On a pris plus ou moins l'habitude, en microéconomie, de réfléchir sur la base de fonctions d'utilités insatiables. Dit de manière très simple, on fait généralement l'hypothèse que plus a de choses à consommer, mieux on se porte. Cette hypothèse n'est évidemment pas valable pour le poids. On ne peut pas dire que plus on a de poids, plus est heureux. On ne peut pas dire non plus que moins on a de poids, plus on est heureux. On peut légitimement penser qu'il y a un point d'inflexion. Pour un poids très faible, la dérivée de l'utilité par rapport au poids est positive. Cela signifie que quand on est très maigre, on est heureux de grossir un peu. Inversement, quand on a un poids très élevé, on est heureux de maigrir, donc la dérivée de l'utilité par rapport au poids est négative. Le point d'inflexion, c'est le poids pour lequel la dérivée est nulle. Pour ce poids spécifique, on est malheureux de grossir et malheureux de maigrir. C'est le poids idéal. Notez qu'il ne s'agit pas du poids idéal "objectif" tel que défini par les médecins, mais d'un poids idéal "subjectif", tel que ressenti par l'individu concerné. Ce poids idéal "subjectif" ne tient pas compte uniquement des questions médicales, mais également de la séduction, de la confiance en soit, de la volonté de prouver qu'on est riche (dans les sociétés pauvres où chacun ne mange pas à sa faim), etc.


Mais ce raisonnement a un problème : il néglige les questions d'arbitrage qui se posent à nous tous. Rien n'est gratuit, et le temps est limité à 24 heures par jour. Notre utilité, naturellement, ne dépend pas uniquement de notre poids, mais également : de notre alimentation, du reste de notre consommation et de notre loisir. Notre poids lui-même dépend des calories que l'on ingurgite, de l'exercice que l'on fait pendant le travail, et de l'exercice que l'on fait pendant nos loisirs. Nous devons répartir notre temps de manière optimale  entre travail, loisirs sportifs et loisirs non sportifs. Et l'argent qu'on gagne en travaillant, on doit le répartir de manière optimale entre la nourriture et les autres types de consommation. 

Dans ces conditions, il est fort possible que le poids choisi à l'optimum ne corresponde pas au poids idéal. Quelqu'un qui est à son poids optimal peut très bien accepter de s'en éloigner, si sa perte d'utilité liée au poids est plus que compensée par le gain d'utilité lié à d'autres consommations permises par ce renoncement au poids idéal. Exemples :

Quelqu'un qui est très pauvre a de bonnes raisons (hélas) d'échanger quelques calories contre de quoi se loger, se chauffer, se soigner, etc. Si le revenu de cet individu augmente, ou si le prix de l'alimentation, il va pouvoir rapprocher son poids optimal de son poids idéal.

Quelqu'un qui vit dans un pays riche est confronté à d'autres arbitrages. Le prix de la nourriture étant faible, il est incité à troquer sa sveltesse contre des plaisirs gustatifs. La technologie dans les pays riches étant moins intensive en activité physique, il va brûler moins de calories en travaillant. Mais son salaire horaire étant élevé, il se peut qu'il souhaite troquer une partie de son revenu contre du temps libre. Mais l'effet de ce troc est indéterminé, car on ne sait pas s'il va utiliser ce temps libre pour faire du sport ou non. Là encore, tout est question d'arbitrage : si je vais faire du jogging pendant une heure, je me prive d'une heure de belote ou de télévision. Posner et Philipson mettent sur le compte de la grande diversité des programmes télé aux Etats Unis, qui répond aux attentes du téléspectateur, la plus forte propension des européens à faire de l'exercice. C'est un argument un peu difficile à admettre d'ici, mais notre sportivité serait due au fait que le coût d'oportunité du sport est moins grande chez nous, car notre télévision répond moins à nos attentes (je vous avais prévenu, ce sont des économistes de Chicago !).

D'après les auteurs, la demande de finesse est une fonction croissante du revenu. Si c'est vrai, on devrait s'attendre à voir baisser la courbe du surpoids, à mesure que le PIB s'accroît. On peut également miser sur le développement des technologies permettant de faire du sport... tout en regardant la télé.

Petite remarque : il serait intéressant de voir comment évolue l'obésité dans les mois à venir en France dans les premières régions concernées par la télévision numérique terrestre, par rapport aux autres. Comme celle-ci ne sera pas implantée sur tout le territoire en même temps, on devrait pouvoir disposer de 2 échantillons différents.

Conclusion sans surprise des auteurs : s'il faut réduire l'obésité, le marché s'en chargera ! (je vous ai déjà dit qu'ils étaient de Chicago ?)

A.B.