Parce que bon, imaginez que ça soit demain matin. On est là, tranquillement, on vit, on se laisse aller, mais demain matin, le soleil s'éteint. Que pourra faire le marché pour empêcher le soleil de s'éteindre ? La question est triviale. Il n'y pourra rien, bien sur ! Le marché n'est qu'une institution humaine parmi d'autres. Mais la communauté humaine n'est elle même qu'une des composantes de la nature. Et par ce fait, les lois de la nature s'imposent aux hommes, et non l'inverse. Il n'y a aucune raison d'imaginer que les règles qui régissent les rapports sociaux entre les hommes puissent modifier les règles de la natures, telles qu'elles sont identifiées par les biologistes ou les physiciens. Mais alors une autre question se pose. Pourquoi les économistes orthodoxes persistent-ils à défendre des théories qui placent une institution humaine parmi d'autres, en l'occurrence le marché, au dessus de tout, et en particulier au dessus des lois de la nature ?

C'est, en substance, la question que s'est posée Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), un économiste roumain hétérodoxe dans son livre "La Décroissance" (téléchargeable gratuitement). Comme le suggère ce titre, l'auteur préconise la décroissance économique, et ce afin d'éviter aux générations futures une catastrophe écologique. Son argument consiste à opposer à la vision optimiste des économistes standards les lois de la thermodynamique. Il n'est pas question pour moi de vous donner un cours de physique, j'en suis absolument incapable. Cette incapacité qui, par ailleurs, me complexe beaucoup, ne m'empêche pas de critiquer la théorie de la décroissance, car je ne remets pas en cause l'aspect physique de la démonstration. (j'invite, en revanche, mes chers lecteurs, qui sont nettement plus forts que moi en physique pour le plupart, à corriger mes approximations) 

Donc, en gros : il y a 2 états possibles pour l'énergie. L'énergie libre, et l'énergie liée. L'énergie libre, c'est de l'énergie utilisable, c'est-à-dire non-encore utilisée par l'homme (les stocks de pétroles par exemple). L'énergie liée, c'est de l'énergie dispersée de façon chaotique, et rendue inutilisable. L'énergie liée ne peut plus être transformée en travail. C'est l'entropie. Quand on utilise de l'énergie, on la fait changer d'état. L'énergie libre devient liée. En revanche, dans un système clos, il est impossible de re-transformer l'énergie liée en énergie libre, comme l'illustre ce petit schéma issu de "La décroissance".

(les petits grains de sables, c'est l'énergie. Quand ils sont tous tombés en bas, l'énergie est entièrement liée, et c'est fini, on peut plus l'utiliser)

Imaginez que vous soyez seul, enfermé dans pièce isolée du monde. Pas de prise électrique, rien. Pas de fenêtres non plus. C'est l'isolation totale. En revanche, dans cette pièce, il y a des fruits, des lampes torches et des piles électriques chargées. Au départ, vous avez de l'énergie parce qu'avant d'entrer dans la pièce, vous avez mangé. Donc vous pouvez bouger, tourner en rond, faire de l'exercice, etc. Grâce aux piles chargées, vous pouvez aussi lire des livres, etc. Mais tant que la pièce est coupée du monde, toute l'énergie que vous utiliserez à un moment donné sera définitivement perdue pour l'avenir. Au bout d'un moment, les piles vont se vider. Vous aurez brûlé toutes vos calories, y compris celles contenues dans les fruits. Vous ne pourrez donc plus bouger, plus lire, plus faire d'exercice, et, plus grave, plus respirer, et vous finirez par mourir. 

Heureusement, pensez-vous, nos chambres ne sont pas coupées du monde. Elles sont en général reliées à l'électricité, et puis on peut en sortir pour allez chercher de quoi manger ailleurs. Bien sûr, mais, ce faisant, vous utiliserez de l'énergie d'un autre système que votre chambre. Mais les lois de la thermodynamique s'appliquent également à cet autre système plus vaste qu'est la terre, et qui comprend votre chambre. Elles s'appliquent aussi au système solaire, qui contient la terre, etc.

Bref, vous l'avez compris, tout le pétrole et tout le charbon qu'on utilise aujourd'hui pour produire l'énergie dont a besoin notre économie ne sera plus utilisable demain.

"Hein ! Tout ça pour ça ! Vous nous bassinez avec votre entropie pour dire que les stocks d'hydrocarbures sont non-renouvelables ?"

Oui. A une nuance près, si ça ne tenait qu'à moi, je ne vous aurais pas bassiné avec ça. Mais, en effet, ça n'est que ça. Les économistes standard ignorent-ils que les ressources naturelles sont limitées ? Bien sûr que non. La limite des ressources est même, avec la rationalité, la matière première de la théorie néoclassique. Ce qui est vrai, c'est que, jusqu'au début du 20ème siècle, la pensée économique s'est structurée autours du modèle walrasien qui, en ces temps-là, était essentiellement un modèle statique. Étant données les ressources, les possibilités technologiques et les préférences des agents économiques aujourd'hui, quels sont les prix et les quantités, pour chaque type de bien, qui égalisent l'offre et la demande sur tous les marchés simultanément ? Telle était alors la question de l'économiste. Et l'on voit bien que le soucis de l'avenir et des générations futures est totalement absent de ce questionnement. Mais les choses avaient évolué bien avant l'arrivée sur le devant de la scène hétérodoxe de Georgescu-Roegen. Dès 1928, Ramsey proposait son modèle de croissance économique, et après guerre, Gérard Debreu et Kenneth Arrow ont transformé le modèle walrasien de manière à lui intégrer le temps, donc le futur. Dans les années 60, la mode était aux théories de la croissance, qui ne pensent qu'à l'avenir. Mais il faut reconnaître que ces théories négligeait les ressources naturelles, la rareté, dans ces modèles, n'étant que celle du capital physique accumulé par les hommes et celle du travail. En revanche, Hotelling, dans les années 30, a développé un modèle de gestion dans le temps d'une ressource non-renouvelable. Il est symptomatique de constater que Georgescu-Roegen ne lui consacre qu'une note en bas de page. Hotelling montre que la consommation optimale implique que le prix croisse à un taux égal au taux d'intérêt. Ce modèle est extrêmement pertinent pour comprendre le problème de l'épuisement des stocks de pétrole. La croissance continue du prix s'accompagne d'une décroissance de le consommation à chaque période, si bien que la ressource n'est épuisée que de manière asymptotique. 

Mais au fond, ces considérations sur l'histoire de la pensée économique ne sont pas très intéressantes face à la question posée par le héraut de la décroissance. Puisque le pétrole n'est pas renouvelable, ne faut-il pas, par respect des générations futures, en consommer moins aujourd'hui, et donc accepter de diminuer notre PIB, qui est gourmand en hydrocarbure ? En fait, si l'on refuse de faire un calcul dans lequel les générations futures ont moins d'importance que les générations présentes, on est confronté à une arithmétique délicate. Si l'on décrète que chaque génération a droit à la même quantité de pétrole, comme le remarque Robert Solow, quelle que soit cette quantité, il y aura une génération à partir de laquelle les réserves seront épuisées. Sauf si cette quantité commune vaut 0. Mais dans ce cas, si aucune génération future ne consomme rien, autant consommer tout tout de suite.

Le vrai problème est ailleurs. Selon les lois de la thermodynamique, la transformation des stocks terrestres d'énergie libre en énergie liée est irréversible, sauf à puiser dans un système extérieur. Or, un système extérieur, il y en a un : le soleil. Ce cher astre nous envoie chaque jour généreusement l'essentiel de l'énergie nécessaire à notre vie. Et lui même, il puise cette énergie dans un carburant qui ne devrait pas s'épuiser avant 5 milliards d'années. D'où ma phrase introductrice. Si l'on veut trouver une conséquence empiriquement pertinente de l'application des lois de la thermodynamique à la réflexion économique, on est un peu obligé de se rabattre sur l'extinction du soleil. Et encore, avec ou sans activité humaine, le soleil s'éteindra quand même dans 5 milliards d'années. 

Il serait injuste et malhonnête de prétendre que Georgescu-Roegen oublie le soleil dans sa théorie. En fait, il en parle, et même abondamment. Il explique à juste titre qu'il y a deux sources d'énergie libre sur terre. L'une sous forme de stocks (pétrole...), l'autre sous forme de flux, le soleil. Le flux se reproduira à l'identique (quasi)éternellement, alors que si l'on touche au stock, il ne se reconstituera pas (sauf dans des millions d'années). C'est une question de justice intergénérationnelle, explique-t-il en substance, de n'utiliser que le flux, et de laisser intact le stock. 

Il y a une chose qu'il oublie et qui vient contrecarrer cet argument, c'est que cette injustice de l'épuisement des stocks ne fait que compenser, partiellement, une autre injustice dans l'autre sens : les générations futures disposeront de connaissances technologiques nettement plus avancées que les nôtres. Ce qui leur permettra de vivre nettement mieux que nous, même dans la perspective de l'épuisement des réserves fossiles. Ceci n'est nullement une vue de l'esprit, ou une spéculation gratuite. En effet, le flux d'énergie libre que nous offre, chaque année, l'astre solaire, est 7000 fois supérieur à la consommation énergétique humaine annuelle. Cette énergie peut être transformée en électricité, par des procédés que l'on connaît déjà, comme l'énergie éolienne et les capteurs solaires. Dans le même ordre d'idée, l'énergie contenue dans la biomasse peut être utilisée, et créditée sur le compte du flux solaire, puisque la photosynthèse permet sa reconstitution. Dors et déjà, pour reprendre un calcul fait par Bjorn Lomborg dans "L'Écologiste Sceptique" (pavé brillant à recommander à tout ceux qui souhaitent avoir une vision chiffrée détaillée des grands problèmes environnementaux), sous les tropiques, "avec un flux moyen de 300W/m2 et un rendement de 20%, 219961 km2 [recouverts de capteurs solaires] produiraient exactement 416 exajoules". Ce qui correspond à la consommation annuelle mondiale, et à 2,6% de la surface du Sahara. A mesure que des efforts de recherches sont faits pour améliorer nos connaissances sur ces énergies renouvelables, l'efficacité de ces procédés s'accroît et leur coût baisse. Le coût d'un kilowatt/heure produit par éolienne n'est qu'un peu plus cher (de l'ordre de 50% de plus) qu'un kilowatt/heure produit par une centrale à hydrocarbure. Pour le solaire, c'est plus cher, mais ça baisse.

La baisse du coût des solutions de rechange va de pair avec la probable augmentation du prix du pétrole à l'avenir. Ce n'est pas par conscience écologique ou par solidarité intergénérationnelle que l'on va basculer des hydrocarbures aux énergies renouvelables, c'est par appât du gain. Ce même appât du gain explique qu'on ne bascule pas encore, car le renouvelable reste trop cher. Les générations futures n'auront peut-être plus de pétrole, mais elles ne manqueront pas d'idées, et surtout d'énergie. Mais avant d'en arriver là, de l'eau aura coulé sous les ponts, car on est loin de l'épuisement des ressources fossiles, et le nucléaire, qui n'est sans doute pas une solution éternelle, est également un facteur de gain de temps. Pour l'instant, comme le remarque encore Lomborg, les réserves prouvées de pétrole ont la tendance paradoxale à augmenter. Alors qu'il restait, en 1978, 28 années en réserve, sur la base de la consommation de cette année-là, il en restait pour 42 ans en 2000. L'explication est simple : la prospection pour trouver de nouvelles réserves n'est rentable que quand les réserves déjà trouvées commencent à s'épuiser. L'augmentation, ces derniers mois, des prix du pétrole rend d'ailleurs très rentables de nouvelles prospections, et explique la décision récente des américains d'ouvrir des exploitations en Alaska. Évidemment, cette augmentation des réserves prouvées ne contredit pas les lois de la thermodynamique. Un jours, ces réserves prouvées diminueront forcément. Mais ce n'est pas pour tout de suite. On a encore le temps de continuer à développer l'énergie solaire. 

Comprenons-nous bien. L'erreur de Georgescu-Roegen n'est pas théorique, mais empirique. Si une colonie d'êtres humains échouait par mégarde sur une planète lointaine sans eau et glaciale, ils pourraient y instituer tous les marchés libres et tous les droits de propriété possibles, ils mourraient néanmoins rapidement. Le problème est que la vie sur terre n'est pas comparable à cette situation, et ne le sera vraisemblablement pas dans les siècles qui viennent.

Mais au fond, cette question empirique intéressait-elle vraiment cet auteur ? On peut penser que son soucis principal était de justifier scientifiquement des changements auxquels il était attaché d'un point de vue sentimental. Vous pouvez lire à la page 107 du pdf (cf. lien en début d'article) une série de recommandations qu'il croit pouvoir déduire de sa théorie bioéconomique. On y lit des choses qui semblent relever davantage du romantisme que de la rigueur scientifique, comme ces incantations à "interdire (...) les guerres" ou à "nous guérir nous-même de notre soif morbide de gadgets extravagants". La plus pathétique de ses recommandations étant probablement la suivante :

"En accord forcé avec tout ce que nous avons dit jusqu'ici, il nous faut nous guérir nous-mêmes de ce que j'ai appelé « le cyclondrome du rasoir électrique » qui consiste à se raser plus vite afin d'avoir plus de temps pour travailler à un appareil qui rase plus vite encore, et ainsi de suite à l'infini. Ce changement conduira à un émondage considérable des professions qui ont piégé l'homme dans le vide de cette régression indéfinie. Nous devons nous faire à l'idée que toute existence digne d'être vécue a comme préalable indispensable un temps suffisant de loisir utilisé de manière intelligente."

Il est évident que si le temps gagné en se rasant plus vite ne servait qu'à concevoir des rasoirs plus rapides, ça ne servirait à rien. Mais il est également évident que personne n'a besoin des recommandations de Georgescu-Roegen pour gérer son temps comme il l'entend. Et c'est évidemment au loisir, qui lui est si cher, qu'est consacrée une partie du temps économisé en se rasant. L'autre partie est consacrée à la production d'autres types de biens que des rasoirs, qu'on ne pourrait peut être pas fabriquer si on passait trop de temps à se raser. (je schématise, mais lui aussi)

On peut comprendre que quelqu'un soit triste de vivre dans un monde d'opulence et de vanité, et qu'il rêve de revenir à un monde plus humain, dans lequel on ait le sens des vraies choses, etc. Ce qui n'est pas légitime, en revanche, c'est de vouloir imposer ses rêves passéistes au monde. Rien ne l'empêche, ou plutôt rien n'empêche ses disciples, de fonder de petites communautés néo-pastorales, sans tracteur, sans électricité, sans engrais chimique, etc. Mais aucune contrainte physique n'impose à l'humanité un retours vers ce type d'économie.

Partant d'un constat pseudo-épistémologique foireux, la théorie de Georgescu-Roegen est finalement une impasse. Ce constat pseudo-épistémologique est le suivant : la théorie néoclassique a été inspirée par la mécanique newtonienne, or la mécanique newtonienne est dépassée, d'un point de vue théorique, donc l'économie néoclassique est elle aussi dépassée théoriquement. Cet argument est également souvent évoqué, en France, par un autre épistémologue amateur, non moins foireux au demeurant : Albert Jacquard. Cet argument est fallacieux, puisqu'il suppose que la théorie néoclassique ne devait sa validité qu'à celle de la mécanique newtonienne dont elle s'est inspirée. Or Walras est ses successeurs se sont contentés de s'inspirer de certains concepts (forces, équilibres...) et certains outils mathématiques (notamment le calcul différentiel) de la mécanique. Avec ça, ils ont bâti une théorie cohérente, fondée sur le caractère limité des ressources, et le caractère rationnel des agents économiques. Sur cette base ont été construits des milliers de modèles économiques, de pertinences inégales, mais dont les meilleurs ont considérablement accru la capacité des hommes à comprendre le fonctionnement du monde dans lequel ils vivent.

Peut être qu'un jour, un chercheur en science sociale s'inspirera de la théorie de la relativité, de la mécanique quantique, de la théorie des cordes ou de la thermodynamique pour fonder une nouvelle approche féconde de l'économie. Georgescu-Roegen a essayé. Il a échoué.

A.B.