DSK, Gaymard et la concurrence imparfaite
Par Antoine B. le mercredi 2 mars 2005, 23:06 - Lien permanent
Par Antoine Belgodere
J'aimerais savoir si je suis le seul à avoir eu l'enchaînement d'idées suivant, jeudi dernier, en écoutant DSK faire la morale à Gaymard :
1) Il est gonflé, DSK, de faire la morale, lui qui a trempé dans...
2)...Ah non, je suis bête ! Il a été relaxé. Il n'a rien fait d'illégal, donc ça va, il peut se permettre de lui faire la leçon.
Donc j'ai continué à l'écouter. Certes, ça ne m'a pas empêché d'être un peu agacé. Le sous-entendu qui se cache derrière le tollé provoqué par son appartement est que les hommes politiques de premier plan devraient être traités comme le citoyen lambda. Or, ils ne le sont pas, loin s'en faut. Ils gagnent beaucoup mieux leur vie que le citoyen lambda, ils ont des chauffeurs, des secrétaires, de belles voitures, et ils sont beaucoup mieux logés que le citoyen lambda. La différence entre Gaymard et les autres, c'est la différence entre le "beaucoup mieux" et le "beaucoup, beaucoup mieux". J'ai du mal à faire la différence, mais là n'est pas la question. Revenons à nos moutons.
Ce qu'on reproche à Gaymard, ce n'est pas d'avoir violé une loi, mais d'avoir exagéré. Quel est le modèle économique sous-jacent ?
On semble considérer, vraisemblablement à juste titre, que le marché des hauts dirigeants (ministres, PDGs, etc) est hautement non-concurrentiel. Ce n'est pas parce que j'imagine que ces hommes ont un talent rare, que je pense que c'est vrai, mais parce que le talent ne suffit pas, dans ces métiers : il faut aussi avoir la confiance d'un chef. Et un chef a rarement confiance en beaucoup de monde. Donc ces gens disposent d'un pouvoir de marché qui leur permet d'être rémunérés bien au-delà de leur productivité marginale. Dans un autre marché, on pourrait imaginer une manière de réguler cette situation : soit en imposant une rémunération au coût marginal et en subventionnant les coûts fixes, soit en fournissant publiquement les coûts fixes et en organisant la concurrence, etc. Pour le marché des hauts dirigeants, c'est plus difficile à concevoir. La solution de repli, pour les dirigeants politiques en tout cas, c'est la morale, l'autocontrôle (pour les PDGs, c'est les stock-options ? ;-)). On attend naïvement qu'ils ne tirent pas un trop gros avantage du fait d'être en bonne place dans le carnet d'adresse du président ou du chef du parti majoritaire. Il est "normal" qu'ils soient bien payés, mais il ne faut pas exagérer.
C'est le sens du reproche fait à Gaymard par DSK (je ne le cite pas, j'interprète) : "il n'y a pas beaucoup de gens qui soient à la fois capables de gérer un ministère et suffisamment proche de Chirac pour obtenir ce poste, vous avez abusé de cette situation d'oligopole pour vous faire payer trop." Mais au fait, c'était quoi, l'affaire DSK ? On lui a reproché d'avoir détourné 600'000 francs à la MNEF en 1997. Il affirmé que ça n'était pas un détournement, mais le paiement d'un travail de conseil. Le tribunal lui a donné raison. Du coup, on ne lui a plus rien dit, son honneur était lavé, il était réhabilité.
OK, je veux bien, mais quelle est la différence avec l'affaire Gaymard ? Les mêmes ingrédients sont présents : pas d'infraction à la loi, mais une rémunération exagérée obtenue sur des fonds publics grâce à une position dominante dans un marché faiblement concurrentiel. (Certes, la MNEF, ça n'est pas l'état, mais c'est quand même un centre payeur de la sécurité sociale). D'ailleurs, après avoir été blanchi, il n'est pas allé crier : "Et ouais, les gars ! C'est la libre entreprise ! la MNEF me demande un conseil, je suis prêt à le lui donner à condition qu'elle me file 600'000. Si elle accèpte, c'est qu'elle y gagne, donc tout le monde est gagnant. C'est le contrat, c'est le deal !". Il s'est contenté de remarquer qu'il avait été légalement blanchi (à juste titre, je ne le conteste évidemment pas). Gaymard non plus, n'a pas joué cette carte "qu'est-ce que vous croyez, bandes de branquignols, que je vais accepter de mettre mon talent au service de ce ministère à la con pour des clopinettes ? D'ailleurs, le boss a accepté mes conditions, tout est légal, donc y'a pas d'problème !"
Finalement, j'en viens à me demander s'il ne faut pas payer les ministres en stock-option, ou en intéressement sur le résultat : genre 1 euro par nombre de chômeurs en moins. Ah...la corporate governance, y'a qu'ça d'vrai !
A.B.


Commentaires
Je crois que Montesquieu a écrit un papier sur la théorie de l'agence en république...
Ton analyse est intéressante. J'aime bien l'idée d'une rémunération variable, au mérite, des ministres. Ca les rapprocherait des citoyens et justifieraient leurs salaires aux yeux de l'opinion.
Par contre, je ne vois pas le rapport entre Gaymard et DSK.
Je ne pense pas que Gaymard ait sauté parce qu'il était excessivement payé, mais parce que, dans les 10j qui ont suivi les révélations sur son train de vie princier, il n'a jamais semblé comprendre l'énormité de son erreur. Soit il a essayé d'enfumer l'opinion public, ce qui est inexcusable, soit il n'a jamais vraiment réalisé, ce qui est encore pire.
L'electeur/citoyen moyen se fiche de savoir ce qu'un consultant (DSK) a facturé à une entreprise (MNEF). A part les salariés et les affiliés de la MNEF, qui peuvent à juste titre s'interroger sur l'utilisation à bon escient de cet argent, ca ne regarde personne. C'est la loi de l'offre et la demande, dans un contexte d'économie de marché.
note : Si DSK avait été condamné pour rémunération frauduleuse, ce serait bien entendu tout à fait scandaleux...
Gaymard, lui, était ministre de l'économie, avec un programme orienté vers la maitrise des dépenses et la réduction des impots. Bref un élu au service du peuple et avant tout chargé d'améliorer la situation économique de ses concitoyens. Mais voilà, monsieur considère que tout le monde doit faire des économies... sauf lui! lui, le plus en vue, celui qui devrait donner l'exemple, était au contraire celui qui abusait le plus des faveurs accordées aux ministres!
Il est compréhensible que des gens compétents et opérant au plus haut niveau de l'état soit généreusement rémunéré, mais ils doivent aussi comprendre qu'ils sont au service des francais (si c'etait le contraire, on serait en monarchie ou en dictature).
Voila ce qui a plombé Gaymard. Il est peut-être un businessman compétent, mais que le ministre de l'economie ne se rende meme pas compte de l'outrage que représente son train de vie de seigneur financé par les impôts d'un peuple qui se serre chaque jour un peu plus la ceinture, ca c'est atterrant de betise. Comment peut-il exercer correctement son rôle s'il ne comprend meme pas cela ?? Qu'il soit brillant, habitué à une grande réussite professionnelle et de gros salaires n'excuse rien, ca le rend encore plus éloigné du peuple francais pour lequel il est censé oeuvrer. S'il cherchait à faire du fric, fallait aller diriger une grande entreprise.
On ne devrait pas chercher à être ministre pour l'argent et le pouvoir, mais pour l'opportunité d'améliorer l'existence de tout un peuple.
Bref apres 10j de fausses déclarations pendant lesquels tout le monde s'étonnait qu'il ne comprenne pas la gravité de ses actes, Gaymard a sauté. Il venait de commettre une faute grave, démontrant qu'il n'avait pas les qualités requises pour le poste. Apres reflexion (je pensais le contraire au début du scandale), son départ me parait totalement justifié. Et sans lien aucun avec les faits qui ont été reprochés à DSK.
Il est certain qu'il y a eu un bug dans le plan de communication de Gaymard, et que ça explique certainement qu'il ait sauté. Mais quand il était face à DSK, il n'y avait pas encore la polémique sur ses mensonges, il s'agissait uniquement de la taille et du loyer de son logement de fonction.
Or sur cet aspect là uniquement, le lien avec l'affaire DSK le parrait fort. La MNEF gérait quand même des fonds publics. Ca n'était pas une start-up de la net-économie. On peut se demander si le conseil de DSK valait vraiment ce qu'il a coûté, et s'il aurait pu obtenir ce prix s'il n'avait été DSK. Ma position est plutôt de ne les accabler ni l'un ni l'autre. Les deux doivent penser que s'ils arrivent à être si bien payés (soit en salaire, soit en avantage comme l'appart' de Gaymard), c'est parce qu'ils sont très forts, et qu'ils le valent bien. D'ailleurs, si, effectivement, un ministre de l'économie était capable de gérer Bercy efficacement, de mener la réforme du fisc, et de prendre des mesures favorables à la croissance à long terme et à l'emploi, je ne serai pas du tout choqué qu'il soit payé 450'000 euros par mois, et qu'il ait 3 logements de fonction. C'est une question de rapport coût-avantage. Mais aucun des deux ne se sent le cran de dire "mon conseil a rapporté plus de 600'000 à la MNEF" ou "ma gestion à Bercy a rapporté plus de 14'000 euros à la France". Il y a peut être une histoire de mentalité française, peut être aussi qu'ils n'y croient pas vraiment.
Kimon: Sacré Charles-Louis, il serait prêt à vendre père et mère pour une publi dans l'AER :-)