Pourquoi est-on mieux payé à Paris qu'à Trifouillis-Les-Oies ? (2/2)
Par Antoine B. le mercredi 9 mars 2005, 22:29 - Lien permanent
Par Antoine Belgodere
Suite et fin (j'allais pas vous laisser sur ce suspens insoutenable)
J'ai assisté il y a quelques jours à un séminaire passionnant, dans lequel était présenté un travail économétrique réalisé par Pierre-Philippe Combes, Gilles Duranton et Laurent Gobillon. Ce travail, dont je vous donnerai le nom et le lien hypertexte plus bas, se situe dans la lignée de ce dont on parlait avant-hier. La question est à peu près celle du titre de ce post : pourquoi est-on mieux payé dans les agglomérations densément peuplées ? Pour répondre à la question, les auteurs disposaient d'une base de donnée de, tenez-vous bien, 9 millions d'observations. Ils n'ont pas pu les utiliser toutes, car l'ordinateur fait "tilt", même quand il est très puissant. En fait, il n'y a pas 9 millions de personnes dans l'échantillon, mais quelques centaines de milliers suivies pendant 20 ans.
Je ne vais pas vous faire la synthèse intégrale de l'article, mais vous en donner un aperçu. Les auteurs cherchent à expliquer la différence de rémunération observée entre les 341 grands bassins d'emploi français. Ils constatent un déséquilibre en faveur des bassins d'emploi densément peuplés. Ils préjugent donc, comme nous avant-hier, que "toutes choses égales par ailleurs" (certains disent ceteris paribus, mais ça passerait pour de la pub cachée), un salarié doit être mieux payé s'il est dans un grand bassin d'emploi. Ils vont donc tenter d'expliquer la rémunération d'un salarié par 3 types de facteurs : les compétences individuelles, les dotations du bassin d'emploi en biens publics et capital naturel (aéroports, lacs, débouchés maritimes, théâtres...), et l'effet taille du bassin.
Cet effet taille correspond à ce dont on parlait dans la première partie de ce message. Si les firmes ont des coûts fixes, plus la région est peuplée, plus un grand nombre d'activités sont rentables, et donc plus la division du travail est poussée. Et la division du travail conduit à une plus grande productivité, et donc à une meilleure rémunération.
Une fois expliquée la rémunération des salariés, les auteurs passent à une analyse par bassin d'emploi. La logique est la suivante : puisqu'on connaît les déterminants de la rémunération des travailleurs, et qu'on sait où travaillent les travailleurs en question, on peut estimer l'origine des disparités entre bassins. Et la grande surprise, c'est que, contrairement à ce à quoi on s'attendait, le facteur le plus important de cette disparité n'est pas la taille, mais... les compétences des travailleurs.
"Up to half of the spatial wage disparities can be traced back to differences in the skill composition of the workforce. Workers with better unobserved labour market characteristics tend to agglomerate in the larger, denser and more skilled local labour market."
Voilà donc un résultat bien déprimant pour les gens comme moi, qui habitent en lointaine périphérie. Si on est moins bien payé dans les petits bassins d'emploi, ce n'est pas tant parce qu'on ne bénéficie pas des mêmes interaction que les grands bassins, que parce qu'on a moins de talents individuels (bouuuhhh....). Il semble que les gens qui ont du talent ont tendance à se regrouper dans les grandes villes, et c'est à cause de ça que les salaires y sont plus importants. L'effet taille existe, mais il est bien modeste : toutes choses égales par ailleurs, un doublement de la densité du bassin d'emploi conduirait seulement à accroître de 2% les salaires. Dans la littérature, ce pourcentage est d'habitude estimé entre 4% et 8%, ce qui fait quand même une différence. Pour la petite histoire, l'effet "dotation du bassin d'emploi" est quasi-nul.
Évidemment, on déplace la réflexion d'un cran. Pourquoi les gens talentueux ont-ils tendance à s'agglomérer dans de grandes villes ? Est-ce pour bénéficier d'une vie culturelle plus animée ? Est-ce par un effet d'appariement sélectif (les gens doués s'attirent) ? En tout cas, ce résultat suggère un conseil pour les responsables locaux : pour améliorer les performances économiques de votre ville, mieux vaut essayer d'attirer des travailleurs talentueux plutôt que de grossir.
Ah oui, au fait, l'article s'appelle : "Spatial Wage Disparities: Sorting Matters !"
A.B.


Commentaires
"On voit mal en quoi le gain de poids des édiles aurait une influence quelconque sur les résultats économiques de leurs communes"
:-DDDD
Pour l'hypothèse émise dans le lien, pourquoi pas, mais ça ne tient que pour les très grandes villes citées. L'étude dont je parle s'intéresse à un lien taille-salaire sur tout le spectre des tailles.
sympa l'inégalité !