L'argument originel de Tobin est intéressant, bien qu'il ne me convainque pas. Il est une application du fameux "principe pollueur payeur" d'Arthur Cecil Pigou. Petit rappel. Certaines actions humaines produisent des externalités. Une externalité désigne l'impact (néfaste ou bénéfique) de l'action  de l'individu A sur l'individu B si cette action ne résulte pas d'un accord entre eux. Exemple : votre voisin joue de la trompette en pleine nuit et vous empêche de dormir, ce qui vous agace. S'il n'y a pas d'accord entre vous sur le fait qu'il joue de la trompette, c'est une externalité (en l'occurrence négative). Plus généralement, c'est le cas de la pollution. Pigou avait remarqué qu'en présence d'externalités, le marché n'est pas efficace, car les émetteurs d'externalités (les pollueurs) ne tiennent pas compte du coût externe qui résulte de leur pollution (c'est à dire le coût qu'il impose aux autres sans leur demander leur avis). Ils ont donc tendance à trop polluer. Le remède, c'est la taxe Pigou : si on fait payer au pollueur l'intégralité du coût de ses actions, y compris le coût généré par sa pollution, il est incité à polluer moins.

La taxe Tobin est une forme de taxe Pigou. Où est donc la "pollution" en matière de transactions financière ? En reprenant les notations du message de dimanche, les transactions totales d'un investisseur valent, sur un an, Q*N, où Q est le montant moyen des transactions et N est le nombre de ces transactions. Selon Tobin, l'externalité négative, c'est N. Plus N est grand, plus les investisseurs sont volatiles. Je vais procéder en 2 temps : d'abord, je vais montrer que si, effectivement, N produit une externalité négative, alors la taxe Tobin peut être redoutablement efficace. Ensuite, je questionnerai l'hypothèse selon laquelle N est néfaste, en montrant que les crises financières ne viennent pas de N, et donc que la taxe Tobin n'est probablement pas très efficace. 

1) Donc, admettons que N ait des effets néfastes. Supposons que ces effets néfastes soient grands. Par exemple, supposons que c'est la volatilité du marché qui a causé la crise en Argentine, ce qui est effectivement un gros dégât. Si des investisseurs sont néanmoins volatiles, c'est qu'il y a des avantages aussi. Quelle est la mesure de ces avantages ? Difficile à dire. M'est avis qu'ils doivent être faibles. Pour un investisseur, être volatile peut permettre de gérer mieux son portefeuille, donc d'avoir de meilleurs résultats. Cela dit, s'il suffisait d'être frénétique permettait d'engranger des gains colossaux, ça serait un signe de forte inefficiance des marchés financiers. Une littérature empirique abondante existe sur cette question, et il n'existe pas de consensus absolu. Mais je ne pense pas prendre un gros risque en affirmant que personne n'arrive pendant longtemps à faire beaucoup mieux que le marché pour une classe de risque donnée. Donc, la volatilité des investisseurs ne doit pas leur rapporter énormément. Imaginons, pour être généreux, que leur frénésie leur rapporte une rentabilité de 5 points supérieure à celle du marché, pour une classe de risque donnée (ce qui me parait énorme). On peut faire le calcul approximatif suivant : si un investisseur fait des transactions dans l'année représentant 50 fois ses fonds investis et qu'il paye 0,1% de taxe Tobin, alors il perd le bénéfice que lui confère sa volatilité. A quoi bon perdre du temps à changer sans arrêt la composition de son portefeuille si c'est pour perdre dans la taxe autant que ce qu'on gagne à gérer plus finement. Je souligne bien que l'hypothèse de calcul d'un gain de 5 points grâce à la volatilité est extrêmement généreuse. En fait, j'ai le souvenir (mais pas la référence sous la main) d'une étude qui estimait que le gain obtenu par les acharnés du boursicotage compensait à peine le temps et l'argent qu'ils consacraient à la collecte de l'information. Donc il suffit de prélever pas grand chose pour faire chuter "N". C'était d'ailleurs le but de Tobin. C'est, soit dit en passant, une mauvaise nouvelle pour ceux qui souhaiteraient faire monts et merveille du produit de la taxe qui, du coup, ne rapporterait pas grand chose. Comme, par ailleurs, le bénéfice que retirent les investisseurs volatiles de leur volatilité est probablement très faible, on peut dire qu'une telle politique (la mise en place de la taxe) se ferait à coût quasi-nul et avec une très grande efficacité. Il ne reste plus qu'à montrer qu'en effet, "N" est préjudiciable, pour en conclure que le rapport avantages/coût de la taxe Tobin est supérieur à 1.

(Note : mais que fais-je des commissions que payent déjà les investisseurs à l'occasion de leurs transactions ? Rien : je les ai complètement oubliées, comme Kimon me l'a fait remarquer. Je ne sais pas ce que ça change à mon argument, étant donné que j'ai le cerveau complètement ramolli).

2) Malheureusement, je ne crois pas que "N" soit préjudiciable. Il est pourtant vrai que quand on entend "crise financière", on pense aussitôt "frénésie des marchés". Qu'est-ce que c'est, une crise financière ? C'est une situation dans laquelle l'ensembles des investisseurs considèrent que le cours de quelque chose est trop élevé par rapport à sa vraie valeur. 

Le quelque chose en question, ça peut être le cours des actions à la bourse. Dans ce cas, la crise est un crack boursier : si tout le monde est persuadé que les cours sont trop élevés, les acheteurs au prix courant se raréfient, alors que les vendeurs se multiplient. Car si le cours va baisser, autant ne pas acheter maintenant, et si j'ai des actions, autant vendre tout de suite avant que ça baisse. La question n'est même plus de savoir si la baisse est justifiée, mais de savoir si tout le monde croît qu'elle aura lieu. Voire, elle est de savoir si tout le monde croît que tout le monde croît qu'elle aura lieu. Lorsqu'à un prix donné, il y a plus de vendeurs que d'acheteurs, le prix doit baisser pour rétablir l'équilibre. Si ça se produit sur une seule action d'une société donnée, c'est pas grave. Tant pis pour ceux qui ont acheté au plus haut, tant mieux pour ceux qui ont joué la baisse, tant pis pour la société en question qui aura plus de mal à lever des fonds à l'avenir. Mais si ça se passe pour toutes les actions en même temps, ça devient problématique. Car tous les investisseurs se retrouvent ruinés. Ceux d'entre eux qui ont emprunté de l'argent pour jouer en bourse ne vont pas pouvoir rembourser. Du coup, les banques se retrouvent avec des créances douteuses. Des investisseurs ruinés, un système bancaire fragilisé, des entreprises qui ne peuvent plus lever des fonds pour investir, tout ça peut facilement déclencher une forte baisse de la consommation, et plonger un pays dans la récession.

Autre type de crise financières, les fuites de capitaux. Le principe est le même, sauf que cette fois, ce n'est pas le cours des actions qui est jugé trop élevé, mais le cours d'une monnaie. Le plus spectaculaire, c'est quand ça se passe sous un régime de changes fixes. Dans un tel régime, la banque centrale dit, par exemple "5 francs valent 1 dollar". Que se passe-t-il, dans un tel régime, si un jour il y a 1 millions de personnes qui veulent échanger 5 francs contre 1 dollar, et seulement 500'000 qui veulent échanger 1 dollar contre 5 francs ? La Banque de France va puiser 500'000 dollars dans ses réserves et les échanger contre 2,5 millions de francs. Si le cours de 5 francs pour 1 dollar surévalue le franc, ce genre de déséquilibre va se reproduire régulièrement. Problème : les réserves en dollar de la Banque de France sont limitées. Il peut lui sembler souhaitable de limiter l'hémorragie. Comment faire ? Soit en augmentant les taux d'intérêt, afin de rendre le franc plus attrayant, ce qui peut provoquer une dépression dans le pays, soit en dévaluant. C'est parfois la seconde solution qui s'impose. Seulement, avant que la décision ne soit prise, les rumeurs circulent. Les fameux spéculateurs frénétiques en question commencent à se passer le mot : la Banque de France va dévaluer. Si vous êtes un investisseur américain, et que vous détenez des titres libellés en Francs, un petit calcul vous montre qu'une dévaluation mettant le dollar à 6 francs vous ferait perdre environ 16% de votre patrimoine exprimé en dollars. Tant que la dévaluation n'a pas eu lieu, vous avez le droit d'échanger vos francs contre des dollars au cours actuel. Après la dévaluation, c'est trop tard. Donc vous allez le faire tout de suite. Mais si tout le monde se dit ça, les réserves en Dollars de la Banque de France vont fondre encore plus vite, ce qui va accélérer la dévaluation.

Le message à retenir de ces crises, c'est que la réalité de la surévaluation est moins importante que l'idée partagée (la "convention" comme dit Orléan cité par Elessar) qu'elle existe. Si quelques frénétiques écervelés sont persuadés que la chute aura lieu, les investisseurs sérieux qui, éventuellement, constatent que la situation n'est pas si dramatique, vont quand même être incités à vendre parce qu'ils comprennent que la frénésie des autres va déclencher la crise.

Donc, on peut être tenté de penser que tout ce qui peut contribuer à freiner le rythme des transactions financières est de nature à enrayer ce genre de scénario de crises. Or, on l'a dit, la taxe Tobin est effectivement de nature à freiner le rythme des transactions financières. Donc, c'est bien, non ? et non ! Car pour montrer que cette taxe freinait les transactions financières, on a montré qu'elle rendait non rentables de multiples transactions, dont l'intérêt marginal est très faible. Mais pour fuir un pays ou pour retirer de la bourse, il suffit de faire une seule fois des transactions d'un montant correspondant au patrimoine investit. La crise provient d'une opinion générale que "ça va se péter la gueule". Se péter la gueule, c'est, en général, faire un pourcentage de pertes à 2 chiffres. Dans une telle situation, quel impact peut bien avoir une pauvre petite taxe de 0,1% ? Reprenez l'exemple de l'investisseur américain qui, après la dévaluation, va perdre 16% de ses placements. En quoi le fait de payer 0,1% peut-il l'inciter à ne pas fuir, si la fuite lui permet d'éviter une perte de 16% ? En rien. Même si la dévaluation n'est pas sure, le fait de fuir par précaution puis de revenir en cas d'apaisement ne lui aura coûté que 0,2% de son patrimoine.

Les pertes réalisées à l'occasion d'une crise sont trop importants pour qu'une petite taxe Tobin puisse rivaliser avec elles. La taxe Tobin est donc probablement efficace pour freiner les transactions en temps normal, mais pas pour éviter une crise. De ce point de vue là, un contrôle du compte capital du pays est nettement plus efficace. Au fait, vous pouvez remplacer "crack" par "bulle", le résultat est le même : si tout le pense que tout le monde penser que "ça" va monter de façon spectaculaire, la prophétie peut être auto-réalisatrice, et contre des gains spectaculaires, une petite taxounette ne peut rien. 

L'ironie, dans tout ça, c'est que la volatilité n'est efficacement tempérée par la taxe Tobin qu'au moment où elle est le plus utile : en temps normal. En temps normal, les day traders peuvent être considérés comme de petites fourmis besogneuses qui apportent de la liquidité au marché. Plus que ça : les spéculateurs passent leur vie à chercher à déceler les erreurs du marchés, pour jouer contre lui. Un jeu intensif à l'opposé des erreurs du marché a une grande vertu : il tend à corriger ces erreurs. En période de crise, ça ne marche plus, car les spéculateurs ont compris l'histoire des anticipations auto-réalisatrices, et dans ces cas-là, ils sont néfastes. Mais en temps normal, c'est le contraire.

L'heure est venue de dresser un petit bilan de la taxe Tobin :

- Elle fonde son succès populaire sur l'illusion monétaire

- Elle est injuste (c'est une histoire de variance de "e", pour ceux qui ont raté les épisodes précédents)

- Elle ne permet pas d'enrayer les crises.

- Elle prive le marché de petites fourmis besogneuses en temps normal.

Je crois que je suis contre.