"Les gens pourront-ils vraiment continuer à travailler 35 heures s'ils le souaitent ?"
Si la réponse est "oui", alors il n'y a aucune raison de s'opposer à cet assouplissement. Qui, mieux que monsieur Dupond, est en mesure s'il est préférable pour monsieur Dupond d'avoir moins de loisir et plus d'argent, ou l'inverse. Le temps de travail est une question d'arbitrage, et les grandes différences entre les tempéraments des individus et l'intérêt qu'ils portent à leur travail font que le meilleur des systèmes ne peut être que décentralisé. Si la réponse est "non", alors on peut penser qu'une décision centralisée allant globalement dans le sens majoritaire des travailleurs peut avoir quelque-chose de finalement pas si sous-optimal que ça.

Partant d'une position assez neutre sur la question, je vais essayer d'identifier les arguments qui me viennent spontanément à l'esprit en faveur du "non" puis en faveur du "oui".
L'idée que l'employeur est en mesure d'imposer à ses travailleurs un temps de travail qui ne leur convient pas peut s'appuyer sur la notion de concurrence imparfaite et de contrats incomplets.
Les rapports entre travailleurs et employeurs n'ont pas lieu sur un vaste marché concurrentiel, sur lequel de nombreux travailleurs rencontreraient de nombreux employeurs. D'abord parce que l'essentiel de ces rapports ont lieu au sein de la hiérarchie et non sur le marché. Cette distinction entre hiérarchie et marché, que l'on doit au prix Nobel Ronald Coase, est extrêmement fertile. Les employeurs ne vont pas, tous les jours, sur le marché du travail, chercher la main d'œuvre dont ils ont besoin, pour effectuer une tache précise, au cours du jours. Ils signent des contrats à long terme avec leurs employés, contrat dont les contours sont toujours relativement imprécis, et dont les termes ont vocation à évoluer. Cette attitude serait irrationnelle, si elle ne permettait pas de faire l'économie des coûts de transaction qu'ils encourraient s'ils changeaient chaque jour d'employés.

La conséquence de ce fonctionnement est qu'il y a, en tout cas dans les grande entreprises, une certaine disparité entre employeurs et employés. Les négociations se font à un employeur "contre" de nombreux employés. C'est ce qu'on appelle un monopsone (un acheteur, plusieurs vendeurs). dans cette situation, le pouvoir de négociation de l'employeur est supérieur à celui de l'employé, et celui-là est en mesure d'imposer ses vues à celui-ci. Cette idée, cher aux Néo-Keynesiens qui l'ont appliquée aux salaires, peut également s'appliquer au temps de travail.

Face à ça, une vision (néo)-classique d'un marché du travail parfaitement concurrentiel a quelque chose d'un peu naïf. Sur un tel marché, chaque travailleur ferait, en fonction du salaire horaire en vigueur et de la limite de 24 heures de vie par jour, un calcul du partage optimal de son temps entre travail et loisir.(la contrainte budgétaire associée fait bien rire Paul Romer). Pourtant, ce model est-il si caricatural ? Je vois 3 arguments qui peuvent inciter à penser que les travailleurs ont quand même la possibilité de faire des arbitrages.

1. Les travailleurs peuvent, avant d'entrer sur le marché du travail, cibler un métier en fonction du temps qu'il exige, de sa pénibilité, de sa rémunération, etc. Ce qui fait que les employeurs doivent quand même avoir un comportement qui ne rebute pas les candidats à l'embauche. Cet argument est fréquemment employé par les syndicats pour expliquer la désaffection des travailleurs pour le bâtiment et la restauration.

2. Les inspecteurs du travail ont beau ne pas être omnipotents, leur présence conduit malgré tout la plupart des entreprises à être prudentes avec les abus tels que le chantage au licenciement pour faire accepter des heures sup.

3. Les syndicats et le droit de grève constituent, et c'est leur raison d'être, un contre-pouvoir réel au pouvoir de marché des employeurs, ce qui fait qu'on est davantage dans un cadre de monopôles bilatéraux que d'oligopsones.

4. Enfin, le modèle concurrentiel a pour implication que les salaires doivent suivre la productivité, et c'est le cas. Cette corrélation s'explique de la façon suivante : quand la productivité augmente, si le salaire n'augmente pas, le profit par travailleur augmente, ce qui constitue une incitation à embaucher beaucoup, ce qui, par le jeu de la concurrence entre employeurs, fait monter les salaires.

Naturellement, il ne faut pas avoir une vision trop naïve de la liberté des travailleurs d'arbitrer entre loisir et salaire. Mais entre les inévitables innéficiences que provoque une limite uniforme du temps de travail et le risque de voir les employeurs imposer leur vue aux travailleurs, il n'est pas certain que le second problème soit le plus important.

A.B.