Pourquoi est-on mieux payé à Paris qu'à Trifouillis-Les-Oies ? (1/2)
Par Antoine B. le lundi 7 mars 2005, 21:45 - Lien permanent
Par Antoine Belgodere
Il y a deux semaines de cela, je vous avais montré une carte de la Chine assez inhabituelle, dont la troisième dimension représentait non pas l'altitude, mais le PIB au kilomètre carré. Cette carte est tirée d'une base de donnée de l'université de Yale sur les liens entre économie et géographie. Ce qui est frappant, dans cette carte, c'est l'extraordinaire concentration de l'activité dans une zone limitée géographiquement (en l'occurrence, sur la côte Est de la chine). Depuis quelques années, disons une grosse dizaine, cette question de l'agglomération spatiale de l'activité économique est re-devenue à la mode, notamment sous l'impulsion du charismatique Paul Krugman. Ce courant d'analyse est appelé la "Nouvelle Économie Géographique" (NEG). Ce qui est intéressant, dans cette littérature, c'est que les causes de l'agglomération ne sont ni des facteurs naturels (trop facile), ni des bidules qui tombent du ciel comme des externalités d'agglomération, dont on ne sait pas trop d'où elles viennent. A ce sujet, petite vanne de Paul Krugman dans son livre "L'Économie Auto-organisatrice" :
"J'ai entendu parler d'un économiste qui a essayé d'expliquer son travail à un groupe de physiciens, et l'un d'entre eux a conclu de façon sarcastique : "Ce que vous nous expliquez, c'est que les firmes s'agglomèrent à cause des économies d'agglomération." "
Bref. L'intérêt de la NEG, c'est qu'elle explique l'agglomération par une caractéristique technique des activités industrielles : les coûts fixes. Exit la bonne vieille concurrence pure et parfaite. Dixit et Stiglitz (si vous avez un abonnement JSTOR) avaient déjà montré comment fabriquer des modèles d'équilibre général en présence de coûts fixes et donc de concurrence imparfaite, il ne restait plus à Krugman et ses amis qu'à intégrer la dimension spatiale au schmilblik, et voilà à peu près à quoi ça ressemble :
Comme les firmes industrielles ont des coûts fixes, elles ont des rendements d'échelle croissants. Donc elles font d'autant plus de profit qu'elles vendent beaucoup. Donc, elles ont intérêt à être dans de grands marchés. Éventuellement, elles ne sont même pas viables si le marché est petit, si leur profit unitaire ne permet pas d'amortir le coût fixe. En même temps, les travailleurs-consommateurs ont intérêt également à être dans ce grand marché, pour éviter d'avoir à payer les frais de transport pour consommer les produits fabriqués par lesdites firmes. Tout le monde a donc intérêt à être les uns sur les autres (ce sont les forces centripètes). Sauf qu'il y a quand même des impondérables : des activités comme l'agriculture et le tourisme sont scotchées indécrottablement à la périphérie, si bien qu'il existe quand même des incitations à s'installer loin du troupeau pour certaines firmes, pour servir les derniers des mohicans qui exercent ces activités (ce sont les forces centrifuges).
Exemple que j'aime bien : vous êtes fan du blues des années 40-50 de Chicago (et vous avez bien raison : Muddy Waters, Howling Wolf, Sonny Boy Williamson... ça c'était du son !). Ca vous ferait plaisir, une fois de temps en temps, d'entendre un concert d'un groupe reprenant ce répertoire. Mais organiser un concert engendre des coûts fixes : le groupe doit être payé, quel que soit le nombre de spectateurs, de même que la sono, la location de la salle, etc. Si, un samedi donné, il est possible de réunir 150 fans de cette musique souhaitant assister à un tel concert, on pourra l'organiser. Dans une grande ville, vous n'aurez pas de mal à les réunir, les 150 fans en question. En revanche, dans une campagne reculée, s'il y a 2 fans de blues dans un rayon de 100 kilomètres, ça va être plus dur.
Si la petite histoire ne valait que pour les concerts de blues, elle n'aurait pas grand intérêt. Mais vous pouvez la transposer à tout type d'activités impliquant des coûts fixes. Si telle entreprise a besoin des services d'un informaticien spécialisé dans tel ou tel langage, elle a plus de chances de trouver le spécialiste en question dans une grande ville qu'à la campagne. Car à cause des coûts fixes, se spécialiser dans un langage informatique précis n'est rentable que si le marché est suffisamment important. La possibilité, dans les grandes villes, de disposer de services très pointus, très spécialisés, rend le système productif plus efficace. L'entreprise qui cherche l'informaticien spécialisée est plus productive si elle trouve sur place précisément la personne qu'elle recherche. Et l'informaticien en question est lui-même d'autant plus productif qu'on fait appel à ses services pour un travail relevant précisément de sa spécialité.
Les modèles de la NEG sont des modèles d'équilibre général qui ne sauraient tolérer un différence de salaire d'une région à l'autre, si le facteur travail est parfaitement mobile. Là, donc, s'arrête la conformité de ces modèles avec les faits, tout au moins pour la France. En effet, on peut constater dans l'hexagone que les zones peuplées et denses offrent des salaires supérieures aux zones désertiques. Ce constant se vérifie avec une constance surprenante dans le temps. Mais loin d'être fondamentale, cette différence avec le modèle s'explique très logiquement : un modèle d'équilibre général postule toujours qu'en cas de déséquilibre, un processus d'ajustement va ramener l'économie à l'équilibre. D'où l'intérêt de raisonner à l'équilibre. Mais en présence de rigidités, comme par exemple en matière de déplacement des travailleurs, l'économie peut rester longtemps dans le déséquilibre. Le modèle de Krugman donne une bonne idée de ce qui se passe en dehors de l'équilibre : si le salaire dépend de la productivité du travail, il devrait être plus important dans les grandes agglomérations que dans les régions périphériques. Puisque l'entreprise qui fait appel à l'informaticien de l'exemple précédent est plus productive si l'informaticien est spécialisé, et que celui-ci est lui-même plus productif si on fait appel à lui pour sa compétence spécifique, alors les employés de l'entreprise et l'informaticien devraient être tous deux plus payés. Ce qui doit se produire si la zone d'emploi est densément peuplée. D'où les rémunérations plus importantes observées à Paris qu'à Trifouillis-Les-Oies.
Logique ! Vous êtes convaincu ? Oui ? Et bien vous avez tord, et je vous dirai pourquoi dans la suite de ce message (demain, si tout va bien...)
A.B.


Commentaires
"Comme les firmes industrielles ont des coûts fixes, elles ont des rendements d'échelle croissants."
Quand même, il en faut plus que ça, pu avoir rendements d'échelle croissants, non ? Le coût marginal peut exploser, cout fixe ou pas, par exemple.
LSR
Je n'ai jamais su s'il fallait parler de rendements d'échelle croissants à chaque fois que le coût moyen est décroissant, ou seulement dans les cas où le coût moyen variable est décroissant. dans le premier cas, avec une fonction de coût afine, ça va. Dans le second, il faut, par exemple, une cobb douglas avec la somme des coéficients supérieure à 2.
Je prends mon Mas-Colell, qui me dit pour non-decreasing returns to scale: "any feasible input-output vector can be scaled up". Donc coût moyen décroissant (non ?).
Mais quand tu ecris "Comme les firmes industrielles ont des coûts fixes, elles ont des rendements d'échelle croissants.", tu ne parles pas de cout moyen ou cout marginal nulle part, d'où ma remarque initiale. Je ne suis pas sur par exemple qu'on puisse doubler de taille éternellement les usines de voitures. Y'aura de gros pb de logistique (i.e. cout marginal qui explose) pour de trop grandes usines.
LSR
Tu as raison. Cet après-midi, je t'ai répondu à la va-vite, j'avais pas trop le temps. Chez Krugman, la fonction de coût est affine. Donc le coût moyen variable est constant, et comme il y a un coût fixe, le coût moyen est toujours décroissant. Par ailleur, tu as sûrement raison de dire qu'une forme en "U" est sûrement plus satisfaisante, car au bout d'un moment le coût marginal peut devenir très grand.