Pour commencer, lui expliquer gentiment que si l'indice des prix n'était basé que sur le prix de ses carottes et de sa baguette de pain, il y aurait une petite arnaque sur la marchandise. Puis, si elle se montre intéressée, lui expliquer plus précisément la méthodologie utilisée par l'INSEE pour calculer son IPC. Si, en revanche, elle se montre réticente et qu'elle insiste en expliquant que tout ça, c'est des foutaises et qu'à elle, on la lui fait pas, la réponse optimale consiste à lui souhaiter cordialement une bonne fin de journée et de passer son chemin. En revanche, l'erreur à ne pas commettre, c'est, justement, de l'inviter à s'exprimer dans un micro-trottoir télévisé.

Moi, sur mon blog confidentiel, je peux me permettre de dire ça. Thierry Breton, lui, il est ministre de l'économie et des finances. Donc il a une contrainte que je n'ai pas : il doit plaire à cette hystérique, comme tout dirigeant ou prétendant à l'être dans un régime d'opinion. C'est pourquoi il a demandé à l'INSEE de créer un nouvel indice des prix à la consommation. Ce nouvel indice ne doit comprendre des biens que les gens achètent souvent dans leur vie de tous les jours. Il reflètera mieux ce que vivent les gens au quotidien, en matière de hausse des prix.

Le seul problème de ce nouvel indice, c'est qu'il est complètement bidon. Tout l'intérêt d'un bon indice des prix, c'est de pondérer l'évolution du prix de chaque type de bien en fonction du poids de ce bien dans la dépense totale. Celui de l'INSEE est un indice de Laspeyres chaîné annuellement. Pour ceux qui souhaitent des précisions techniques sur cet indice, ce lien est fait pour vous. Pour ceux qui ont la flemme :

Le taux de croissance du PIB nominal entre l'année 0 et l'année 1, c'est (PIB1/PIB0)-1. Le PIB étant la valeur des produits finis fabriqués dans l'année. Le PIB nominal s'obtient en multipliant le vecteur des prix P par celui des quantités Q. PIB1=P1*Q1 et PIB0=P0*Q0. Exemple : si on a produit, l'année 1, 2 tomates à 1 euro et 3 baguettes de pain à 1,5 euros, le PIB nominal est 2*1 + 3*1,5 = 6,5 euros

La logique de la méthode de Laspeyres, c'est de faire la décomposition suivante : PIB1/PIB0=P1Q1/P0Q0=(P1Q1/P0Q1)*(P0Q1/P0Q0)

P0Q1, ça désigne le PIB réel, exprimé dans les prix de l'année 0. Autrement dit, c'est la valeur qu'aurait la production de l'année 1 si les prix en vigueur étaient ceux de l'année 0. L'indice des prix, c'est donc (P1Q1)/(P0Q1), soit le PIB nominal sur le PIB réel. Pour reprendre l'exemple de tout à l'heure, supposons que les prix l'année 0 étaient de 0,5 euros la tomate et 1 euro la baguette, l'indice des prix est : 6,5/(2*0,5+3*1)=6,5/4=1,625. Soit 62,5% d'inflation. On voit donc bien que les prix sont pondérés par les quantités. Si vous voulez savoir quel est le détail de la pondération de l'INSEE, ce lien vous le donne.

Pourquoi, alors, y a-t-il une différence entre ce qui est ressenti par la ménagère en question et l'IPC ? Un facteur de désaccord, c'est peut-être que l'IPC porte sur des évolutions moyennes, alors que la ménagère en question n'est peut être pas un individu moyen. Un autre aspect, sans doute plus important, c'est que la ménagère ne base son estimation que sur ses achats quotidiens, alors que l'IPC tient compte de tout. Mais c'est précisément en cela que l'IPC est plus fort que l'impression de la ménagère. Si celle-ci observe, au jour le jour, une infinité de petites hausses, elle a tendance à être mécontente. Mais le jour où elle achète un des biens d'équipement dont le prix a baissé, elle n'a peut être pas le réflexe de corriger à la baisse son impression d'inflation. C'est une attitude psychologiquement compréhensible, mais ce qui ne l'est pas, c'est que Thierry Breton demande à l'INSEE de se conformer à ce biais psychologique.

Que dira-t-on le jour où l'indice "Breton" sera en baisse, mais où les prix des biens exclus de cette "indice-de-la-vie-de-tout-les-jours" augmenteront violemment. On dira l'inverse de ce qu'on dit maintenant : "oui, d'accord, le prix des carottes et de la baguette de pain a baissé, mais dès qu'on veut s'acheter un lave-linge ou un ordinateur, c'est carrément la ruine ! Pourquoi l'indice de l'INSEE n'en tient-il pas compte ?"

Et la réponse sera : parce qu'il a une guerre démagogique de retard.

A.B.