Pour faire bien, on va se servir d'une petite équation, mais si vous êtes allergique aux maths, ne vous enfuiez pas, vous allez tout comprendre grace à l'exemple numérique plus bas. Mais d'abord,

Un peu d'abstraction

On va appeler N la population active totale (chômeurs + actifs occupés) et U le nombre de chômeurs. Donc le nombre d'actifs occupés vaut (N-U). Supposez que chaque année, une proportion "a" des actifs occupés perdent leur emploi, et qu'une proportion b des chômeurs retrouvent un emploi. De combien va évoluer le chômage d'une année sur l'autre ? réponse :

dU/dt = a*(N-U) - b*U

Ce qu'on appelle dU/dt, c'est l'évolution dans le temps de la variable U (sa dérivée par rapport au temps). Un travail sérieux consisterait à étudier l'évolution dans le temps de N, de "a" et de "b", mais ça deviendrait vite fastidieux. On va donc faire une petite hypothèse qui va nous simplifier la vie, sans changer fondamentalement les résultats de ce modèle : N, a et b sont constants. Sans être médaille Fields, on peut reformuler cette équation de la manière suivante :

dU/dt = -(a+b)U + aN

Cette équation nous donne l'évolution du chômage, mais pas son niveau. En revanche, il y a un niveau de chômage particulier, qu'on appelle l'équilibre du modèle, pour lequel l'évolution du chômage est nulle : aN/(a+b). En effet, remplacez U par aN/(a+b) dans notre équation, et en simplifiant, vous obtiendrez dU/dt = 0. Ce qui signifie que si, par hasard, le chômage était égal à aN/(a+b), alors il resterait tout le temps à ce niveau, le nombre de nouveaux chômeurs compensant exactement le nombre d'anciens chômeurs ayant trouvé du travail. 

C'est bien beau mais, me direz-vous, par quel hasard le chômage prendrait-il cette valeur particulière ? La réponse est que cet équilibre est stable. Je vous laisse vérifier que si U>aN/(a+b), alors dU/dt<0, et que si U<aN/(a+b), alors dU/dt>0. Ce qui veut dire, en bon français, que si le chômage est supérieur à son niveau d'équilibre, il diminue, et si il lui est inférieur, il augmente. Si bien qu'on doit s'attendre à ce que le chômage se dirige vers son niveau d'équilibre s'il n'y est pas, et qu'il y reste s'il y est. 

Si vous voulez faire un parallèle, imaginez que vous lâchez une bille dans un bol au fond arrondi. Si par hasard, la bille se trouve au fond du bol, elle ne bougera pas. Mais si elle ne se trouve pas au fond du bol, elle finira par y aller.

Maintenant, imaginez que quelqu'un souhaite modifier la place de la bille. Il y aurait deux solutions : soit changer de bol, soit changer dans le même bol la place de la bille. Dans un bol différent, avec des caractéristiques différentes, la bille va finir par se stabiliser dans une position différente. En revanche, si vous changez la position de la bille dans le même bol, puisque l'équilibre est stable, elle va finir par revenir à sa position initiale.

Transposez l'histoire de cette bille au cas du chômage. A priori, la manière la plus évidente de faire baisser le chômage, c'est de créer, en plus des emplois habituellement créés (qui valent bU), des emplois supplémentaires, qui fassent baisser le chômage en dessous de aN/(a+b). Le problème avec cette solution, c'est que le chômage, après une baisse soudaine, va remonter jusqu'à sa valeur d'équilibre. L'autre solution, moins intuitive, c'est d'agir sur a et b. Faire baisser a, c'est diminuer le rythme de destructions d'emplois. Faire monter b, c'est augmenter le rythme de créations d'emplois. On observera que pour obtenir un chômage nul, il faut soit a=0, soit b=l'infini. Les deux sont assez peu probables. Maintenant, une question se pose : qu'est ce qui est préférable entre faire monter b ou faire baisser a ?

Je vois deux arguments pour l'augmentation de b, un pour la baisse de a.

L'argument favorable à la baisse de a, c'est que la perte d'un emploi est une épreuve difficile, même au-delà des aspects financiers. Perdre un emploi conduit peut-être à se sentir rejeté, inutile. Ca impose une remise en question à un moment qui n'est pas choisi, et qui ne tombe pas toujours bien.

Les arguments favorables à la baisse de b sont : 1) la destruction créatrice. L'augmentation du niveau de vie à long terme vient de l'innovation, qui consiste en l'apparition de nouveaux biens et procédés qui rendent les anciens obsolètes. Permettre un redéploiement des ressources est donc favorable à l'enrichissement. 2) Une hausse de b conduit à réduire le temps d'attente des chômeurs. Il me semble que rester longtemps au chômage doit être pire que de perdre son emploi.

Aller, vous l'avez bien méritée, une petite application numérique. 

Soit un pays de 35 millions d'actifs. Chaque année, 50% des chômeurs retrouvent un emploi, et 5,56% des actifs occupés perdent le leur.

Notre chômage d'équilibre est 35*0,056/(0,056+0,5)=3,525. Voyons donc ce qu'il se passe si, dès le départ, le chômage est à ce niveau là.

a 0,056 b 0,5 N 35
année actifs occupés chômeurs emplois détruits emplois créés évolution du chômage
1 31,475 3,525 1,7626 1,7625 0,000100000000000211
2 31,4749 3,5251 1,7625944 1,76255 0,0000443999999999445
3 31,4748556 3,5251444 1,7625919136 1,7625722 0,0000197135999997489
4 31,4748358864 3,5251641136 1,7625908096384 1,7625820568 0,00000875283840029439
5 31,4748271335616 3,5251728664384 1,76259031947945 1,7625864332192 0,00000388626024960814

On le voit, le chômage ne bouge quasiment pas (il bouge un peu à cause de l'arrondi)

Maintenant, supposons que l'année 6, un homme politique mette en oeuvre un vaste plan de recrutement visant à réduire le chômage à 2 millions. En plus des 1,76 millions d'emplois créés chaque année, il en créerait 1,52 millions. Voyons l'évolution : 

a 0,056 b 0,5 N 35
année actifs occupés chômeurs emplois détruits emplois créés évolution du chômage
6 33 2 1,848 1 0,848
7 32,152 2,848 1,800512 1,424 0,376512
8 31,775488 3,224512 1,779427328 1,612256 0,167171328
9 31,608316672 3,391683328 1,770065733632 1,695841664 0,074224069632
10 31,534092602368 3,465907397632 1,76590918573261 1,732953698816 0,032955486916608
11 31,5011371154514 3,49886288454861 1,76406367846528 1,7494314422743 0,0146322361909743
12 31,4865048792604 3,51349512073958 1,76324427323858 1,75674756036979 0,00649671286879272
13 31,4800081663916 3,51999183360837 1,76288045731793 1,75999591680419 0,00288454051374387
14 31,4771236258779 3,52287637412212 1,76271892304916 1,76143818706106 0,00128073598810219
15 31,4758428898898 3,52415711011022 1,76264720183383 1,76207855505511 0,000568646778717596

On observe qu'après une forte remontée dans les premiers temps, le chômage se stabilise à nouveau au niveau fatidique de 3,52 millions. 

La 16ème année, un autre homme politique prend des mesures beaucoup moins coûteuses qu'une campagne de recrutement, qui sont des mesures incitatives visant à réduire la durée moyenne du chômage. Si bien que ce ne sont plus 50% mais 65% des chômeurs qui, chaque année, retrouvent un emploi. Ca semble dérisoire, mais regardez :

a 0,056 b 0,65 N 35
année actifs occupés chômeurs emplois détruits emplois créés évolution du chômage
16 31,48 3,52 1,76288 2,288 -0,52512
17 32,00512 2,99488 1,79228672 1,946672 -0,15438528
18 32,15950528 2,84049472 1,80093229568 1,846321568 -0,04538927232
19 32,20489455232 2,79510544768 1,80347409492992 1,816818540992 -0,01334444606208
20 32,2182389983821 2,78176100161792 1,8042213839094 1,80814465105165 -0,00392326714225133
21 32,2221622655243 2,77783773447567 1,80444108686936 1,80559452740918 -0,00115344053982191
22 32,2233157060642 2,77668429393585 1,80450567953959 1,8048447910583 -0,000339111518707247
23 32,2236548175829 2,77634518241714 1,80452466978464 1,80462436857114 -0,0000996987865002907
24 32,2237545163694 2,77624548363064 1,80453025291668 1,80455956435992 -0,0000293114432310393
25 32,2237838278126 2,77621617218741 1,80453189435751 1,80454051192182 -0,00000861756431036476

Cette légère diminution du temps moyen passé au chômage réduit durablement le chômage, qui, dans cet exemple, se stabilise à 2,776 millions. On peut vérifier : 35*0,056/(0,056+0,65)=2,776.

Conclusion : pour diminuer durablement U, rien de tel que d'augmenter b.