Le genre de trucs qui me rendraient presque individualiste !
Par Antoine B. le mercredi 23 février 2005, 17:50 - Lien permanent
Par Antoine Belgodere
Bon, autant vous prévenir tout de suite, aujourd'hui, je donne dans la métaphore sportive. Imaginez un alpiniste qui décide de s'attaquer à une face impraticable d'un des sommets les plus inaccessibles. Imaginez le battage médiatique autours de son exploit annoncé, les caméras du monde entier embarquées sur hélico, les fans, les sponsors, etc. Et imaginez que, soudain, face au danger, il tremble, il doute, puis il renonce. Transposez ça à un plongeur qui voudrait battre un record d'apnée, et qui, avant d'atteindre son but, agite violemment la corde pour qu'on le remonte, de peur de ne pas tenir le coup. Ou bien à un navigateur projetant de réaliser un tour du monde à la voile, et qui, confronté à une tempête violente, préfère jouer la prudence et remettre l'exploit à plus tard. Que pense-t-on en général de ce genre d'échecs ?
Évidemment, la première des choses, c'est la déception. On s'attend à l'exploit, à voir un homme repousser les limites de l'homme. On rêve de voir triompher des vertus telles que le don de soi, la volonté, l'abnégation. Et, finalement, c'est l'homme dans toute son humanité, avec ce que ce terme comporte de faiblesse, qui nous apparaît. Mais il y a aussi quelque chose de beau, de touchant, dans cette humanité. Que voudriez-vous dire à un tel sportif malheureux si vous le rencontriez dans la rue ? Probablement quelque chose comme "tenez-bon, on vous aime, ça sera pour la prochaine fois, je suis sûr qui vous y arriverez, de toute façon vous nous avez fait rêver, etc.". Bref, des paroles réconfortantes et chaleureuses.
Maintenant, pourriez-vous imaginer qu'en bas de la montagne, l'alpiniste infortuné soit accueilli par une foule hostile lui hurlant "Espèce d'enc..é ! Avec tout le fric que tu filent les sponsors, t'es même pas foutu de grimper 10 mètres ! Gros naze ! Ma grand mère elle serait pas aussi pitoyable !..." ? Une telle attitude serait le comble de l'abjection, vous en conviendrez.
Mais alors, pourquoi trouve-t-on presque normal que, chaque week-end, des dizaines de milliers de supporters de football insultent avec ce genre de termes les joueurs de l'équipe qu'ils sont sensés encourager, au simple prétexte qu'elle perd ou qu'elle joue mal ? Réponse : le holisme. La différence entre les sports individuels et les sports d'équipe, c'est, justement, l'existence dans ces derniers d'une équipe. C'est quoi une équipe ? On pourrait penser que c'est un ensemble, au sens mathématique du terme, un ensemble d'individus qui ont comme points communs le fait de jouer en même temps sur le même terrain et l'objectif de faire entrer le ballon dans la même cage. Mais c'est, et je serais tenté d'ajouter "hélas", plus que ça. L'équipe est une sorte d'être moral, non-humain, qui dépasse ou qui transcende les joueurs qui la composent. Le fait que je supporte mon équipe nationale ou l'équipe de ma ville est totalement indépendant des individus qui composent l'équipe en question. Avant leur arrivée, l'équipe existait déjà, elle survivra à leur départ.
Être supporter suppose, il me semble, un sentiment d'empathie. Supporter un sportif, c'est être en empathie avec un humain, un individu. C'est souffrir avec lui dans la douleur, se réjouir avec lui de ses victoires, c'est ressentir la tension, le stress, l'angoisse qui font partie de son métier. Supporter une équipe, c'est très différent. C'est éprouver une forme de fascination pour un être qui n'est pas humain, pas palpable. Le sentiment qu'éprouve le supporter pour une équipe ne peut pas être de l'empathie. Alors le supporter se plait à croire qu'il se reconnaît dans des valeurs, dans une tradition, dans un style, une école. Qui, par le plus grand des hasards, se trouvent être également ceux de sa ville ou son pays.
Le problème, c'est que ce qui n'est pas humain a de fortes chances d'être parfait, idéal. Il est donc assez difficile d'imaginer que des joueurs, qui ne sont que des êtres humains, puissent être à la hauteur d'une idéalité. On peut comprendre la frustration d'un supporter qui voit son équipe perdre : si mon équipe est la meilleure, elle doit gagner. Si elle perd, ça ne remet pas en question le fait qu'elle soit la meilleure, mais ça illustre l'imposture de ces hommes qui usurpent son maillot, ses couleurs. Ils ne méritent pas le label de cet équipe. C'est donc bien pour corriger une véritable injustice commise par ces individus imparfaits à l'encontre de cette idéalité qu'est l'équipe que de vaillants supporters les conspuent.
Bon. Je n'ai jamais aimé, en sciences sociales, la méthode consistant à remplacer des démonstrations, des raisonnements, par des métaphores. Je ne vais donc pas, aujourd'hui, me mettre à tirer des conclusions générales sur les vertus de l'individu et les méfaits de la société. Mais, si elle ne démontre rien, cette petite digression sportive illustre quand même quelque chose : contrairement à ce qu'on peut intuitivement penser, il peut y avoir quelque chose de très solidaire, de très altruiste dans l'individualisme. A contrario, le holisme, la collectivité, l'équipe, toutes les entités qui dépassent l'individu peuvent, peut être, avoir quelque chose de barbare, précisément en tant qu'elles rabaissent les individus au rang de parties, dont la somme est inférieure au tout. Ce qui est la définition du holisme.
Conclusion : je ne vais plus aux matchs. En tout cas pour l'instant. J'ai mes instincts barbares moi aussi. Comme tout le monde.
A.B.


Commentaires
Non, je vois pas de contradiction : on s'en prend à un individu, qui n'est pas à la hauteur de cette abstraction idéale qu'est l'équipe.
Un petit bémol : on n'est pas obligé d'insulter l'équipe perdante si celle-ci a bien joué mais qu'elle n'était pas à la hauteur de l'équipe adverse. De même qu'insulter l'alpiniste va dépendre des conditions d'abandon : après 10 minutes de grimpette ou après 2 heures passées dans la tempête.
Non seulement on n'est pas obligé, mais on pourrait presque se sentir obligé de ne pas le faire ! en attendant, je constate que l'hostilité du public envers un sportif n'est jamais aussi grande que dans les sports collectifs.