une dictature qui interdirait les OGM et les émissions de gaz à effet de serre plutôt qu'une démocratie qui les encouragerait. Il est presque trivial de dire qu'Arlette Laguiller préfèrerait une dictature du prolétariat à une démocratie capitaliste. Moi même, je préfère une dictature respectueuse des minorités à une démocratie dans laquelle les minorités sont exterminées. En fait, on peut faire ce procès à toute personne qui n'inclue pas la démocratie dans "E". Ce qui n'est pas une condition trop restrictive. Par ailleurs, la volonté de limiter l'action publique n'a rien, à priori, d'incompatible avec une désignation démocratique des dirigeants. Il est évident qu'Hayek aurait préféré une démocratie libérale à une dictature antilibérale, mais il aurait également préféré une démocratie libérale à une dictature libérale. Si bien qu'il n'est pas très pertinent de vouloir faire un lien théorique entre libéralisme et dictature.

Néanmoins, les faits demeurent, et Augusto Pinochet fut, effectivement, un dirigeant à la fois tyrannique et libéral. Et, à l'évidence, le fait d'avoir été libéral n'excuse en rien les crimes qu'il a commis. Des milliers de personnes ont été assassinées sous son régime. Je ne peux donc voir que d'un très bon oeil les poursuites judiciaires qui ont été engagées contre lui par des familles de victimes.

 En revanche, son libéralisme a peut-être évité au Chili un second drame, qui est celui de la difficulté à "sortir" de la dictature qu'ont connu certaines anciennes républiques soviétiques, et que connaît la Russie actuellement. Aujourd'hui, ce qui a changé, au Chili, depuis la chute de Pinochet, ce ne sont pas tant les structures économiques, que la démocratie qui a remplacé le despotisme. Ce document de la Banque mondiale contient des données sur l'état économique du Chili depuis les années 80. Si le Chili appartient encore aux PVD, il a néanmoins connu des périodes de croissance honorable. Cet article de "The Economist" explique les espoirs que l'on peut fonder dans l'économie Chilienne pour les années à venir, et parle de la fierté qu'ont les habitants du "modèle chilien" qui se dessine, et qui peut-être inspirera d'autres pays d'Amérique Latine. Tant mieux.

A.B.