Évidemment, la première des choses, c'est la déception. On s'attend à l'exploit, à voir un homme repousser les limites de l'homme. On rêve de voir triompher des vertus telles que le don de soi, la volonté, l'abnégation. Et, finalement, c'est l'homme dans toute son humanité, avec ce que ce terme comporte de faiblesse, qui nous apparaît. Mais il y a aussi quelque chose de beau, de touchant, dans cette humanité. Que voudriez-vous dire à un tel sportif malheureux si vous le rencontriez dans la rue ? Probablement quelque chose comme "tenez-bon, on vous aime, ça sera pour la prochaine fois, je suis sûr qui vous y arriverez, de toute façon vous nous avez fait rêver, etc.". Bref, des paroles réconfortantes et chaleureuses. 

Maintenant, pourriez-vous imaginer qu'en bas de la montagne, l'alpiniste infortuné soit accueilli par une foule hostile lui hurlant "Espèce d'enc..é ! Avec tout le fric que tu filent les sponsors, t'es même pas foutu de grimper 10 mètres ! Gros naze ! Ma grand mère elle serait pas aussi pitoyable !..." ? Une telle attitude serait le comble de l'abjection, vous en conviendrez.

Mais alors, pourquoi trouve-t-on presque normal que, chaque week-end, des dizaines de milliers de supporters de football insultent avec ce genre de termes les joueurs de l'équipe qu'ils sont sensés encourager, au simple prétexte qu'elle perd ou qu'elle joue mal ? Réponse : le holisme. La différence entre les sports individuels et les sports d'équipe, c'est, justement, l'existence dans ces derniers d'une équipe. C'est quoi une équipe ? On pourrait penser que c'est un ensemble, au sens mathématique du terme, un ensemble d'individus qui ont comme points communs le fait de jouer en même temps sur le même terrain et l'objectif de faire entrer le ballon dans la même cage. Mais c'est, et je serais tenté d'ajouter "hélas", plus que ça. L'équipe est une sorte d'être moral, non-humain, qui dépasse ou qui transcende les joueurs qui la composent. Le fait que je supporte mon équipe nationale ou l'équipe de ma ville est totalement indépendant des individus qui composent l'équipe en question. Avant leur arrivée, l'équipe existait déjà, elle survivra à leur départ. 

Être supporter suppose, il me semble, un sentiment d'empathie. Supporter un sportif, c'est être en empathie avec un humain, un individu. C'est souffrir avec lui dans la douleur, se réjouir avec lui de ses victoires, c'est ressentir la tension, le stress, l'angoisse qui font partie de son métier. Supporter une équipe, c'est très différent. C'est éprouver une forme de fascination pour un être qui n'est pas humain, pas palpable. Le sentiment qu'éprouve le supporter pour une équipe ne peut pas être de l'empathie. Alors le supporter se plait à croire qu'il se reconnaît dans des valeurs, dans une tradition, dans un style, une école. Qui, par le plus grand des hasards, se trouvent être également ceux de sa ville ou son pays. 

Le problème, c'est que ce qui n'est pas humain a de fortes chances d'être parfait, idéal. Il est donc assez difficile d'imaginer que des joueurs, qui ne sont que des êtres humains, puissent être à la hauteur d'une idéalité. On peut comprendre la frustration d'un supporter qui voit son équipe perdre : si mon équipe est la meilleure, elle doit gagner. Si elle perd, ça ne remet pas en question le fait qu'elle soit la meilleure, mais ça illustre l'imposture de ces hommes qui usurpent son maillot, ses couleurs. Ils ne méritent pas le label de cet équipe. C'est donc bien pour corriger une véritable injustice commise par ces individus imparfaits à l'encontre de cette idéalité qu'est l'équipe que de vaillants supporters les conspuent. 

Bon. Je n'ai jamais aimé, en sciences sociales, la méthode consistant à remplacer des démonstrations, des raisonnements, par des métaphores. Je ne vais donc pas, aujourd'hui, me mettre à tirer des conclusions générales sur les vertus de l'individu et les méfaits de la société. Mais, si elle ne démontre rien, cette petite digression sportive illustre quand même quelque chose : contrairement à ce qu'on peut intuitivement penser, il peut y avoir quelque chose de très solidaire, de très altruiste dans l'individualisme. A contrario, le holisme, la collectivité, l'équipe, toutes les entités qui dépassent l'individu peuvent, peut être, avoir quelque chose de barbare, précisément en tant qu'elles rabaissent les individus au rang de parties, dont la somme est inférieure au tout. Ce qui est la définition du holisme. 

Conclusion : je ne vais plus aux matchs. En tout cas pour l'instant. J'ai mes instincts barbares moi aussi. Comme tout le monde.

A.B.