Ce qu'on reproche à Gaymard, ce n'est pas d'avoir violé une loi, mais d'avoir exagéré. Quel est le modèle économique sous-jacent ?   

On semble considérer, vraisemblablement à juste titre, que le marché des hauts dirigeants (ministres, PDGs, etc) est hautement non-concurrentiel. Ce n'est pas parce que j'imagine que ces hommes ont un talent rare, que je pense que c'est vrai, mais parce que le talent ne suffit pas, dans ces métiers : il faut aussi avoir la confiance d'un chef. Et un chef a rarement confiance en beaucoup de monde. Donc ces gens disposent d'un pouvoir de marché qui leur permet d'être rémunérés bien au-delà de leur productivité marginale. Dans un autre marché, on pourrait imaginer une manière de réguler cette situation : soit en imposant une rémunération au coût marginal et en subventionnant les coûts fixes, soit en fournissant publiquement les coûts fixes et en organisant la concurrence, etc. Pour le marché des hauts dirigeants, c'est plus difficile à concevoir. La solution de repli, pour les dirigeants politiques en tout cas, c'est la morale, l'autocontrôle (pour les PDGs, c'est les stock-options ? ;-)). On attend naïvement qu'ils ne tirent pas un trop gros avantage du fait d'être en bonne place dans le carnet d'adresse du président ou du chef du parti majoritaire. Il est "normal" qu'ils soient bien payés, mais il ne faut pas exagérer. 

C'est le sens du reproche fait à Gaymard par DSK (je ne le cite pas, j'interprète) : "il n'y a pas beaucoup de gens qui soient à la fois capables de gérer un ministère et suffisamment proche de Chirac pour obtenir ce poste, vous avez abusé de cette situation d'oligopole pour vous faire payer trop." Mais au fait, c'était quoi, l'affaire DSK ? On lui a reproché d'avoir détourné 600'000 francs à la MNEF en 1997. Il affirmé que ça n'était pas un détournement, mais le paiement d'un travail de conseil. Le tribunal lui a donné raison. Du coup, on ne lui a plus rien dit, son honneur était lavé, il était réhabilité.

OK, je veux bien, mais quelle est la différence avec l'affaire Gaymard ? Les mêmes ingrédients sont présents : pas d'infraction à la loi, mais une rémunération exagérée obtenue sur des fonds publics grâce à une position dominante dans un marché faiblement concurrentiel. (Certes, la MNEF, ça n'est pas l'état, mais c'est quand même un centre payeur de la sécurité sociale). D'ailleurs, après avoir été blanchi, il n'est pas allé crier : "Et ouais, les gars ! C'est la libre entreprise ! la MNEF me demande un conseil, je suis prêt à le lui donner à condition qu'elle me file 600'000. Si elle accèpte, c'est qu'elle y gagne, donc tout le monde est gagnant. C'est le contrat, c'est le deal !". Il s'est contenté de remarquer qu'il avait été légalement blanchi (à juste titre, je ne le conteste évidemment pas). Gaymard non plus, n'a pas joué cette carte "qu'est-ce que vous croyez, bandes de branquignols, que je vais accepter de mettre mon talent au service de ce ministère à la con pour des clopinettes ? D'ailleurs, le boss a accepté mes conditions, tout est légal, donc y'a pas d'problème !"

Finalement, j'en viens à me demander s'il ne faut pas payer les ministres en stock-option, ou en intéressement sur le résultat : genre 1 euro par nombre de chômeurs en moins. Ah...la corporate governance, y'a qu'ça d'vrai !

A.B.