Et dire qu'ils sont keynésiens ! Chapitre 2
Par Antoine B. le lundi 21 mars 2005, 02:27 - Lien permanent
Par Antoine Belgodere
Second volet de la mini-série consacrée aux nouveaux Keynésiens. Au cours de l'épisode précédent, on a vu que, pour eux, le chômage peut s'expliquer par des salaires trop forts. Nous allons voir aujourd'hui qu'ils l'expliquent parfois, au contraire, par la faiblesse des salaires. (lire la suite)
Dans ce modèle, on considère que le marché de l'emploi n'est pas concurrentiel. Les employeurs ne sont pas suffisamment nombreux, dans un bassin d'emploi donné, pour se livrer une concurrence acharnée. Le plus simple est de considérer une entreprise qui soit en situation de monopsone sur le marché du travail d'un bassin d'emploi. Un monopsone, c'est un monopôle à l'envers. Le monopôle, c'est quelqu'un qui est le seul à vendre quelque chose. Le monopsone, au contraire, c'est quelqu'un qui est le seul à acheter quelque chose. Il faut donc imaginer une petite région dans laquelle ne serait présente qu'une seule grosse entreprise. La seule façon de travailler, dans cette région, c'est d'être employé par cette entreprise, qui est la seule à acheter du travail. Comme elle n'a pas de concurrent, elle peut fixer le prix auquel elle achète le travail.
Pour ce faire elle dispose d'une courbe de l'offre émanant des travailleurs. Kézako ? C'est une fonction qui associe à chaque niveau de salaire possible, le nombre de travailleurs volontaires pour travailler à ce prix là. Si l'entreprise propose un salaire de 0€ par mois, elle ne trouvera vraisemblablement aucun travailleur. Si elle propose 1 million par mois, elle en trouvera au contraire une infinité. Entre les deux, on peut supposer que plus elle propose un salaire élevé, plus elle trouvera de travailleurs. Pour des salaires très faibles, certains travailleurs peuvent préférer des alternatives au travail proposé. Ils peuvent, en particulier, préférer conserver leur allocation chômage s'ils en ont une.
Supposons, pour prendre un exemple simple, que cette fonction d'offre soit donnée par T=S, où T désigne le nombre de travailleurs qui souhaitent travailler pour l'entreprise, et S le salaire proposé. Si le salaire est de 500€, il y a 500 candidats à l'embauche.
Supposons également que chaque travailleur rapporte à l'entreprise un "surprofit" de 1500€ - S. (on appelle "surprofit" l'écart entre le taux profit d'une entreprise et le taux de profit du marché). Le surprofit total de l'entreprise vaut donc T*(1500 - S). Mais comme on a dit que T=S, on peut réécrire ce surprofit : 1500*S - S2. Vous pouvez vérifier que ce surprofit est maximum à condition que le salaire S soit égal à 750€. Dans ce cas, en effet, il vaut 750*(1500-750)=562500€. Si l'entreprise souhaite diminuer le salaire, elle fera un bénéfice par salarié plus important, mais elle aura moins de salariés, et ce second effet va l'emporter. Si elle baisse le salaire à 700€, son profit n'est plus que de 700*(1500-700)=560000€. Pour augmenter son profit, elle pourrait également choisir d'embaucher plus, afin de multiplier son profit par salarié par un plus grand nombre de salariés. Mais ce faisant, elle pousserait le salaire à la hausse. Si elle embauche 800 personnes, son profit devient 800*(1500-800)=560000€. Cette fois-ci, l'effet salaire l'emporte sur l'effet quantité.
Sur un marché concurrentiel, avec un grand nombre d'entreprises, la situation serait différente. Chaque entreprise aurait un impact nul sur le salaire, et prendrait donc celui-ci comme une donnée. Tant que le surprofit resterait positif, des entreprises auraient intérêt à augmenter leur embauche pour améliorer leur profit global. Ce faisant, elles conduirait le salaire à augmenter jusqu'à ce que le surprofit soit nul. Dans notre exemple, ça correspondrait à un salaire de 1500€, et donc à un nombre de travailleurs de 1500, soit plus que dans la situation précédente.
Mais l'État peut-il vraiment organiser la concurrence là où elle est absente ? A défaut, les nouveaux keynésiens proposent l'alternative suivante : créer un salaire minimum, supérieur à celui qui maximise le profit de l'entreprise. Évidemment, si ce salaire est supérieur à 1500€, c'est contre-productif, puisque ça conduirait l'entreprise à perdre de l'argent. Celle-ci cesserait donc toute activité, et n'embaucherait personne. S'il est inférieur à 750 euros, ça ne change rien. Mais s'il est compris entre 750 et 1500 euros, ce salaire minimum conduira à une augmentation de l'emploi. Supposons qu'il soit fixé à 1000€. Quelle est l'attitude de l'entreprise qui maximise son profit ? Avec cette nouvelle donne, son profit par salarié vaut 1500-1000=500€. Dans ces conditions, le mieux qu'elle puisse faire, c'est d'embaucher le maximum de gens à ce prix là, soit 1000 personnes. Vous pouvez vérifier qu'elle n'a pas à en embaucher plus, sans quoi le salaire s'élèverait au dessus du salaire minimum, et son profit baisserait.
Plus précisément, on peut observer qu'à condition de ne pas dépasser les 1500€, plus le salaire minimum est élevé, plus il crée des emplois. Le gouvernement aurait donc intérêt à fixer le salaire minimum à 1500€ pour que l'emploi soit maximum (ou si vous préférez, à 1499,99€, pour que l'entreprise ait encore intérêt à produire).
Bon, mais alors, c'est très keynésien ça : l'État peut faire baisser le chômage en augmentant les salaires. Je vous avais pourtant promis un truc inattendu de la part de keynésiens. Si vous avez bien suivi le raisonnement, en présence de salaires faibles, le chômage est fort, dans ce modèle, parce que les chômeurs préfèrent rester au chômage. Le sous-emploi, dans le cas présent, est purement volontaire. Si j'étais malhonnête et que je voulais faire une synthèse orientée des 2 modèles que je vous ai présenté, je vous dirais : "Pour les nouveau keynésiens, il y a du chômage parce que les salaires sont trop forts (premier modèle) et parce que les chômeurs sont des fainéants qui ne veulent pas travailler (second modèle)."
Rassurez-vous, je ne suis pas nouveau keynésien ;-)
A.B.


Commentaires
Tu dis qu'il y a du chômage volontaire. C'est vrai dans le sens où c'est un déséquilibre sur le marché du travail qui crée du chômage. Mais contrairement à un modèle naïf du marché du travail, ce sont les imperfections du marché du travail quand il fonctionne sans entraves qui le génère. C'est en ce sens qu'ils sont pleinement keynésiens. Pas besoin de mettre des rigidités-zétatiques-qui-minent-la-concurrence.
Sur l'ancien texte, tu m'excuseras si jen'ai pas relu et que tu en as parlé, mais il me semble que tu n'as pas mentionné la version de Akerlof du salaire d'efficience, qui voit la courbe croissante entre salaire et productivité justifiée non pas par un calcul rationnel, mais par une logique de don et contre-don : un gentil patron paie gentiment ses ouvriers qui travaillent durement pour honorer la générosité de leur gentil patron (qu'ils aiment, ça va sans dire). Au delà de mon ironie apparente, c'est une approche non dénuée d'intérêt, en complément.
Ah, et au fait, merci pour ton portrait, je ne l'avais jamais vu jeune :o)
Je sais que tes lecteurs sont soucieux d'ortografe, donc je m'excuse pour que je m'ai trompé à "Mais contrairement à un modèle naïf du marché du travail, ce sont les imperfections du marché du travail quand il fonctionne sans entraves qui le génèreNT"
Oui, c'est keynesien aussi. Mais le but de ces deux billets n'était pas de critiquer les nouveaux keynésiens en disant qu'ils insultaient la mémoire de keynes, c'était juste de pouvoir faire ma petite conclusion un peu débile. l'écart entre le keynsésianisme sérieux et le keynésianisme vulgaire est un thème très porteur. En passant, j'en ai profité pour faire un peu de pub pour ces modèles, qui sont sympas. (Je me rends compte que les dessins apparaissent illisibles, en tout cas sur mon ordi. Il faudra que j'essaye de voir d'où ça vient)
En fait, je n'ai pas parlé d'Akerlof, car je ne connaissais pas sa théorie du don contre-don. Il y a aussi d'autres versions, disant qu'il faut payer bien les salariés pour qu'ils soient en bonne santé, pour être plus productifs, etc. Ce sont des variantes du même principe
Pour la photo, ne te formalise pas, j'étais un peu creuvé, j'avais quelques cernes sous les yeux :-)
Pour tes dessins, ça ressemble à un problème de résolution trop faible. Essaie de jouer sur la taille et la compression pour optimiser. Ton fichier fait 14ko, passe à 30 et ça devrait aller pour cette vue sans alourdir trop.
Ca peut aussi venir du type de graphique que tu utilises dans ton logiciel graphique (vectoriel ou pas par exemple).
Pour les images de type graphique simple, ligne et texte il ne vaut mieux pas utiliser le JPEG qui est un format adaptee aux photographies mais plutot le PNG ou le GIF.
fr.wikipedia.org/wiki/Por...
Merci, je le note