[chiant] La situation des salariés français
Par Antoine B. le lundi 14 mars 2005, 23:07 - Lien permanent
Par Antoine Belgodere
Puisqu'on parle beaucoup de pouvoir d'achat des français ces jours-ci, j'ai voulu avoir une petite idée des évolutions récentes en la matière. Voici donc quelques données tirées du site de l'INSEE qui apportent quelques éléments. (lire la suite)
Je vous préviens par avance, c'est du brut de décoffrage. Si vous avez des précisions ou des corrections à apporter, n'hésitez pas.
Il y a deux façons d'améliorer les salaires dans un pays : soit en augmentant le PIB, soit en augmentant la part des salaires dans le PIB. Donc si le salaire des français stagne, on peut rechercher la cause dans une stagnation du PIB ou d'une baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Ensuite, on peut faire des sous-catégories. Si la part des salaires baisse, c'est soit au niveau de la répartition capital-travail que ça se joue, soit, au sein de la part du travail, entre les salaires nets et les charges. Si le PIB stagne, ça peut être à cause de la productivité horaire qui stagne ou à cause du nombre d'heures travaillées qui diminue. Ajoutons encore un autre effet : la hausse de la population peut annuler une partie de la hausse du PIB. Naturellement, un mélange de toutes ces choses peut aussi se produire.
Essayons donc de voir.
Pour commencer, le PIB. Puisque c'est, selon l'expression consacrée, le "gâteau" à se partager, il paraît naturel de regarder quelle a été son évolution récente (page 1 de ce tableau). Les 3 dernières années, il a augmenté respectivement de 1,1%, 0,5% et 2,3%. Si l'on s'en tient à cet indicateur, il semble que l'idée de stagnation colle plus à 2003 qu'à 2004. Précisons que le PIB est évalué aux prix de 1995, si bien que l'inflation ne vient pas gonfler ces chiffres (ce sont des PIB "réels"). Donc, à priori, la tendance est à l'augmentation du gâteau. En même temps, 2,3%, c'est mieux que l'an passé, mais le chiffre n'est pas exceptionnel en soit.
Détaillons. Si N est le nombre d'heures travaillées, on peut écrire PIB=N*(PIB/N). (PIB/N) représente l'évolution de la productivité horaire du travail. Après avoir diminué deux années consécutives, le volume horaire travaillé total (N) a légèrement augmenté (page 19) les 3 premiers trimestres de 2004 (je n'ai pas le 4ème). C'est donc bien la productivité du travail qui a essentiellement porté la croissance du PIB.
Les personnes hostiles à la RTT seront tentées de dire que le PIB aurait augmenté plus vite si on avait assoupli plus vite les 35 heures. Peut être également que, dans ce cas, la productivité horaire aurait augmenté moins vite. Le nombre d'heure travaillées augmenterait également en cas de baisse du chômage, ce qui n'est pas la tendance actuelle.
Si le gâteau était donc plus grand en 2004 qu'en 2003 de 2,3%, une évolution dans le partage de la valeur ajoutée défavorable au travail peut être responsable du sentiment de stagnation. Or, le tableau des ratios des sociétés non financières (page 18) n'indique rien d'impressionnant. La part des salaires dans la valeur ajoutée fluctue entre 64% et 65%. C'est d'ailleurs, bien connu depuis Kaldor, ce ratio est très stable dans le temps. Seules les années 70 ont vu une augmentation importante de la part des salaires, mais c'est bien loin pour expliquer l'impression actuelle de stagnation. Disons qu'au sein de cette fourchette très étroite, il y a quand même eu une légère diminution en 2004 par rapport à 2003.
Si l'on s'intéresse aux évolutions des revenus de facteurs aux prix courants (page 6), on constate que les EBE des entreprises ont augmenté de 5%, tandis que la rémunération des salariés n'augmentait que de 2,7%. Celle-ci inclue, à juste titre, l'ensemble des cotisations sociales (salariales et patronales). Je n'ai pas les chiffres des salaires nets, mais les salaires bruts ont augmenté moins vite (2,5%) que les charges patronales (3%).
Ces données doivent être corrigées du taux d'inflation, qui est de 1,6% sur les 12 derniers mois, ce qui est assez nettement moins. Plus marquant encore, l'inflation sur les 3 derniers mois est négative (les prix ont baissé de 0,4%), ce qui représente, ceteris paribus, une augmentation du pouvoir d'achat réel. Peut-être est-ce l'augmentation de la population totale, suivant un trend de 0,6% par an, qui donne cette impression de stagnation du salaire/habitant.
Bon. L'impression qui se dégage jusqu'ici, c'est celle d'un grand chipotage pour pas grand chose. Tous les pourcentages évoqués indiquent plutôt une hausse modeste des salaires réels. Il est certain que cette augmentation serait plus forte si le nombre d'heures travaillées augmentait un peu et si la part des salaires dans la VA en faisait autant. Mais sincèrement, je vois mal dans ces chiffres ce qui justifie une impression de morosité dans le domaine salarial.
En fait, l'explication pourrait se trouver dans les écarts à la moyenne, plutôt que dans les évolutions d'ensemble. Le chiffre de 1,6% d'inflation est contesté par les syndicats. Il se peut qu'ils aient raison, mais j'ai plutôt pour habitude de faire confiance à l'INSEE (son indice est un indice de Laspeyres tout ce qu'il y a de banal). Mais je peux comprendre qu'on soit choqué de constater que les loyers, qui ont augmenté plus que la moyenne, en particulier dans certaines grandes villes, ne comptent que pour 7% dans le calcul de l'inflation. Non pas que ce pourcentage soit, en moyenne, incorrect, mais il doit être très variable d'un ménage à l'autre. Le loyer compte, en particulier, 0% dans le budget d'un ménage propriétaire de son logement. Si la moitié des français (je dis bien "si") est dans cette situation, alors le chiffre monte à 14% pour les autres. Pour les ménages parisiens qui louent leur logement, n'en parlons pas.
On peut imaginer qu'il y ait, dans les protestations sur les salaires, un phénomène de solidarité envers ceux dont le pouvoir d'achat a baissé, y compris de la part de salariés qui gagnent mieux leur vie aujourd'hui qu'il y a 1 an. C'est quelque chose qui revient dans les discussions au café du coin. Quand, autours de moi, je dis que l'inflation a été de 1,6% cette année, on me répond que c'est bidon, car le chiffre ne tient pas assez compte des loyers. Et, effectivement, quand j'explique que c'est une moyenne, on me répond "oui mais tu imagine, un peu, pour ceux qui ont un loyer à payer ?". Ca n'est pas forcément de la mauvaise foi.
Je n'ai pas trouvé, sur le site du ministère de la fonction publique, d'estimation de l'évolution des salaires des fonctionnaires. Mais il est possible qu'eux aussi soient en dessous de la moyenne en matière d'évolution du salaire. La facilité avec laquelle ils ont obtenu l'ouverture des négociations va dans le sens de cette hypothèse. Comme ils sont également les salariés les plus mobilisés pour les conflits sociaux, il est possible que leur situation particulière joue un rôle particulier dans cette impression de stagnation.
Bon, voilà ce que je pouvais dire avec le peu de temps que j'ai à consacrer à la question. Je reste quand même sur une certaine impression de dérisoire.
A.B.


Commentaires
Désolé de palcer cette intervention ici mais, nouveau lecteur de ce blog, il me plairait grandement d'avoir votre avis sur les impacts d'une augmentation de la TVA avec reversement d'une part des charges salariales dans le salaire net afin d'en neutraliser l'effet pour les salariés (restent les prof. lib. et les allocatifs).
Cela ne permettrait-il pas de faire reporter au moins une partie du financement du système social sur la consommation et moins sur le Travail ?
Espérant lire prochainement une rubrique sur ce thème,
Bonne continuation
JD
Emmanuel : Merci pour le lien. C'est effectivement ce genre d'infos que je cherchais en vain sur le site du ministère de la fonction publique. Ou plutôt, je cherchais sa version sur cette question. L'argument le plus convainquant n'est pas la baisse du pouvoir d'achat du point, mais la baisse de la charge salarial des fonctionnaires dans le PIB. Ca me semble assez mesquin de laisser se tasser la rémunération des fonctionnaires, car c'est une façon de faire baisser la dépense publique sans prendre de grande décision, sans réformer. On grapille un peu.
JD: si j'ai bien compris, il s'agirait de baisser les charges sociales, et de compenser par une hausse de la TVA. Baisser les charges sur les bas salaires en partie pour baisser le coût du travail, en partie pour augmenter le salaire net, je suis pour. Par contre, spontanément, je verrai bien la compensation passer par l'impôt sur le revenu, plutôt que par la TVA, pour une question de distribution.