Un petit lifting à 9 milliards en guise d'action sociale
Par Antoine B. le jeudi 3 mars 2005, 22:44 - Lien permanent
Par Antoine Belgodere
L'image qu'on a tous de Jean-Louis Borloo, c'est un peu celle qui nous est donnée par les guignols : la caution sociale d'un gouvernement
conservateur, un gars bourré d'idées pour réduire la fracture sociale, mais dont l'action est bridée, faute de moyens budgétaires.
Évidemment, les problèmes des quartiers ghettoïsés auxquels il s'attaque sont
bien réels, et je ne pense pas que les 9 milliards d'euros qu'il a dépensés depuis l'année dernière soient, quantitativement parlant, une somme trop
importante. En revanche, avant d'affirmer qu'il lui en faudrait
plus (ou plutôt à Marc Philippe
DAUBRESSE, ministre du logement), j'aimerais être convaincu que ces 9 milliards ont été dépensés judicieusement. je ne le suis pas.
Vous allez sans doute penser que je me fais une petite fixette sur l'individualisme, et au fond, c'est peut être le cas. Mais il me semble déceler dans la politique de destructions-créations des cités HLM une forme d'anthropocentrisme qui n'est sûrement un bon conseiller. J'ai comme l'impression que cette politique s'intéresse plus à la banlieue comme phénomène d'urbanisme qu'aux problème des individus qui y vivent. Comment se fait-il qu'en regardant l'immeuble de la photo ci-dessous (avant destruction), on ait tous la même impression de voir une illustration de l'échec de la politique sociale française ?
Une partie substantielle du "plan Borloo" consiste soit à rénover le bâti, soit, comme l'illustre la photo, à le casser pour le re-construire (dans 1/4 des quartiers concernés par le plan). Combien de fois ai-je entendu blâmer les architectes de l'après guerre pour la laideur inhumaine de ces grands ensembles. C'est peut être vrai, d'ailleurs. En tout cas, quand ces tours sont sorties de terre, la tendance était plutôt à les considérer comme des résidences futuristes, tout confort, avec de grands espaces verts pour faire du sport et pour faire jouer les enfants, etc. Ce même immeuble passait pour le summum du bon goût 30 ou 40 ans en arrière.
Ce ne sont pas les goûts du public en matière architecturale qui ont changé. C'est que depuis ce temps, est apparu ce qu'il est convenu d'appeler le "problème des banlieues". Ces quartiers sont tellement associés, dans l'inconscient collectif, aux termes exclusion, insécurité, violence, chômage, vandalisme, discrimination, trafics, agressions, etc., qu'il en devient difficile d'avoir une opinion esthétique neutre sur l'aspect architectural du problème.Je parlais d'anthropomorphisme. La banlieue est traitée comme une vielle dame un peu fatiguée, à qui on proposerait un lifting pour lui donner un coup de jeune. Et c'est vrai qu'en voyant l'immeuble qui s'effondre, on éprouve comme un sentiment de soulagement. On a l'impression de se libérer d'un poids, comme si tous les problèmes en question disparaissaient sous les gravas. Mais d'une impression à une politique, il y a une étape intermédiaire à respecter : un raisonnement. Mille excuses, mais celui-ci peine à me convaincre : "les zups ont des problèmes sociaux. Or les zups sont moches. Donc si on les détruit pour faire de beaux immeubles à la place, il n'y aura plus de problèmes sociaux." Bof.
Le nombre de personnes concernées par ces mesures est de 700'000, si on en croit la présentation power point du ministère du logement. Donnez 9 milliards à un urbaniste en lui demandant de s'en servir pour améliorer la vie de 700'000 personnes modestes, il sera, à n'en pas douter, capable de faire du beau travail. Mais le problème est en amont : si on veut dépenser 9 milliards pour améliorer la vie de 700'000 personnes, il n'est pas certain qu'il faille les confier à un urbaniste. L'idéal, pourrait-on penser, serait de donner 12'500 euros à chacun, et de les laisser choisir que faire de cette somme. Mais cette solution a un gros défaut : elle exclut les biens publics de l'utilisation de ces ressources. Que diraient les habitants en question si on organisait de grands sondages in situ pour savoir ce qu'ils veulent en faire. Si on s'attaque à un quartier de 2000 habitants, ça fait 12500*2000=25 millions d'euros. Question : "Comment voulez-vous que nous utilisions cet argent ?". Sans vouloir décider pour eux, je devine que les thèmes suivants risquent de revenir souvent :
- "Il faudrait que les jeunes soient moins touchés par le chômage"
- "Il faudrait qu'on puisse tous se balader dans le quartier sans avoir peur de se faire agresser quelle que soit l'heure"
- "Il faudrait qu'à l'école les enfants puissent travailler dans le calme"
- "Il faudrait que les trafics soient moins payants que l'école et le travail"
- "Il faudrait qu'on puisse nourrir l'espoir de partir d'ici un jour"
etc.
Ha oui, et aussi, peut-être :
- "Il faudrait refaire la peinture et l'isolation phonique", mais ça ne sera probablement pas la principale.
Pendant longtemps, sur ces questions là, il fallait choisir son camps. D'un côté, les partisans de la prévention, qui pensaient que le chômage et les inégalités créaient un sentiment de violence qui conduit à la marginalité. De l'autre, les partisans de la répression qui considéraient que la peur de la sanction évitait le passage à l'acte. La bonne politique est, à l'évidence, un mélange des deux : limiter les injustices qui induisent des comportements marginaux, et empêcher le passage à l'acte pour ceux qui restent tentés par ces comportements. Pourtant, la situation dans certains quartiers sensibles peut donner l'impression que les deux sont absents. Une sociologie qui favorise la délinquance couplée à un sentiment d'impunité pour les petits trafics, les petites dégradations et les petites agressions. Rajoutez au cocktail une impression de faible mobilité sociale (la fameuse panne de l'"ascenseur social"), il n'en faut pas plus pour obtenir un désespérant arrière-goût d'échec. Je ne veux pas débattre ici sur ce que serait le bon cocktail d'aides, de répression, d'incitations, etc. pour répondre à ces maux. Mais tout mettre dans le logement, c'est quand même un choix extrême.
Dans le même registre, dans les années 60, les USA de Robert Kennedy ont mis en place le système des "CDC" : les "Community Development Corporations". La revue "Sciences Humaines" de l'automne passé, qui consacre un petit dossier à la comparaison des approches française et américaine de l'urbanisme, évoque ces CDC. Ce sont des associations constituées d'habitants des ghettos. Elles sont en charge de questions d'urbanisme, mais elles ont un fonctionnement bien plus décentralisées que les initiatives telles que le plan Borloo. Les habitants des quartiers gèrent, sur un mode communautaire, la réhabilitation de bâtiments vétustes, au bénéfice des familles en difficulté du quartier. Ces CDC ne sont qu'une des formes de l'action communautaire, aux USA, qui prend aussi en charge les questions d'emploi, de sécurité et d'éducation. Cette décentralisation de la politique sociale n'est-elle pas préférable à de grands plans pensés dans les ministères ? N'a-t-elle pas plus de chances de coïncider avec les attentes des gens concernés ? Évidemment, on est tenté de déceler le discours démagogique du "prends en main ton destin mon frère" derrière ces actions. Mais elles ont au moins une vertu : celle d'être centrée sur des gens, pas sur leurs appartements.
A.B.

