C'est au Kenya que ça se passe
Par Antoine B. le vendredi 4 mars 2005, 21:54 - Lien permanent
Par Antoine Belgodere
Depuis hier, une réunion de l'OMC se tient au Kenya. Une procédure oppose le Brésil aux USA depuis 2003 concernant les subventions américaines aux producteurs de coton. L'illégalité de ces subventions à été confirmée hier en appel, ce qui est une bonne nouvelle. C'est plutôt une bonne décision. La bonne nouvelle, ça serait que les USA et l'UE décident enfin d'arrêter de subventionner leur agriculture. Ce serait une bonne nouvelle pour les nombreux agriculteurs des pays en voie de développement, qui seraient débarrassés d'une concurrence déloyale. Ce serait une bonne nouvelle pour les contribuables européens et américains qui seraient débarrassés d'une dépense publique inutile. Mais ce serait évidemment une mauvaise nouvelle pour les agriculteurs américains et européens. L'attitude des États des PVD est facile à comprendre : ils défendent leurs agriculteurs en demandant l'arrêt de ces subventions. Celle de l'UE et des USA pourrait être plus ambiguë : devraient-ils défendre leurs contribuables ou leurs agriculteurs ?
L'économie et la politique donnent, à cette question, deux réponses différentes : selon les théories traditionnelles du commerce international (avantages comparatifs et HOS), qui sont appropriées pour étudier un secteur assez concurrentiel comme l'agriculture, les pays du nord seraient bien inspirés de produire un peu plus de biens industriels, pour lesquels ils payent un coût d'opportunité plus faible que les PVD, et les échanger contre des biens agricoles produits dans ces PVD. Ce qui impliquerait un arrêt des subventions, conformément aux requêtes des pays du sud. Mais la vie politique n'est pas aussi simple : les contribuables du nord ne seraient, individuellement, que modestement gagnants à cet arrêt des subventions, et il n'est pas sûr qu'ils en aient même conscience. Les agriculteurs, nettement moins nombreux, subiraient eux des pertes individuellement nettement plus importante, et ils le savent. Si bien qu'ils se mobilisent, à la différence des contribuables. Ce sont donc eux qui influent sur la politique agricole de leurs états.
Alors que la théorie économique suggère une entente mutuellement avantageuse entre les pays pour l'arrêt de ces subventions, la logique politique entraîne un désaccord entre eux. Un but non avoué de l'OMC est peut être de libérer les États de la pression de leurs lobbies, en leur fournissant un argument implacable : "c'est pas de ma faute, c'est l'OMC qui veut ça". Même si ce but ne traduit pas une haute confiance dans les vertus de la démocratie, espérons qu'il soit néanmoins atteint.
A.B.


Commentaires
Deux petites doutes qd même:
- quid des externalités positives ? Ca se trouve, les subventions permettent à la France d'avoir des vraies zones rurales authentiques, ce qui est bon pour le tourisme. J'en sais rien si c'est vrai (un peu, non ?), mais en pcp ça justifierait les subvention
- Quid de la volonté du peuple français d'avoir des paysans quitte à les subventionner? Si c'est un choix délibéré et démocratique de maintenir en vie économique l'agriculture pour des raisons sentimentales ou historiques, pourquoi pas ? Les gens peuvent décider de faire ce qu'ils veulent de leur argent, non ?
(note: ces arguments défendent *l'idée* de subventionner l'agriculture, pas la structure actuelle des subventions, qui est absurde, ni le fait que ce soit la responsabilité de l'UE. On subventionne groso modo la pollution ne nos propres nappes phréatiques et les comptes en banques des barons céréaliers FNSEA tout en n'étant toujours pas capable de donner un niveau de vie décent aux petits paysans, ce qui vu les sommes en jeu est incroyable)
Elessar : Si ce qu'on veut c'est une campagne musée, qu'à cela ne tienne, transformons les paysans subventionnés en salariés de l'ONF ou de boîtes privées rendant le même service. Puisque vous parlez d'externalités, cela aura au moins le mérite d'en supprimer une, la pollution des sols via les produits chimiques agricoles.
En ce qui concerne la volonté d'avoir des paysans, je vote contre pour ma part. Je veux de la bouffe, c'est tout. A tout prendre, je préfère subventionner la culture, plutôt que l'agriculture.
Elessar: je suis assez d'accord avec avec SM. Tu peux te livrer au petit exercice suivant : pour toutes les taxes et les subventions qui existent, essaye de les justifier par des externalités. ça marche à tous les coups. En cherchant, on trouve toujours. Mais c'est rarement convainquant. Pour ce qui est du tourisme, les touristes ne cherchent pas des paysans, mais plutôt des plages, des montagnes, des ballades dans la nature, des restos, des boîtes de nuit, des musées, des bals populaires, ds feux d'artifices, des concerts, etc. De savoir que quelqu'un laboure tous les jours un champs à côté duquel il passe, au mieux il s'en fout, au pire ça porte atteinte à la nature sauvage qu'il croît trouver. Il y a plus de touristes à Paris et sur les plages du sud que dans la Creuse.
Ca ne coute pas aussi de l'argent, de laisser tomber l'agriculture nationale?
Si je lis ça:
www.insee.fr/fr/ffc/chifc...
ça fait quand même 1,3 millions de personnes encore à reconvertir ou à payer le chômage si on laissait complètement tomber l'agriculture.
Certes, certaines cultures, comme le vin ou le fromage, ne vont pas forcément disparaître car ce sont des produits qui acquièrent une valeur ajoutée à être produits en France, mais pour le reste ça représente quand même encore quelques centaines de milliers de personnes dont il faudrait gérer la perte d'activité. Ce serait un coût temporaire mais non négligeable, non?
On peut aussi parler de la trentaine de millions d'hectares actuellement exploitée que les collectivités locales devront racheter pour en faire quelque chose.
"ça fait quand même 1,3 millions de personnes encore à reconvertir ou à payer le chômage si on laissait complètement tomber l'agriculture."
Faites un petit calcul sur les subventions versées depuis des décennies et vous avez la réponse à la question.
Si on tenait systématiquement ce raisonnement, on serait toujours dans une société où 80% de la population active serait agricole et où nous ne pourrions même pas discuter de ça ici.
D'ailleurs, faut que je retourne rentrer les bêtes...
Et oui, c'est la bonne vielle destruction créatrice de Schumpeter. Pour s'enrichir à long terme, il faut sans cesse remplacer d'anciens métiers par de nouveaux. Ce qui implique une petite transition qui n'est pas toujours agréable.
SM: tu pourrais éviter de saloper le parquet, en rentrant, pour une fois ?
Argument protectionniste classique : sans protection il n'y aura plus d'agriculteurs. Résultat, il n'y a jamais eu si peu d'agriculteurs en France que depuis que la PAC existe (pas forcément pour cette raison certes). Les aides sont essentiellement touchées par une minorité. Ajoutons que les aides, au bout du compte, ne sont touchées qu'à hauteur de 20% par les agriculteurs : tout le reste part en hausse du prix des intrants et des crédits (voir Messerlin, the cost of protectionnism in europe, sur ce sujet).
Dans le même temps, il y a aujourd'hui plus d'élevage de mouton en Nouvelle Zélande qu'il n'y en avait avant que les subventions agricoles ne soient supprimées dans ce pays.
Second argument : le paysage et la "culture rurale". Ce que veulent les français, ce sont des sabotiers du jura pour faire des reportages dans le journal de Pernaud. Pour connaître la réalité du paysage agricole subventionné, il vaut mieux visiter la hideur terrifiante du paysage de la Beauce : des kilomètres de champs tout plats, d'un sinistre achevé.