S = 1 + 0,1*A + 2*E

S est le salaire horaire, A l'âge et E le nombre d'années d'études après le bac. Un individu de 35 ans à bac+3 aurait donc, en moyenne, un salaire horaire de 1 + 0,1*35 + 2*3 = 10,5€.

Le métier d'un économètre, c'est de trouver des paramètres (en l'occurrence 1, 0,1 et 2) qui collent le mieux avec les données dont il dispose. Le fin du fin, c'est quand on arrive à expliquer chaque paramètre significativement différent de 0 par un argument théorique. Par exemple, si on est d'autant mieux payé qu'on a fait de longues années d'études, c'est (peut-être) parce que ces années nous ont rendu plus productif, au moins aux yeux de l'employeur. 

Il est une variable qui revient souvent dans les études sur le salaire, et qui, elle, reste très difficile à justifier théoriquement, tout en étant très délicate politiquement. Cette variable, c'est le sexe. Dans toutes les études sur le sujet, elle revient obstinément. Ce qu'elle indique, c'est qu'être une femme entraîne une perte de salaire de l'ordre de 20%. Et ça, c'est extrêmement problématique à justifier théoriquement. 

Bien sûr, on pourrait penser que cet écart provient d'une moindre qualification des femmes, ou d'une moindre ancienneté, puisque le marché du travail ne s'est féminisé que récemment. Mais ces explications ne tiennent pas, car, en économétrie, on raisonne "toutes choses égales par ailleurs". Reprenez l'équation de tout à l'heure, en vous demandant ce qui se passe si un individu gagne 1 an. Si cette équation est vraie, toutes choses égales par ailleurs, cet individu gagnera 0,1€ en plus. Le 0,1 est la dérivée partielle du salaire par rapport à l'âge. Le 20%, c'est également la dérivée partielle du (logarithme du) salaire par rapport à la variable "sexe". Et c'est bien ça qui coince !

La différence globale de salaire entre hommes et femmes est de l'ordre de 30%. Une partie de cet écart n'est pas spécialement choquant, dans la mesure où l'on peut l'expliquer par des variables objectives, comme l'ancienneté, la qualification, le temps de travail etc. Mais ces variables n'expliquent que 10 points sur 30 d'écart. 

Cet écart pose 2 problèmes : 1) d'où vient il ? 2) que faire pour le résorber ?

1) D'où vient-il ? Explications simplistes :

- Les femmes sont moins productives. Mouais, outre que c'est bien difficile à déterminer empiriquement, on voit mal ce qui pourrait expliquer une telle différence, sauf pour des métiers très spécifiques.

- Les DRH sont des machos. Bof. J'imagine mal un conciliabule entre cadres d'une grande entreprise se disant, dans le plus grand secret "bon, les gars, on est toujours d'accord, on donne 20% de moins aux femmes, mais, chut, pas un mot, 'faut pas que ça se sache".

Sinon, un facteur qui joue peut-être, c'est la peur des congés de maternité. Mais bon, on voit mal pourquoi une femme serait moins productive après un tel congé. Que ça puisse poser des problèmes d'organisation, c'est sûrement vrai. Mais 20% ! Non, c'est trop.

Conclusion : difficile de savoir d'où vient ce "gap".

2) Que faire ? Encore plus difficile à dire. La loi Génisson de 2001 n'a pas servi à grand chose. Alors on la remplace par la loi Ameline du nom de la ministre de la parité. La logique est de menacer de sévir d'ici 3 ans si les choses n'évoluent pas. La menace est-elle crédible ? Qu'est-ce que ça veut dire "sévir" ? On va peut-être mettre en place une taxe dont la base sera l'écart de salaire homme femme pour un même emploi. Pourquoi pas, mais en 3 ans, je vois mal les DRH du pays imposer des baisses de salaires aux hommes pour retourner sur le droit chemin. Sauf à puiser sur la part du capital dans la VA. J'imagine que, pour avoir un effet significatif, une telle taxe doit être substantielle. La politique salariale des entreprises est rarement le fruit du hasard. La difficulté qu'ont les économètres à comprendre l'origine du "gender gap" ne signifie pas forcément qu'il s'explique à 100% par la malveillance des cadres.

J'espère qu'on verra à l'avenir disparaître ce "gap", mais je suis un peu pessimiste sur les marges de manœuvre. J'espère aussi qu'on aura, en France, le courage de s'intéresser à une autre disparité, celle qui concerne l'origine des travailleurs. Je suis à peu près certain que les jeunes d'origines africaine et magrébine connaissent le même type de discrimination sur le marché du travail. Ce qui est catastrophique, car il peut exister, en la matière, un effet de trappe à pauvreté potentiellement explosif (j'y reviendra peut-être un jour). Hélas, je ne peux pas étayer cet à priori par des études, car le traitement français de ce problème passe, précisément, par l'interdiction de ce genre d'études.

A.B.