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mercredi 23 novembre 2016

Compétitivité des pays

J'ai longtemps pensé que les différentes attitudes possibles vis-à-vis de la notion de "compétitivité" appliquée à des pays pris dans leur ensemble pouvaient être partitionnées en trois catégories :

- La première regroupe ceux qui pensent que l'on doit, dans un contexte mondialisé, tout mettre en œuvre pour remporter la grande bataille économique : baisser les salaires pour gagner des parts de marché à l'exportation, baisser les impôts pour attirer les investisseurs...

- La deuxième est celle de ceux qui déplorent cette compétition effrénée et qui pensent que l'on serait mieux inspiré de renoncer à la mondialisation, afin de pouvoir à nouveau décider souverainement de son système social.

Bien que diamétralement opposées au plan normatif, ces deux premières attitudes partagent une même vision de la mondialisation : celle d'une lutte sans merci, dont les vainqueurs seront bénis des dieux, et les perdants condamnés au déclin. Ce qui les distingue, c'est que les uns l'acceptent, les autre la refusent.

- La troisième renvoie les deux premières dos à dos, en faisant siens les arguments mis en avant par Paul Krugman depuis les années 90 : la notion de "compétitivité" a un sens pour les entreprises, mais ne peut pas être transposée au niveau macroéconomique, c'est-à-dire au niveau des pays. Deux argument sont centraux pour comprendre cette non-transposabilité (il y en a d'autres, mais je me concentre sur ceux-là) : 1- La théorie des avantages comparatifs. Cette théorie, extrêmement puissante et contre-intuitive, indique que deux pays ont un intérêt mutuel à échanger dès lors que leurs coûts de production sont différents. Plus précisément, ce sont les différences de coûts relatifs qui sont à l'origine de cet enrichissement mutuel des pays qui commercent. Si produire un pantalon en Inde coûte 10 fois plus cher qu'un kilo de blé, alors que le même pantalon coûte 20 fois plus cher à produire qu'un kilo de blé aux USA, alors les Indiens ont intérêt à produire des pantalons et les américains du blé, et ce même s'il existe des différences globales de productivité entre eux (l'exemple ne dit pas si produire un kilo de blé coûte plus ou moins cher aux USA, car cette information n'est pas utile). Le prix international des pantalons s'établira à un niveau compris entre 10 et 20 fois le prix d'un kilo de blé. Disons 15. Les Indiens seront gagnants, car pour chaque pantalon vendu, ils pourront acheter 5 kilos de blé en plus que s'ils avaient renoncé à produire ce pantalon pour produire eux-même leur blé. Inversement, il suffira aux américains de produire 15 kilos de blé pour s'acheter 1 pantalon, alors qu'ils auraient dû sacrifier la production de 20 kilos de blé (5 de plus) pour fabriquer eux-même ce pantalon. C'est du gagnant-gagnant. 2- la dynamique de la spécialisation : si, comme dans l'exemple précédent, les pays se spécialisent en conséquence de la mondialisation, alors il est logique que les entreprises des secteurs dans lesquels un pays ne se spécialise pas fassent faillite. Ça peut être prodigieusement douloureux, mais c'est la condition pour que les moyens de production (travailleurs, usines...) passent d'un secteur à l'autre. Autrement dit, l'intérêt des entreprises peut être opposé à celui de leurs États.

J'ai découvert l'existence d'une quatrième catégorie il y a plusieurs années en discutant avec ma directrice de thèse Flora Bellone, qui en était une représentante convaincue et passionnée. Pour comprendre cette quatrième catégorie, il faut entrer un peu plus dans le détail. Depuis que l'on sait modéliser en équilibre général des économies caractérisées par de la concurrence imparfaite et des rendements d'échelle croissants (en gros depuis une quarantaine d'années), les théoriciens du commerce international ont produit des modèles qui mettent en avant la possibilité qu'un pays enregistre des pertes nettes en conséquence de son intégration au commerce international. Ces théories ne font pas du commerce international un jeu à somme nulle, mais le gain n'est pas systématiquement garanti pour tous les pays. Pendant longtemps, les inventeurs de ces théories, dont Paul Krugman lui-même, ont considéré que l'hypothèse des pertes à l'échange pour certains pays était empiriquement négligeable, et qu'il valait mieux s'en tenir à la théorie des avantages comparatifs pour guider l'action publique. Mais cet argument empirique était très circonstancié, et pas forcément très probant. La quatrième catégorie correspond donc à ces économistes qui, sans confondre le commerce international avec une compétition, croient en l'idée qu'un pays peut être globalement perdant à s'insérer dans le commerce mondial.

Quelques années plus tard, Flora Bellone, et son collègue niçois Raphaël Chiappini, publient à La Découverte un Repère simplement intitulé "La compétitivité des pays".

Je ne peux pas chroniquer ce livre avec impartialité, mais je pense sincèrement qu'il est une lecture indispensable pour faire le point sur la littérature pertinente sur la question des gains aux échanges, et pour pouvoir aborder la question de la compétitivité des pays en évitant les écueils des catégories 1 et 2 ci-dessus.

C'est justement sur un court chapitre "clarifier les concepts" que s'ouvre l'exercice. La compétitivité d'un pays n'est pas celle de ses entreprises, n'est pas la productivité de ses travailleurs, n'est pas son attractivité, n'est pas la faiblesse des prix de ses exportations, mais bien sa faculté à tirer un gain net de son intégration internationale.

Le chapitre suivant fait un point, assez complet à ma connaissance, et très clair, sur les modèles théoriques dans lesquels le développement du commerce international peut se traduire par une perte nette pour un pays donné. Une précision peut être utile à ce stade : j'ai dit plus haut que les progrès faits en matière de modélisation de la concurrence imparfaite avaient fait émerger de nouvelles théories du commerce international dans lesquelles les gains à l'échange ne sont pas garantis pour tous. Néanmoins, il serait largement erroné de penser que cette possibilité de perdre à l'intégration internationale soit l'objet central de cette nouvelle littérature. Celle-ci s'attache plus largement à mettre en avant des effets du commerce qui n'étaient pas pris en compte dans la théorie classique des avantages comparatifs. Or certains de ces effets sont positifs : permettre d'approfondir la division du travail grâce à des marchés plus grands et donc des effets d'échelle (modèle de Krugman 1980, qui reprend une intuition d'Adam Smith), permettre de diffuser le progrès technique via les importations (modèle de Grossman Helpman 1991), permettre d'éliminer les firmes les moins productives au sein d'un pays, balayées par la concurrence, au profit des plus productives (Melitz 2003). Les auteurs du repère, évidemment, citent ces effets, mais ils tendent à mettre davantage l'accent sur les effets potentiellement négatifs de l'intégration internationale.

De ce point de vue, tout n'est pas également convaincant, mais tous les modèles présentés sont à connaître car ils structurent les débats actuels sur les gains à l'échange. A mon sens, l'effet négatif le plus convaincant concerne le risque d'agglomération, tel qu'il apparaît dans le modèle de Krugman et Venables (1995). Le principe est le suivant : les entreprises industrielles préfèrent avoir à proximité de nombreux fournisseurs d'intrants différenciés. Si un pays est plus industrialisé qu'un autre, elles préfèreront s'y installer. Ayant des coûts fixes, les fournisseurs en question ont eux-même intérêt à intervenir à proximité des grands marchés, donc dans les pays les plus industrialisés. Dans ces conditions, le monde attire le monde (ce sont des forces centripètes) et l'industrie tend à s'agglomérer. Une économie mondiale agglomérée concentre la richesse dans un petit nombre de centres, laissant au reste du monde des activités traditionnelles à rendements décroissants. Néanmoins, si les coûts de transport sont très élevés, ils peuvent empêcher ce phénomène d’agglomération car ils permettent aux entreprises industrielles de bénéficier de marchés protégés de la concurrence en s'installant en périphérie (c'est une force centrifuge). Une autre force centrifuge se manifeste si les coûts de transport sont, au contraire, très faibles : les entreprises industrielles peuvent alors bénéficier de salaires faibles en périphérie tout en continuant à fournir leurs clients où qu'ils se trouvent. Finalement, ce que montrent Krugman et Venables, c'est que l'agglomération est un phénomène intermédiaire, apparaissant lorsque l'économie mondiale commence à s'intégrer, puis disparaissant lorsque cette intégration s'approfondit. Ainsi, les pays du sud auraient-ils souffert des premières phases de la mondialisation, alors que ceux du Nord seraient victimes de son approfondissement actuel. (#autopromo J'ai eu le privilège de travailler récemment avec l'excellente Sandine Noblet, une autre doctorante de Flora Bellone, sur des modèles de ce type).

D'autres effets sont mis en avant dans le chapitre tels que les avantages comparatifs dynamiques (se spécialiser ou non dans des secteurs ayant un potentiel d'innovation à long terme) ou encore des défaillances institutionnelles qui condamnent certains pays à choisir de mauvaises spécialisations. Bien que Dani Rodrik soit largement cité dans le livre, je regrette que son article de 1996 Coordination failures and government policy: A model with applications to East Asia and Eastern Europe ne figure pas dans la revue de littérature car il est très éclairant sur ce que peut être un mauvais choix de spécialisation international dû à un défaut de coordination. En gros : une industrie à rendements croissants peut être viable dans un pays de niveau éducatif intermédiaire, mais ne jamais apparaître en l'absence d'un amorçage conséquent.

S'il vous semble superfétatoire de s'attarder sur des théories expliquant qu'un pays puisse être perdant à la mondialisation, alors que l'expérience quotidienne nous enseigne qu'il s'agit d'une évidence, je vous encourage vivement à réviser votre jugement. Car la question n'est pas de savoir si tout le monde est gagnant à la mondialisation. L'évidence est qu'il y a des gagnants et des perdants. La question est de savoir si, au sein d'un pays donné, les perdants peuvent perdre plus que ce que gagnent les gagnants. Et cette question est loin d'être triviale. Comme nous l'avons vu plus haut, il existe une mécanique très puissante, celle des avantages comparatifs, qui pousse à ce que les pays soient tous gagnants en net à commercer. Que les économistes orthodoxes aient, pendant si longtemps, fait de ces avantages comparatifs le socle de leur réflexion sur la mondialisation ne signifie pas qu'ils ignoraient l'existence de perdants. Au contraire : la théorie avait été affinée par le modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson, dont le principal apport était précisément de mettre en avant les gagnants (capitalistes du Nord, travailleurs du Sud), et les perdants (travailleurs du Nord, capitalistes du Sud). Mais là encore, les gains nets positifs dans chaque pays étaient la règle. Il est très facile de bricoler sur un coin de table une théorie prouvant qu'un pays peut être perdant à la mondialisation. Allez, lançons-nous :

"30% des emplois et du PIB de la Syldavie proviennent de l'industrie textile. Suite à l'abandon de ses tarifs douaniers, l'industrie textile Syldave a subi de plein fouet la concurrence de pays à salaires plus faibles, et a dû réduire son activité de moitié. La mondialisation a donc coûté aux Syldaves 15% de leurs emplois et de leur PIB"

Si cette "théorie" vous convainc, alors vraiment, vraiment, je vous encourage à réviser votre jugement. Car cette théorie n'est pas en équilibre général : rien n'est dit sur ce que deviennent les salariés de l'industrie textile, sur la manière dont les syldaves financent leurs importations s'ils n'exportent plus, sur l'évolution des salaires, du taux de profit, des prix relatifs, du taux de change... Or, dès qu'on cherche à modéliser ces aspects là, il n'est pas si facile de ne pas retomber sur la bonne vieille histoire des avantages comparatifs. En bref, si on a mis du temps à créer ces nouvelles théories présentées dans le chapitre II de ce repère, c'est parce qu'on cherchait des théories qui tiennent vraiment la route, et il est vraiment important de les connaître et de les comprendre.

Le chapitre suivant passe en revue les différentes manières de mesurer la compétitivité des pays. Le sentiment qui prédomine est celui d'une grande frustration. Alors que, nous l'avons vu, la théorie économique dispose aujourd'hui d'outils conceptuels forts pour expliquer les mécanismes à l'origine des gains ou des pertes à l'intégration économique, la recherche sur les indicateurs permettant de prédire l’occurrence de ces effets semble balbutiante. Passons sur les mesures qui n'ont pas ou peu de fondements théoriques : parts de marché à l'exportation, mesure de la compétitivité prix (qui peut se justifier théoriquement à court terme, dans un cadre macroéconomique conjoncturel), ou le très médiatique indicateur du World Economic Forum. Les auteurs du Repère portent évidemment un regard critique sur ces indicateurs. Des indicateurs plus récents sont plus en phase avec les avancées de la littérature, et sont plus performants pour prédire les trajectoires de croissance. Citons entre autres les indicateurs développés par Hidalgo et Hausmann portant sur le niveau de sophistication et de complexité des exportations d'un pays. Ces indicateurs sont à rapprocher de la théorie des avantages comparatifs dynamiques : l'idée est que les produits les plus complexes sont associés à un fort contenu technologique, avec un fort potentiel d'innovation, et donc de croissance à long terme. Les pays ayant des spécialisations les plus sophistiquées / complexes connaissent, en effet, les meilleures performances en termes de croissance. Si le sujet vous intéresse, vous devriez d'ailleurs lire cet Atlas of Economic Complexity d'Hidalgo et Hausmann (et d'autres coauteurs). D'autres recherches récentes portent sur les verrous à la croissance des firmes (importants dans le cas indien par exemple) ou sur la diffusion des pratiques managériales.

Malgré ces avancées indéniables, la frustration vient du fait que ces indicateurs ne permettent pas, en soi, de prédire si un pays a intérêt à développer son intégration au commerce mondial. Supposons, à titre d'exemple, qu'un pays relativement protectionniste, ait un score assez faible sur les indicateurs de complexité / sophistication d'Hidalgo et Hausmann. Doit-on en conclure qu'il ne devrait pas faire disparaître ses protections commerciales ? Rien n'indique qu'une plus grande intégration économique ne va pas aider ce pays à rediriger ses moyens de production en direction des secteurs les plus complexes, grâce à une structure de la demande internationale plus favorable à ces secteurs-là.

Les auteurs ne cachent d'ailleurs pas éprouver eux-même cette frustration en fin de chapitre (p83) :

"(...) on peut souligner un manque notoire d'indicateurs qui aideraient les pays à mieux appréhender leur degré de vulnérabilité face aux risques d'agglomération et de spécialisation appauvrissantes, de conflits sociaux liés aux effets distributifs de l'ouverture, ou encore face aux crises liées aux mouvements internationaux de capitaux."

Il faut d'ailleurs reconnaître la difficulté de la tâche, puisqu'au moins dans le cas des phénomènes d'agglomération, la théorie prédit un effet boule de neige : deux régions initialement identiques en tout point finissent par diverger radicalement pour un niveau d'intégration intermédiaire, au profit de celle qui aura eu une activité industrielle un tout petit peu plus forte par hasard. Certes, dans la vie, d'autres considérations interviendront que le simple hasard, mais le message ici est que des différences importantes peuvent naître de conditions initiales presque identiques.

Le dernier chapitre fait le point sur les politiques de compétitivité. Parmi elles, les politiques industrielles. Une des questions abordées les plus importantes est, selon moi, celle de l'horizontalité ou de la verticalité de ces politiques industrielles. Comme le résument les auteurs, des années 80 jusqu'à une période récente, la tendance était à promouvoir des politiques industrielles dites horizontales. Le principe est de ne pas chercher à privilégier des secteurs, dits "stratégiques", au détriment d'autres, ni des "champions nationaux" au détriment de leurs concurrents, potentiels ou actifs. Pourquoi ? Pour deux raisons : la première est que des fonctionnaires du ministère au plan n'ont pas de raison a priori de faire de meilleurs choix que le marché pour désigner les secteurs prometteurs en termes de croissance. La seconde est que désigner des "champions nationaux" est la porte ouverte à tous les petits arrangements entre amis entre classe politique et grands patrons, sur le dos des contribuables et des consommateurs. Ainsi, l'horizontalité consiste à encourager les investissements quel que soit le secteur, à développer une formation supérieure de qualité, à encourager l'innovation... Depuis le déclenchement de la crise de 2008, les politiques verticales semblent revenir en odeur de sainteté. Pour les auteurs du Repère, les modèles fondés sur les avantages comparatifs dynamiques justifient ce choix, sans pour autant faire disparaître les limites de cette verticalité. Il est possible que certains secteurs soient plus porteurs que d'autres au niveau macroéconomique, et que les incitations privées soient insuffisantes (externalités et/ou contraintes de crédit) pour les soutenir autant qu'il serait pertinent. De là à dire que nos élus sont capables d'identifier ces secteurs... je ne peux m'empêcher de penser à Teddy Riner sur son nuage chantant "c'est cloud, c'est watt, c'est cloudwatt !" pour vanter les mérites de ce nouveau champion national du cloud computing. Je n'ai pas le sentiment qu'il s'agisse d'une grande réussite, ni que ce projet rayonne sur le reste de l'industrie française, mais l'avenir me donnera peut-être tort. Quelques minutes de cette leçon de Philippe Aghion au Collège de France (de 18:00 à 25:50 environ ; voire écoutez toute la leçon, y compris sa première partie pour mieux comprendre l'argument) sont consacrées au même sujet, et mettent en avant deux critères pour guider les politiques verticales (qu'Aghion soutient également) : cibler les secteurs innovants (en termes de brevets), et cibler les secteurs concurrentiels, dans les deux cas sans privilégier une firme au détriment des autres (y compris les entrants potentiels)

Une question apparait en filigrane dans ce chapitre : dans quelle mesure une politique de compétitivité adéquate peut-elle se substituer aux protections commerciales ? La question peut se poser différemment : si des pays ou des régions sont effectivement perdants en net dans la globalisation, la solution consiste-t-elle à revenir aux tarifs douaniers d'il y a 50 ans ? Ce n'est clairement pas le propos des auteurs, puisqu'ils posent le problème dans les termes suivants :

"Du côté des PVD, l'enjeu premier d'une bonne stratégie d'industrialisation est devenu celui d'attirer des IDE entrants de "qualité" (...). Du côté des pays industrialisés, l'enjeu est lié à l'insertion dans les chaînes d'activité mondiales et au repositionnement de leur économie sur des industries à forte capacité d'emploi à haute valeur ajoutée"

Si l'on se concentre sur le cas des pays industrialisés (Brexit et élection de Trump obligent), l'idée est que la mondialisation actuelle est, dans une large mesure, affaire de fragmentation des processus de production. Comme l'avaient prédit Jones et Kierzkowski dès 1988, l'amélioration des moyens de communication a permis aux firmes de découper leurs processus de production de manière à ce que chaque étape soit réalisée dans le pays disposant d'avantages comparatifs pour l'étape concernée. Il serait illusoire de penser que les pays industrialisés pourraient renouer avec une croissance vigoureuse, voire même demeurer prospères, en se coupant de ces processus. Si la politique industrielle doit avoir un rôle, il doit être précisément d'accompagner ce positionnement dans les chaînes d'activité mondiale, et certainement pas de remettre au goût du jour les politiques de substitution des importations qui ont échoué dans les années 70.

Vous l'aurez compris, "La compétitivité des pays" est plus qu'un simple Repère. Il alerte les non-spécialistes sur l'évolution récente du logiciel des spécialistes de commerce international, et il aborde les problèmes posés par la mondialisation en des termes tout autant éloignés d'une béatitude aveugle qui a pu, il y a peu de temps encore, négliger les risques réels de l'intégration, que des idées simplistes des populismes tant à la mode ces derniers temps. Si les inventeurs des nouvelles théories du commerce international avaient pris leurs propres idées un peu plus au sérieux un peu plus tôt, le terrain aurait d'ailleurs peut-être été moins fertile pour l'essor de ces populismes.

(PS : parce qu'un ancien thésard peut bien se faire plaisir à relever les coquilles de son ancienne directrice : non, Bill Clinton n'était pas président des USA en 1985 (p4), et le nom de Rodrik n'apparait pas dans la bibliographie (p120), ni son papier de 2014 cité p99. :-p )

samedi 12 novembre 2016

Trump, le vote populaire et le (bon) électeur médian

Pour la deuxième fois de son histoire mais également pour la deuxième fois en 16 ans, les USA ont élu un président n'ayant pas recueilli la majorité du vote populaire. Depuis plus de 20 ans, l'électorat américain est "structurellement" démocrate, puisque depuis la première élection de William Clinton en 1992, le candidat du parti républicain n'a recueilli la majorité du vote populaire qu'une seule fois. C'était en 2004 et les circonstances permettent de penser qu'il s'agissait alors probablement davantage de soutenir un chef de guerre 3 ans après le 11 septembre que la marque d'une grande adhésion idéologique. L'explication de ce phénomène est assez simple. Les démocrates sont concentrés dans un petit nombre d'états dans lesquels ils sont nettement majoritaires. Or, être nettement majoritaire au sein d'un État ne sert à rien. Qu'un candidat soit légèrement majoritaire ou nettement majoritaire dans un État, de toute façon il obtiendra la totalité des grands électeurs de l’État. Mieux vaut, dans ce système, être légèrement majoritaire dans une majorité d'états que d'être nettement majoritaire dans une minorité d'états. Ainsi, sur les 232 votes recueillis par Hillary Clinton, près des deux tiers (147) l'ont été dans seulement 9 États sur 51(dont la Californie et New York) dans lesquels elle l'emporte par plus de 15 points d'avance. Donald Trump a, lui aussi, emporté certains états par plus de 15 points d'avance, 19 d'entre eux précisément, mais il s'agit d'états moins importants (Alabama, Alaska, Arkansas...) qui ne lui ont rapporté que 117 grands électeurs sur 306 (source).

Cette concentration géographique des électeurs démocrates est donc un handicap pour eux. Le propos de ce billet n'est pas de s'attarder sur les avantages et les inconvénients d'un tel système électoral. Je me contenterai de dire que ses inconvénients sautent aux yeux. A contrario, vous trouverez dans ce vieux post de John Cochrane (dont, soit dit en passant, les sympathies républicaines sont assez peu dissimulées dans cette interview récente) un argument favorable à ce système : dans un État fédéral, il est préférable d'éviter que le pouvoir soit confié à un camp n'étant majoritaire que dans une minorité d’états. Remarquons que la désignation de la majorité parlementaire en France obéit aux mêmes règles (bien qu'il n'y ait eu, à ma connaissance, aucun 'bug' de ce style sous la 5ème république). De même, le jour où les électeurs Européens éliront le président de la commission au suffrage universel, il y a fort à parier qu'ils le feront selon un système de grands électeurs, pour éviter, par exemple, que ne soit élu un candidat minoritaire dans tous les pays sauf en Allemagne où il remporterait 80% des suffrages (imaginez l'ambiance...)

Le propos de ce billet est de mettre en garde contre la tentation que l'on aurait de penser que si la règle électorale avait été différente, alors Hillary Clinton aurait emporté l’élection. En effet, si la règle avait été différente, alors la campagne elle-même aurait été différente. Si une équipe de football perd un match par 1 but à 0 après s'être vue refuser deux buts pour hors-jeu, elle peut se consoler en disant qu'en l'absence de la règle du hors-jeu, elle aurait gagné la partie. Sauf qu'en raison même de l'existence de la règle, les défenses "jouent" le hors-jeu, laissant les attaquants tout seuls devant afin qu'ils soient en faute. Elles ne le feraient pas si les règles étaient différentes.

En matière de politique, également, on joue en fonction de la règle. Lorsque la règle est qu'il faut une majorité d'électeurs pour emporter l'élection, alors la stratégie à jouer est celle de l'électeur médian (cf). Le principe est simple : si seuls deux candidats sont en lice, celui de droite obtiendra toujours le vote des électeurs plus à droite que lui, le candidat de gauche obtiendra celui des électeurs plus à gauche que lui. L'enjeu est donc le centre. Chaque candidat doit donc se rapprocher au maximum des positions de l'autre pour lui chiper ses électeurs. A l'équilibre, les deux candidats défendent quasiment les mêmes positions, correspondant à celles de l'électeur médian : celui qui est plus à droite que la moitié du corps électoral, et plus à gauche que l'autre moitié. Le hasard détermine le résultat du suffrage. Seule la volonté de ne pas créer trop d'abstention aux extrêmes peut justifier de légères différences entre les candidats.

On peut espérer que les positions outrancières défendues par Donald Trump durant la campagne ne soient pas celles de l'électeur américain médian. Ce qui ne signifie pas que sa stratégie était mauvaise.

Car lorsque, en revanche, le système électoral est celui des grands électeurs, alors ce n'est plus l'électeur médian qu'il faut draguer, mais l'électeur médian... de l’État médian. Pour se choisir un style et un discours de campagne efficaces (en termes de probabilités d'être élu), les électeurs californiens et texans n'ont strictement aucun intérêt. Les premiers voteront démocrate, les seconds républicain. Seuls comptent les états susceptibles d’hésiter entre les deux candidats. Les fameux 'swing states'. Il se trouve que nombre de ces swing states sont situés dans la rust belt, c'est à dire dans ce nord-est qui a subi de plein fouet la désindustrialisation : notamment le Michigan, l'Ohio, la Pennsylvanie, le Wisconsin. Donald Trump a remporté ces États, et leurs 64 grands électeurs. Pour mémoire, il a en tout 74 grands électeurs d'avance sur Hillary Clinton.  Contrairement à ce que dit le Figaro, il n'a pas "cartonné" dans ces états, qui font partie de ceux qu'il a remporté avec les scores les plus serrés. Mais il a réussi à toucher leurs électeurs médians. Et il n'est guère douteux que les électeurs médians de ces états là sont assez différents de l'électeur médian américain. Plus en révolte contre la classe politique traditionnelle, plus hostiles à la mondialisation et aux traités de libre échange, plus sensibles à l'intérêt que pourraient avoir pour eux une politique de grands travaux. Étant donnée la règle du jeu de cette élection, la bonne stratégie consistait à séduire ces électeurs là, et pas les autres. Trump a perdu la Californie de 2'500'000 voix, et a gagné le Michigan (et ses 16 grands électeurs) de 13'000. Si ses outrances anti-système lui ont fait perdre 1'000'000 voix en Californie et lui en ont fait gagné 20'000 dans le Michigan, alors elles ont été une mauvaise stratégie pour gagner le vote populaire, mais une bonne stratégie pour remporter l’élection, ce qui était son but. La seule finesse était de ne pas perdre d'autres swing states importants, comme la Floride. Je ne connais pas les spécificités politiques de la Floride, mais on peut penser que le côté anti-immigration du discours de Trump y a trouvé un écho favorable, et parfaitement compatible avec le discours anti-mondialisation destiné à la rust belt.

Suite aux commentaires spontanés des journalistes sur la victoire du candidat des laissés pour compte, de nombreux commentateurs ont souligné que Trump avait, en fait, réalisé de meilleurs scores chez les riches que chez les pauvres. Mais ce contre-argument n'est pas convaincant, car il raisonne sur la moyenne au lieu de raisonner à la marge. Bien entendu, l'électorat démocrate est plus populaire que l'électorat républicain. Mais c'est probablement en séduisant, dans la rust belt en particulier, quelques centaines de milliers de laissés pour compte de plus que s'il avait tenu un discours plus mainstream qu'il a emporté l'élection.

Maintenant qu'il est élu, il sera, comme tous les présidents, sensible aux sondages d'opinion. Or ceux-ci ne sont pas exprimés selon le système des grands électeurs, mais selon le système du vote populaire ("x% d'américains se disent satisfaits de l'action du président"). Il y a fort à parier que, pour ne pas trop être challengé par l'opinion publique, il va tenter de faire évoluer son positionnement de celui de l'électeur médian de l'Ohio vers celui de l'électeur médian des USA. Une heure de discussion avec Barack Obama l'a déjà conduit à renoncer à abroger l'Obamacare. Avec l'image de dur à cuire qu'ils s'est forgé durant cette campagne, il sera probablement raillé lorsqu'il commencera à renoncer une à une à ses promesses les plus extravagantes. Lui le pourfendeur d'une classe politique sans scrupule ni valeur entrera-t-il dans l'histoire de son pays comme le champion du reniement ? On a quelques raisons de le penser, et pour tout dire, de l'espérer.

samedi 5 novembre 2016

Faut-il encore innover ?

Si vous ne l'avez pas encore fait, vous devriez lire le billet "We don't need no innovation" d'Alexandre Delaigue. Le propos est assez simple, mais très iconoclaste : on en fait trop avec l'innovation. Dans la lignée de Robert Gordon, l'auteur nous rappelle que les innovations les plus récentes sont les moins utiles. Cessons donc de réclamer à cor et à cri des entreprises innovantes, des pédagogies innovantes, des politiques innovantes. Contentons-nous de bien faire ce qu'on sait déjà faire et de maintenir en bon état nos moyens de production, d'éventuelles innovations naîtrons par hasard de ces opérations de maintenance.

Toutes les modes finissent par être agaçantes, la passion pour l'innovation n'échappe pas à la règle. Comme Alexandre Delaigue, je préfèrerais que les universitaires soient au moins un peu évalués sur la qualité de leurs cours (ce qui n'est pas du tout le cas actuellement) plutôt que sur le caractère innovant de leur pédagogie (filmer son cours sur sa gopro plutôt que de le faire face à des étudiants) ou sur leur capacité à couper en morceau les résultats de leur dernière recherche pour en tirer 3 articles au lieu d'un seul.

Il y a quand même quelques objections.

1- AD nous rappelle que, d'après le modèle de Solow, un pays riche consacre l'essentiel de ses investissements à entretenir les équipements existants, et non à en créer de nouveaux. C'est vrai, mais selon le même modèle, en l'absence d'innovation depuis la révolution industrielle, nous aurions un revenu par habitant environ 10 fois inférieur à ce qu'il est. Grâce à l'innovation, les pays qui étaient déjà riches au 19ème siècle n'ont pas cessé d'accumuler de nouveaux moyens de production, largement au-delà de la maintenance de l'existant.

2- Lorsque les efforts de recherche sont moins efficaces (parce que les meilleures idées ont déjà été inventées), faut-il faire moins d'efforts (parce qu'ils sont moins rentables), ou faut-il en faire plus (parce qu'on accepte mal de voir diminuer le rythme du progrès technique) ? Je présume que le lien entre efficacité de la recherche et effort optimal a la forme d'une courbe en cloche. Si les idées tombent du ciel, inutile de faire trop d'efforts, le progrès est presque gratuit. Si, au contraire, quels que soient les efforts fournis, aucune idée nouvelle ne peut plus être découverte, alors autant laisser tomber la recherche et se consacrer à la production de ce qu'on sait déjà faire. Entre les deux, il doit exister une valeur critique de la productivité des activités de recherche au-delà de laquelle il est pertinent de faire plus d'efforts lorsque ces efforts sont moins efficaces. Je suis, hélas, convaincu que les efforts de la recherche sont moins efficaces aujourd'hui qu'il y a 100 ans, mais je ne suis pas sûr que l'on ait déjà franchi cette valeur critique, qui légitimerait une baisse des efforts de recherche.

3- Ce qui me fait penser que cette valeur critique n'a pas encore été franchie, c'est que j'imagine assez facilement de quelle manière des innovations incrémentales fondées sur des technologies déjà connues pourraient rendre caduques grand nombre d'activités jusqu'ici exercées par des hommes, ce qui est, dans une perspective Schumpeterienne, le moteur de la croissance : chauffeur, caissier, jardinier, agent d'entretien, comptable, maçon, secrétaire, manutentionnaire... Les robots, intelligences artificielles, imprimantes 3d et autres techniques qui, à défaut d'être récentes, sont en tout cas en progrès constants, pourraient permettre de remplacer les hommes dans ce que ces tâches ont de plus mécanique. Certes, cette perspective a de quoi effrayer, en particulier pour ce qui concerne les capacités de reconversion des travailleurs les moins qualifiés. Mais ces craintes légitimes sont très différentes de celles liées à la fin du progrès technique. Et elles sont la contrepartie d'un enrichissement global rendu à nouveau possible par l'innovation.

4- Les véritables politiques de l'innovation ne sont pas nécessairement celles que l'on croit. Les crédits d'impôt ou les programmes ciblés de financement de la recherche sont au mieux de petits coups de pouce à l'innovation, au pire de simples campagnes de pub pour les dirigeants politiques qui les promeuvent. Pour ne pas parler de "l'esprit start-up" qu'il s'agirait s'insuffler aux futurs conseillers d'Etat ou aux caissières de Monoprix. A en croire la thèse défendue brillamment par Daron Acemoglu et James Robinson, ce qui fait la différence entre une société qui n'innove pas et une société qui innove, ce sont des institutions politiques et économiques inclusives : état de droit, protection des libertés individuelles, système éducatif ouvert, marchés ouverts... Cette thèse n'est certes pas consensuelle, et des recherches récentes pointent plutôt une causalité inverse. Le débat est loin d'être clos, mais une chose est sûre, c'est que renoncer à l'innovation, c'est accepter que la croissance ne provienne que de l'accumulation de facteurs de production. Et accepter cette idée peut être lourd de conséquences. Dans une société qui fait reposer son économie sur la simple accumulation du capital, les incitations à investir peuvent être remplacées par une étatisation de l'investissement. Les principales activités économiques peuvent être confiées à des monopoles protégés par le pouvoir en place. Les rares innovateurs peuvent être dénoncés comme risquant de déstabiliser l'ordre social. On peut exproprier sans risque. L'éducation ne sert qu'à reproduire les catégories sociales à l'identique. Enfin la répartition des richesses devient la seule façon de s'enrichir, ce qui est propice soit à la généralisation des conflits, soit à un contrôle accru de l'Etat sur ses administrés pour maintenir la stabilité par la force.

L'histoire récente nous invite à considérer avec prudence les vertus de l'innovation. Les figures de Carlos Slim et de Vladimir Poutine devraient nous faire considérer avec plus de méfiance encore les sociétés qui renoncent à l'innovation.

mardi 27 novembre 2012

Copé et Fillon sont des agneaux...

... car le vrai match viril du moment, il oppose Jeffrey Sachs à Daron Acemoglu et James Robinson

Perso, je mets mon billet sur Acemoglu-Robinson.

lundi 12 novembre 2012

Publicité mensongère ?

Désolé pour le HS après une longue période creuse, mais je suis vraiment embêté par cette publicité pour l'Ipad mini

http://www.youtube.com/watch?v=uxkw72IX1PI

Depuis longtemps (de mémoire, c'était déjà vrai au début de la décennie 1990 #anciencombatant), Apple est très prisé par les musiciens. Ici, ce petit duo de pianos avec les deux Ipads (le grand et le petit) donne vraiment envie d'être à la place des doigts qui pianotent. Mais écoutez bien, et vous vous rendrez compte que dès la dix-neuvième seconde (au moment où l'on ne voit plus le grand Ipad), le son que l'on entend s'améliore considérablement, et ne correspond certainement plus à ce qui pourrait être réellement obtenu avec les applications piano de ces deux tablettes.  Oui, mesdames et messieurs, je l'affirme, à partir de la 19ème seconde, c'est du play back ! Et je le demande solennellement : que fait le CSA ?

vendredi 21 septembre 2012

Un très bon nouveau blog

C'est ici. Vraiment très bon pour qui s'intéresse à la macro (surtout les débats US).

Pour le côté Voici, toujours vendeur, en plus c'est un cousin lointain de Monsieur 47%.

jeudi 2 août 2012

653 candidats, et moi et moi et moi

Vu que bloguer régulièrement n'est pas ma préférence révélée, je vais tenter de faire des posts courts de temps en temps avec des liens vers des textes, bien meilleurs, d'autrui.

Pour commencer, ceci. Un New Yorkais au chômage se désespère de ne jamais recevoir de réponse à ses candidatures. Il finit par poster lui-même une offre d'emploi factice qui correspond exactement à ce qu'il cherche. Juste histoire de voir un peu à quoi ressemble la concurrence. Réponse: 653 candidatures en 24 heures, dont certaines avec 20 ans d’expérience (lui: zéro). A lire seulement si vous n'êtes pas en recherche d'emploi vous même ...

Sur le même thème, en plus macabre, ne ratez pas Jose Garcia dans l'excellent Couperet.

jeudi 14 juin 2012

La quatrième révolution industrielle sera-t-elle en 3d ?

Les historiens de la première révolution industrielle ont du mal à ne pas parler de machines à vapeurs. Dans 150 ans, les historiens de l'économie du 21ème siècle auront la même difficulté avec les imprimantes 3d : http://www.youtube.com/watch?v=hmxjLpu2BvY

Bonne nouvelle pour Arnaud Montebourg, ces gadgets permettront sans doute de rapatrier la production industrielle dans la vieille Europe, et ce même avec un coût du travail élevé. La mauvaise nouvelle pour lui, c'est que cette industrie n'embauchera sans doute pas beaucoup de travailleurs...

mercredi 6 juin 2012

75%

Comme Stéphane Ménia, je suis assez sceptique sur le projet de créer un taux marginal d'imposition de 75% pour les très hauts revenus.

Lire la suite...

lundi 4 juin 2012

Le défaut et la Drachme

John Cochrane est rarement convainquant sur les questions macroéconomiques. Il a cependant bien raison de s'indigner de l'équation qui tend à s'imposer dans les discours les plus convenus : 'défaut de l’État grec = sortie de la zone Euro'. L'idée sous-jacente est que la zone Euro est un club d’États vertueux, et que, par conséquent, un État qui ne paie pas ses dettes ne mériterait plus de faire partie du club. Cette idée ne repose sur à peu près rien. On peut tout à fait imaginer que l’État grec fasse défaut purement et simplement, tout en restant dans la zone euro. Un État qui fait défaut ne prend-il pas le risque d'éprouver les pires difficultés à ré-emprunter de quoi financer de futurs déficits ? A l'évidence, mais en quoi cela devrait gêner les autres pays membres ? Les prêteurs savent faire la différence entre les différents États de la zone ! Encore si l'économie grecque pesait lourd au sein de la zone, pourrait-on dire que la fragilité de cet État est de nature à fragiliser l'Euro, mais la dette grecque pèse, rappelons-le une nouvelle fois, bien peu dans le PIB de la zone Euro.

J'ai moi-même, ici, présenté le retour à la drachme comme une option à envisager sérieusement. Mais soyons bien clairs : il ne s'agissait pas de présenter ce retour à la Drachme comme une punition pour la Grèce, mais comme un moyen pour elle de retrouver une politique monétaire. Je ne cachais pas le chaos que provoquerait certainement une éventuelle sortie de l'Euro pendant quelques mois, mais j'invitais à comparer ce chaos avec la situation actuelle, qui ressemble elle-même déjà à un gros chaos.

Si l'on se place du point de vue des autres membres de la zone euro, ils n'ont quasiment rien à gagner à un retour à la Drachme, qui créerait un précédent susceptible de fragiliser la monnaie unique.

Ce qui manque, à mon avis, à l'argument de Cochrane, c'est une indication de ce que gagnerait la Grèce à rester dans la zone Euro. [add 5 juin 14h37 : Cochrane propose que la grece reste dans la zone Euro mais fasse défaut "My favorite solution for Europe is sovereign default and keep the common currency" ] Bien sûr qu'un défaut total soulagerait largement les finances publiques (pas à 100% d'ailleurs, car il faudrait compenser par des dépenses sociales la perte de revenu de certains retraités grecs, dont le patrimoine est en partie investi dans de la dette de leur État). Mais la contrepartie serait une impossibilité quasi totale de connaître des déficits pendant de longues années, et on peine à comprendre ce qui pourrait faire office de stimulus dans un tel scenario : pas de déficit, pas de politique monétaire. Restent les politiques de compétitivité, qui consistent à espérer que tous les prix, et donc tous les salaires baissent suffisamment en Grèce pour stimuler les exportations. Beaucoup de douleur en perspective.

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