Une variable muette qui parle trop
Par Antoine B. le mardi 5 avril 2005, 01:53 - Lien permanent
Par Antoine Belgodere
Si elle n'est peut être pas la plus noble, la question de savoir combien ils gagneront plus tard fait partie des questions que se posent souvent les jeunes. Pour leur donner une idée, il existe de nombreuses études économétriques régressant le salaire d'un travailleur sur un certain nombre de caractéristiques (voir, par exemple, celle-ci sur la Grande Bretagne, ou cherchez-en d'autres sur cette page). Pour ceux d'entre vous qui ne connaissent pas l'économétrie, le procédé consiste à créer une équation qui vous donne votre salaire en fonction de votre âge, vos qualifications, votre ancienneté, etc. Bref, en fonction de tout ce qui peut avoir une influence sur votre salaire. Par exemple, ça peut ressembler à quelque chose comme ça (exemple fictif) : (lire la suite)
S = 1 + 0,1*A + 2*E
S est le salaire horaire, A l'âge et E le nombre d'années d'études après le bac. Un individu de 35 ans à bac+3 aurait donc, en moyenne, un salaire horaire de 1 + 0,1*35 + 2*3 = 10,5€.
Le métier d'un économètre, c'est de trouver des paramètres (en l'occurrence 1, 0,1 et 2) qui collent le mieux avec les données dont il dispose. Le fin du fin, c'est quand on arrive à expliquer chaque paramètre significativement différent de 0 par un argument théorique. Par exemple, si on est d'autant mieux payé qu'on a fait de longues années d'études, c'est (peut-être) parce que ces années nous ont rendu plus productif, au moins aux yeux de l'employeur.
Il est une variable qui revient souvent dans les études sur le salaire, et qui, elle, reste très difficile à justifier théoriquement, tout en étant très délicate politiquement. Cette variable, c'est le sexe. Dans toutes les études sur le sujet, elle revient obstinément. Ce qu'elle indique, c'est qu'être une femme entraîne une perte de salaire de l'ordre de 20%. Et ça, c'est extrêmement problématique à justifier théoriquement.
Bien sûr, on pourrait penser que cet écart provient d'une moindre qualification des femmes, ou d'une moindre ancienneté, puisque le marché du travail ne s'est féminisé que récemment. Mais ces explications ne tiennent pas, car, en économétrie, on raisonne "toutes choses égales par ailleurs". Reprenez l'équation de tout à l'heure, en vous demandant ce qui se passe si un individu gagne 1 an. Si cette équation est vraie, toutes choses égales par ailleurs, cet individu gagnera 0,1€ en plus. Le 0,1 est la dérivée partielle du salaire par rapport à l'âge. Le 20%, c'est également la dérivée partielle du (logarithme du) salaire par rapport à la variable "sexe". Et c'est bien ça qui coince !
La différence globale de salaire entre hommes et femmes est de l'ordre de 30%. Une partie de cet écart n'est pas spécialement choquant, dans la mesure où l'on peut l'expliquer par des variables objectives, comme l'ancienneté, la qualification, le temps de travail etc. Mais ces variables n'expliquent que 10 points sur 30 d'écart.
Cet écart pose 2 problèmes : 1) d'où vient il ? 2) que faire pour le résorber ?
1) D'où vient-il ? Explications simplistes :
- Les femmes sont moins productives. Mouais, outre que c'est bien difficile à déterminer empiriquement, on voit mal ce qui pourrait expliquer une telle différence, sauf pour des métiers très spécifiques.
- Les DRH sont des machos. Bof. J'imagine mal un conciliabule entre cadres d'une grande entreprise se disant, dans le plus grand secret "bon, les gars, on est toujours d'accord, on donne 20% de moins aux femmes, mais, chut, pas un mot, 'faut pas que ça se sache".
Sinon, un facteur qui joue peut-être, c'est la peur des congés de maternité. Mais bon, on voit mal pourquoi une femme serait moins productive après un tel congé. Que ça puisse poser des problèmes d'organisation, c'est sûrement vrai. Mais 20% ! Non, c'est trop.
Conclusion : difficile de savoir d'où vient ce "gap".
2) Que faire ? Encore plus difficile à dire. La loi Génisson de 2001 n'a pas servi à grand chose. Alors on la remplace par la loi Ameline du nom de la ministre de la parité. La logique est de menacer de sévir d'ici 3 ans si les choses n'évoluent pas. La menace est-elle crédible ? Qu'est-ce que ça veut dire "sévir" ? On va peut-être mettre en place une taxe dont la base sera l'écart de salaire homme femme pour un même emploi. Pourquoi pas, mais en 3 ans, je vois mal les DRH du pays imposer des baisses de salaires aux hommes pour retourner sur le droit chemin. Sauf à puiser sur la part du capital dans la VA. J'imagine que, pour avoir un effet significatif, une telle taxe doit être substantielle. La politique salariale des entreprises est rarement le fruit du hasard. La difficulté qu'ont les économètres à comprendre l'origine du "gender gap" ne signifie pas forcément qu'il s'explique à 100% par la malveillance des cadres.
J'espère qu'on verra à l'avenir disparaître ce "gap", mais je suis un peu pessimiste sur les marges de manœuvre. J'espère aussi qu'on aura, en France, le courage de s'intéresser à une autre disparité, celle qui concerne l'origine des travailleurs. Je suis à peu près certain que les jeunes d'origines africaine et magrébine connaissent le même type de discrimination sur le marché du travail. Ce qui est catastrophique, car il peut exister, en la matière, un effet de trappe à pauvreté potentiellement explosif (j'y reviendra peut-être un jour). Hélas, je ne peux pas étayer cet à priori par des études, car le traitement français de ce problème passe, précisément, par l'interdiction de ce genre d'études.
A.B.


Commentaires
Il y a du travail pour réduire ce "gender gap". Un exemple qui m'a frappé dans l'interview d'un chasseur de tête (management.journaldunet.c... ) :
- ...Bien que cela soit interdit, [les chasseurs de têtes] posent la question de la maternité de manière détournée.
- Dans ce cas précis, faut-il mentir ?
- Oui, dans ce cas, il vaut mieux mentir…
Et pendant ce temps, en Suède, les entreprises proposent de compenser les salaires lors des congés de paternité, en plus des 80% du salaire assurés par l'état, pour attirer les jeunes cadres...
Connais-tu un rapport detaille de l'ecart de salire homme / femme par niveau de salaire (style 1 SMIC a 1.05 SMIC, ...) - tout le reste etant constant (meme duree de travail, meme formation, meme age et anciennete ...) ?
Je suspecte fortement que l'ecart vient principalement des hauts salaires (et tres hauts ou les femmes sont tres sous representees et surement beaucoups moins bien payees - direction, etc ...).
Ensuite le cout direct pour l'employeur d'une maternite est nul je pense (c'est la secu qui paye non ?) mais le cout indirect via la necessite de remplacer pour 18 semaines 1.9 fois par femme en moyenne (33% d'une annee ce n'est pas rien surtout pour les chantres de la flexibilite qui implique un changement frequent d'employeur), du risque d'arret complet d'activite et donc de perte de l'investissement humain de l'employeur (probablement plus vrai quand le salaire donc competence percue est eleve).
Ca ne me surprendrai pas vraiment si l'ecart etait le plus faible la ou les conges paternites sont les plus proches des conges maternite.
Laurent
Quelques remarques rapides :
1. Comme tu l'indiques, l'explication de l'écart de salaire entre hommes et femmes par le machisme des employeurs n'est guère plausible : pour cela il faudrait qu'une proportion extrêmement élevée d'employeurs soient machistes, puisque tous les employeurs non machistes ont eux intérêt à n'employer que des femmes si à productivité équivalente elles coûtent 20% moins chères que les hommes (ce qui tend à équilibrer les salaires par genre).
2. D'où, plus probablement, le fameux écart de 20% ... n'existe pas. C'est un artefact statistique.
Pourquoi? 2 éléments de réponse :
a. Le nombre d'années d'études (E) cache d'importantes disparités entre hommes et femmes. Pour caricaturer, les études des hommes les conduisent plus souvent à être ingénieurs, celles des femmes à être profs de français. La vieille dichotomie scientifique/littéraire reste d'actualité, or une année d'étude dans un dommaine ou dans l'autre n'a pas le même rendement.
b. La seconde variable pertinente d'une équation de salaire n'est pas l'âge (même si elle est très souvent utilisée par défaut) mais, plus précisément et plus logiquement, les années d'expérience. Or, si une grossesse n'affecte bien sûr pas l'âge, elle affecte en revanche l'expérience. En outre, comme le signale Laurent, le coût indirect d'un congé maternité est loin d'être nul pour un employeur.
3. Sous l'hypothèse que les différences de salaire entre hommes et femmes correspondent effectivement à des différences de productivité, les mesures qui permettraient de les réduire pourraient être, entre autres :
a. En aval, encourager l'accès des filles aux filières d'études à haut rendement.
b. Si l'on juge que les femmes ne devraient pas subir de différence de salaire du fait de leur grossesse, alors il faudrait en compenser les coûts indirects tant pour elle (moindre expérience) que pour l'employeur par des allègements de charges sociales (par exemple) qui, toutes choses égales par ailleurs, rendraient l'emploi des femmes un peu moins coûteux que celui des hommes.
Jean-Christophe : cette interview est, d'une manière plus générale, assez désopilante. Mais je doute qu'elle permette seule d'expliquer le gender gap
Laurent : excellente question. Je n'ai pas la réponse, hélas. J'en appelle à tous les lecteurs de ce blog. Je m'étais fait la réflexion, en rédigeant cette note, que, pour les smicards, l'écart pouvait difficilement être aussi large que pour les hauts salaires.
Milan :
1) Parfaitement d"accord.
2) a- Il faudrait regarder les différentes études au cas par cas, pour voir si le type d'études est pris en compte (j'ai en tête le souvenir d'une étude qui, effectivement, ne faisait pas la distinction). Néanmoins, je doute que ça suffise à expliquer l'essentiel du gap. Les études scientifiques (au sens des sciences dures) sont relativement marginales, elles ne sont pas les seules à conduire à de fortes rémunérations (les écoles de commerce, ça paye bien aussi, voire plus), et d'ailleurs elles n'y conduisent pas toujours.
b- Les années d'expériences sont bien introduites dans ce types de régressions. Je ne sais pas si les congés de maternité sont déduits, mais est-ce que de tels congés ont impact significatif sur l'expérience ? Bof...
3) Au fait, j'ai oublié de dire dans la note que certaines études s'intéressent au différentiel de salaire entre secteurs d'activité employant des femmes en proportions différentes. Donc, mesurer les écarts de productivité n'est peut-être pas impossible.
1. Je pense que les congés maternité ont un impact significatif sur "l'expérience" des femmes (à savoir l'accumulation de capital humain spécifique) car leurs effets dépassent nettement l'effet de quelques mois d'abscence. C'est une vraie coupure, un vrai décrochage, particulièrement pour les cadres (ce n'est pas pour rien que les femmes cadres repoussent sans cesse l'âge du premier enfant).
Ceci dit, l'effet le plus important des congés maternité est sans aucun doute le coût qu'ils représentent pour l'employeur (désorganisation, problème de suivit des dossiers, coût de l'interim...).
2. J'ai oublié un point important hier.
Je crois que les éléments d'explication que j'ai donné permettent d'expliquer l'essentiel du différentiel de salaire hommes-femmes POUR UN POSTE DONNE, i.e. pour une équation de salaire intégrant des variables indicatrices (= muettes) pour le type de poste (le niveau dans la hiérarchie).
Mais, dans une équation de salaire de base (intégrant le niveau et le type d'étude et les années d'expérience mais pas le type de poste ... donc la bonne équation pour mesurer le rendement de l'éducation), la variable sexe continuera d'être significativement défavorable aux femmes car elles se heurtent à ce que l'on appelle "le plafond de verre" = à compétences équivalentes les femmes accèdent moins facilement aux postes à responsabilité (et donc mieux rémunérés). La littérature en socio et en éco sur le sujet commence à être assez vaste et variée : machisme (à nouveau), effet de la maternité (à nouveau), moindre ambition des femmes (acquise ou innée (?!?!?)), etc...
j'ai un collegue qu'avait fait une note tres sympa sur ce point de la discrimination potentielle subie par les femmes; malheureusement je ne l'ai qu'en pdf donc je sais pas comment en poster les best ofs (certes plus que discutables).
en resume, la plupart des disparités ne sont pas le fruit d'une discrimination voulue; une bonne partie provient de la perpetuation endogene de la situation passee (voir pyramide des sexes quand on progresse dans la hierarchie, les hommes se cooptent entre eux...) (ou encore, meme a salaire egal, il est plus "facile" a une femme d'obtenir de son boss de se barrer du boulot car gosse malade; la fois ou jai fait le coup au mien, on m'a fait beaucoup de reflexions). Ceci amène a se poser la question du juste niveau d'inegalites qui preserve contre les risques lies au sexe (maternite, syndicalisation differente...) et a attribuer le reste aux comportements des employeurs mais aussi des salaries.
Jamais rien lu de definitif la dessus! si quelqu'un a une refernce je suis preneur