1) La popularité de cette taxe est, selon moi, une manifestation de ce que les économistes appellent "l'illusion monétaire". 

Pour faire simple, l'illusion monétaire désigne l'idée selon laquelle la richesse est la monnaie, alors qu'elle est ce que la monnaie permet d'acheter. Cette fausse idée peut pousser à croire, par exemple, que si un pays est pauvre, c'est parce qu'il n'a pas assez d'argent, et donc qu'il s'enrichirait si son État imprimait et distribuait beaucoup de billets de banque. Hélas, la réalité est beaucoup plus simple et moins réjouissante : si un pays est pauvre, c'est parce que ses travailleurs sont peu productifs. Le rapport avec la taxe Attac ? J'y viens. On a tendance à se représenter les choses de la manière suivante : l'économie comporte 2 sphères distinctes. La sphère réelle, dans laquelle sont produits, échangés et consommés les biens et services, et la sphère financière dans laquelle sont échangés des titres financiers. Cette vision des choses n'est d'ailleurs pas fausse (je préfère remplacer "sphères" par "marchés", mais ne chipotons pas). L'illusion monétaire vient de ce qu'on a peut être tendance à oublier que ce qu'on souhaite envoyer aux pays du Sud, ce sont bien des biens et services. La taxe Attac est souvent présentée, implicitement du moins, comme une astuce : on aurait trouvé une combine pour envoyer de l'argent aux pays pauvres sans que ça ne nous coûte rien, à nous qui évoluons dans la sphère réelle. Il suffit de piocher une petite partie des sommes qui s'échangent dans la sphère financière, et le tours est joué. C'est vrai, au fond : vu les milliards qui s'échangent chaque jour à la bourse, en prélever une petite partie ne changerait pas grand chose, peut-on penser. A part peut être pour quelques spéculateurs véreux. Mais c'est un leurre.

Quel que soit le mode de financement, les biens et services que nous enverrons au Sud seront autant de biens et services que nous ne consommerons pas nous-même, et qui n'auront pas comme contrepartie un envoi chez nous d'autres biens ou de titres de créance. Il n'y a pas de repas gratuit : si nous voulons, ce qui est juste, aider les pays pauvres, nous devons accepter d'être un peu moins riches. L'erreur vient peut être des taux très bas annoncés par ATTAC. 1/1000, par exemple, c'est effectivement très peu. Mais ça n'est pas 1/1000 d'un revenu, mais 1/1000 des transactions. Or les transactions financières sont beaucoup plus importantes que les revenus financiers. Donc la "combine" ne marche pas. L'impression que ça ne coûterait rien à personne est fausse.

 Si le problème était juste de trouver de l'argent, alors le plus simple serait encore de l'imprimer. Mais cet argent, une fois envoyé aux pays pauvres, va nous être rapidement retourné, en échange de biens tangibles que nous aurons fabriqués. Donc le problème appartient à la sphère réelle. Que cette aide transite par une taxe sur les transactions financière ou par l'impôt sur le revenu ou par la TVA ne change strictement rien à l'affaire. Rien vraiment ? En fait, la seule différence entre les différents modes de financement de la solidarité concerne les effets distributifs, et, justement, j'en viens à mon second point.

2) La taxe Attac est injuste.

En général (c'est un point que je ne discuterai pas aujourd'hui), on considère qu'un prélèvement est juste quand il dépend positivement du revenu. Un impôt (à peu près) proportionnel comme la TVA n'est pas considéré comme particulièrement juste, car il n'est que proportionnel. En revanche, l'impôt sur le revenu est progressif : plus on est riche, plus on consacre une part importante de son revenu à l'impôt. Il est donc plus que proportionnel, et donc généralement considéré comme plus juste.

Qu'en est-il de la taxe ATTAC ? Pour répondre à cette question demandons-nous combien paiera un citoyen lambda au titre de cette taxe. Petite formule :

T = Q*N*t

"T" est la somme payée dans l'année au titre de la taxe. "Q" est le montant moyen des transactions réalisées dans l'année. "N" est le nombre de transactions réalisées dans l'année. "t" est le pourcentage de la taxe. 

Premier constat : ni le revenu ni le patrimoine du contribuable en question n'apparaissent explicitement dans cette formule. Et implicitement ? Voyons :

"t" est identique pour tout le monde, donc ne dépend pas du revenu ou du patrimoine. "N" en dépend-il ? "N" est un indicateur de la volatilité de l'investisseur. Si mon "N" est grand, cela veut dire que j'ai beaucoup changé mes billes de paniers dans l'année. Je peux bien n'avoir un patrimoine que de 2000 euros et avoir fait valser abondamment ces 2000 euros de telle action à telle autre (je vends mes Carrefour, j'achète des Cap Gemini...). Peut être qu'en moyenne les gros investisseurs sont plus volatiles que les petits, mais c'est loin d'être une généralité. Et puis, si les gros investisseurs en question sont des gestionnaires de SICAV ou de fonds de pensions, ils gèrent des fonds appartenant à des gens au revenu plutôt modeste. Le meilleur candidat, pour représenter la richesse de l'investisseur, dans la formule, c'est "Q", le montant moyen des transactions. Il est évident que si j'ai un tout petit patrimoine, je ne peux pas échanger de fortes sommes. Le problème est que la réciproque n'est pas vraie : je peux très bien être multimillionnaire et ne pas réaliser de transactions financières, ou en réaliser pour de très faibles montants. Je peux très bien posséder 30 immeubles et vivre grassement des loyers perçus, sans acheter la moindre action ou la moindre obligation. Donc le lien entre revenu/patrimoine d'un côté, et montant moyen des transactions de l'autre, est loin d'être systématique. 

Petit exemple concret : Jean, smicard, a un patrimoine de 2000 euros, et il passe sa vie à vendre-acheter des actions, donc à faire circuler ces 2000 euros d'un titre à l'autre. Si la taxe est de 1/1000, s'il a échangé 100 fois 2000 euros en moyenne dans l'année, il aura payé 200 euros de taxe ATTAC. Hervé, propriétaire foncier multimillionnaire n'a aucun titre financier. Il garde tout sous forme d'immeubles qu'il ne vend jamais ou de billets de banque. Il paye donc 0 de taxe ATTAC. Jacques est un petit investisseur moins riche qu'Hervé. Il gagne 3 fois le SMIC et il place une petite partie de son patrimoine, soit 10000 euros, à la bourse. Il fait, sur son patrimoine, des ajustements à la marge, qui le conduisent à réaliser 6 transactions de 3000 euros par an en moyenne. Il paye donc 18 euros de taxe ATTAC

Ces exemple sont caricaturaux, mais ils illustrent le faible lien entre la richesse et les sommes payées au titre de la taxe ATTAC. Pourquoi, donc, ne pas financer l'aide internationale par l'impôt sur le revenu, ce qui serait plus juste ? Probablement parce que ça fait moins révolutionnaire, ou moins idée géniale. Ou encore parce que ça rappelle tristement qu'il n'y a pas de repas gratuits.

A.B.

PS : Elessar me fait justement remarquer en commentaire que j'oublie d'évoquer l'argument initial de Tobin, concernant la stabilité finanicière. J'y reviens d'ici demain ou mardi.
A.B.